Culture

Stefan Zweig, le maître des excès passionnels

Slate.com, mis à jour le 19.12.2010 à 9 h 09

Stefan Zweig sonda les émotions les plus profondes avec une adresse exquise… et puis il renonça à la vie.

Elsie de Braw dans «Angst» («La Peur») à Salzbourg en juillet 2010, mise en scène Jossi Wieler. REUTERS/Herwig Prammer

Elsie de Braw dans «Angst» («La Peur») à Salzbourg en juillet 2010, mise en scène Jossi Wieler. REUTERS/Herwig Prammer

Le mot qui revient à son propos est l’aisance.  Stefan Zweig naquit avec de l’aisance. De l’aisance en tout. Tout semblait lui venir facilement. Né en 1881 dans une très riche famille juive viennoise à l’esprit ouvert, il vivait bien et voyageait partout; il publia à un très jeune âge; il finit sa thèse à un âge également précoce; il acquit une célébrité internationale à la fois en tant que biographe, romancier, dramaturge, essayiste et librettiste; et il avait une liste d’amis et de connaissances tellement exhaustive qu’il serait difficile de trouver un Européen d’importance des premières années du dernier siècle dont la biographie n’évoquerait pas le nom de Stephan Zweig (photo: Sweig vers 1900 / Kunst Salon Pictzner via Wikimedia Commons / domaine pblic).

Il apparaît partout, connaît tout le monde, et est traduit en plus de langues que tous ses contemporains. Presque tous les projets qu’il aborda témoignèrent de la même aisance, de la même élégance et de la même grâce sans effort caractéristiques des personnes dont le succès, littéraire ou autre, est donné à la naissance ou au jour où elles prennent un stylo en main pour la première fois.  Il n’eut jamais de difficulté avec ses outils; ses outils furent à sa main. Il ne passait pas ses nuits à chercher le mot juste; le mot juste venait tout seul. L’angoisse n’était pas son style. Dans ses ouvrages, il n’y a aucune trace de difficulté surmontée. Il n’en y avait pas. Il y a –et on le constate dès la première phrase dans presque tous ses écrits– une légèreté indubitable qui le rend à la fois solennel et sociable, modeste et patricien, chercheur et conteur.

Les régions ombrageuses de l'âme

L’ironie est rarement ampoulée, le drame n’est jamais surexploité, et la psychologie, avec toutes ses plongées inquiétantes et impitoyables qui explorent des «crises spirituelles… inconnues et inattendues», est toujours juste et malicieusement subtile.  Vous n’entendez ni les pas lourds de tristesse sur-jouée ni les accents faux de la mélancolie fin de siècle. Zweig est ferme et plein d’aisance. Tout est dans son temps, tout est exact, jamais un faux mouvement, aucun tour de passe-passe. L’histoire s’écrit presque elle-même, du début à la fin. Il s’arrête quand il n’a plus rien à dire ou quand il n’est plus sûr ou nécessaire d’aller plus loin.

Bien que les comparaisons avec E.T.A. Hoffmann et Guy de Mau­passant –et aussi Somerset Maugham, Arthur Schnitzler et Alberto Moravia– soient tentantes, chez Zweig, nous sommes dans l’univers pesant, extrêmement urbain de l’Europe centrale, où les obsessions sépulcrales et les régions ombrageuses de l’âme ne peuvent être qu’entrevues et non pas examinées, et encore moins expliquées, et où la rédemption est rarement donnée ou gagnée.  Il est le maître des impulsions cachées, des excès passionnels, de l’amour fou, des désirs déchaînés, et de la confusion des sentiments, pour reprendre le titre d’une de ses nouvelles –ou, comme il l’écrit dans ladite nouvelle, des «profondeurs inimaginables de l’émotion humaine ».  Fiodor Dostoïevski, Paul Verlaine, Friedrich Nietzsche, et, bien sûr, cet autre Juif viennois libre-penseur Sigmund Freud: ce sont les voix auxquelles Zweig, en tant que chercheur et biographe, avait déjà consacré beaucoup d’encre et dont le timbre tout à la fois souligne la sombre empreinte de son univers fictionnel et explique son envie presque libidinale de pénétrer les zones les plus sombres du cœur.

Certains états psychologiques ont un pouvoir inquiétant sur moi; je trouve très profondément intriguant de rechercher leurs causes, et la simple présence de personnages hors du commun peut allumer en moi le désir ardent d’en savoir plus, un désir à peine moins fort que l’espoir de possession qui habite une femme.  

Stefan Zweig fut cosmopolite, le prototype du Juif pan-européen émancipé, qui arrivait à se défaire de tout système de croyance, mis à part le pacifisme. Jusqu’à ce jour, il demeure, assez paradoxalement, l’optimiste européen défait et désabusé ayant conservé le plus de dignité. Déjà, au début des années 1920, il avait aperçu les indices menaçants dans le putsch avorté de la Brasserie de Munich. En 1933, il montra suffisamment de prescience pour voir que la vie n’était plus viable pour les Juifs dans le monde germanophone et il partit bientôt pour l’Angleterre.

Cependant, malgré toute sa clairvoyance, lui aussi voulait faire confiance aux assurances de Neville Chamber­lain qui prétendait que l’Allemagne ne chercherait pas à faire la guerre. Comme tous ceux qui regardaient l’orage en train de se former, il n’arrivait pas à entendre ce qui était hurlé chaque fois que le Führer parlait. Affligé par la guerre en Europe, il partit aux Etats-Unis, puis s’installa dans une villa au Brésil, où, en 1942 –inexplicablement– lui et sa deuxième femme mirent fin à leurs jours.  Leurs corps furent trouvés dans leur lit, complètement habillés; ils se tenaient la main. Ce n’était pas le suicide de Walter Benjamin, ni le suicide de toutes ces personnes qui furent chassées et dont la panique, avant d’être arrêtées, déportées et massacrées, les a poussées à chercher une sortie plus rapide.

Un suicide délicatement civilisé

Cependant, ici encore, et comme toujours avec Zweig, les choses deviennent floues.  Il avala une dose fatale de Veronal à 60 ans pour cette raison surprenante, qu’il exprima dans une lettre qui accompagnait son suicide: il n’avait tout simplement pas la force de «prendre un nouveau départ». Il y a quelque chose de tellement résigné et discret, de délicatement civilisé et digne dans cette raison de se suicider qu’un critique compara récemment ses derniers mots à un discours de réception de prix aux Oscars. Avec son suicide, Zweig renoua avec un univers qu’il avait déjà créé dans ses fictions.  Mais bien que le suicide ait été un acte d’affirmation désespéré, chez lui, il représentait la lente érosion de la volonté, des buts et du désir.  Zweig ne s’y intéressait plus.

On peut envisager plusieurs raisons pour son suicide. Il était impossible d’échapper à un monde en guerre –même dans la sécurité offerte par la retraite relativement luxueuse de Petrópolis au Brésil.  De plus –et malgré ses éloges du pays dans Brésil, terre d'avenir il avait dû trouver la solitude autour de sa villa extrêmement abrutissante. Aussi éloigné des périls de la guerre que fut Petrópolis, elle ne pouvait rien offrir qui ressemblât au climat social et intellectuel dont il avait l’habitude, même dans l’Europe crépusculaire d’avant-guerre.  Or, il avait dû sentir qu’il n’y avait aucun moyen de se défaire de l’hydre antisémite, à laquelle de nouvelles têtes poussaient chaque fois que les Alliés essayaient de la détruire.

Mais par dessus tout, et ici se trouve peut-être une grande partie de l’explication de son suicide, son monde s’écroulait.  «Tout, ou presque tout ce que mon œuvre a représenté dans le monde pendant 40 ans, a été détruit», écrit-il dans ses mémoires, Le monde d’hier: souvenirs d’un Européen, commencées pendant son bref séjour à New York.  Le globe-trotter infatigable (comme il s’est appelé une fois) de l'entre-deux-guerres, qui avait embrassé le monde avec tellement de zèle mais qui savait toujours qu’une maison luxueuse et protectrice l’attendait à Vienne puis à Salzburg, avait perdu le nord.

De l’Autriche à la France, en passant par l’Angleterre, les Etats-Unis et maintenant le lointain Brésil, il avait dû se sentir comme un ballot mal attaché dérivant dans le courant d’une rivière.  «J’ai cessé de m’appartenir.  Une partie de l’identité naturelle de mon être original et essentiel fut détruite pour toujours.»  Il aurait dû être content de construire une nouvelle existence au Brésil, car, comme il l’a écrit, «le monde de ma propre langue avait disparu pour moi et mon univers spirituel, l’Europe, s’était détruit».  Mais pas à 60 ans.  Soudainement, jeté dans les tourments de l’Histoire, cet homme urbain d’Europe centrale était devenu l’homme d’hier.

Mais le traumatisme ne s’est pas produit en 1933 quand Hitler est devenu chancelier de l’Allemagne, ni lors de la Kristallnacht en 1938, ni le 1er septembre 1939, quand l’Allemagne déclencha la Deuxième Guerre mondiale.  Le véritable traumatisme s’est en fait produit en 1914, quand «le monde de sécurité» comme l’appela Zweig, s’est soudainement aboli.  Inapte au service militaire, il fut assigné aux archives de la ministère de Guerre, mais en 1917, pendant un congé en Suisse, il fut relevé de son service.  C’est en Suisse neutre, sous l’égide du lauréat du Nobel de 1915 Romain Rolland, qu’il devint un pacifiste convaincu. C’est aussi en Suisse qu’il devint conscient qu’il était de cette trempe d’hommes qui, selon ses mots, vivaient «amphibie» –c’est-à-dire, entre des pays, entre des langues, entre des loyautés et des identités différentes, bref, en exil.

Il ne savait guère qu’il allait lui-même devenir l’amphibien ultime. Un jour à Zurich, Zweig proposa d’aider James Joyce à traduire en allemand un extrait difficile de Portrait de l’artiste en jeune homme. Ils décidèrent tous les deux d’essayer des mots en français puis en italien avant de les travailler en allemand.  Au grand étonnement de l’Autrichien,  non seulement cet Irlandais, plus jeune que lui de trois mois, connaissait l’anglais mieux que les Britanniques, mais il possédait une «connaissance incroyable des langues» –de l’allemand, du français et de l’italien.

Les démons de Zweig

Mais ces signes d’aisance linguistique et d’agilité intellectuelle manifestés pendant le pire conflit connu par l’homme, plutôt que de rassurer Zweig sur le fait que le monde pouvait facilement dépasser la guerre, aurait dû lui rappeler que le monde fragile des empires d’avant-guerre, qui avait fait de la maîtrise de la culture l’idéal le plus désirable, expirait devant ses propres yeux et qu’il deviendrait rapidement lui-même un vestige, une ombre de cet âge d’or.  Le monde amphibie du composeur Ferruccio Busoni (une part allemande, une part italienne) ou du romancier René Schickele (une part allemande, une part française) ne durerait pas, et il n’y aurait un jour plus de place pour des sémites dont le coeur était planté dans le monde aryen.  Comme Zweig aurait dû le sentir en 1935 quand les Nazis ont interdit la production de l’opéra de Richard Strauss, pour lequel il avait écrit le livret, l’humanité allait devenir encore plus bornée et barbare. La Deuxième Guerre mondiale l’a tout simplement achevé.

Les signes de l’écroulement restaient flous.  Mais sous le charme du Vieux Monde et dans la fine composition des récits de Zweig, ou dans sa note d’adieu, pointent les démons. Zweig n’était pas étranger aux démons. Dans son livre Le combat avec le démon, au sujet de Heinrich von Kleist, Friedrich Hölderlin, et Nietzsche, il montra une fascination pour la manière dont de grands artistes, dont Beethoven et Michelange, furent inspirés par des envies démoniaques, «volcaniques», monomaniaques.  Mais ce qui s’était caché sous ses démons compulsifs fut quelque chose de plus intangible, de plus sinistre, et de plus fatal, car il se trouvait dans la personnalité plus douce, plus conciliante, plus dépressive de Zweig: le spectre du regret, le spectre de ce qui aurait pu être. 

Si seulement on pouvait revenir en arrière, si seulement le souvenir n’étouffait pas tout espoir et si la renonciation ne bannissait pas le désir. Si seulement on pouvait faire quelque chose pour contenir le courant de ce qui semble inévitable, si seulement on ne renonçait pas avant même d’essayer, si seulement on avait agi plus tôt ou si on n’avait pas agi du tout.  Si seulement la vie ne devait pas se terminer.  Si seulement est le non-dit, l’innommable, la chose que même les écrivains les plus doués ne peuvent nommer, car l’on ne peut ni la surmonter, ni la mettre derrière soi –seulement la regarder bouche bée et jouer avec le temps des verbes.  Si seulement est le dernier arrêt avant d’entrer dans la terre des ombres. Et Zweig est entré dans la terre des ombres bien avant le Véronal.  Comme il l’écrit dans les dernières phrases du Monde d’hier:

Comme je m’en retournais, je remarquai soudain mon ombre devant moi, comme j’avais vu l’ombre de l’autre guerre derrière la guerre actuelle.  Elle ne m’a plus quitté depuis lors, cette ombre de la guerre, elle voilait de deuil de chacune de mes pensées, le jour et la nuit; peut-être sa sombre silhouette apparaît-elle dans bien des pages de ce livre.  Mais toute ombre, en dernier lieu, est aussi fille de la lumière et seul celui qui a connu la clarté et les ténèbres, la guerre et la paix, la grandeur et la décadence a vraiment vécu.

Le langage peut ici sembler un peu facile, mais il suggère que le passé a des façons de se rappeler au présent et, de là, au futur pour faire de nous des jouets du temps. Les ombres nous connaissent mieux que nous nous connaissons, elles nous ressemblent plus que nous ne pouvons l’imaginer. Elles entrent dans des domaines qui nous effraient, gardent leurs propres secrets, racontent leurs propres histoires, parlent leur propre langue. Elles prédisent même ce qui peut survenir et, comme Freud l’écrivait, réinventent ce qui aurait pu arriver et est peut-être réellement arrivé –qui sait?  Les ombres incarnent la façon dont nous cherchons nos mots et dont nous parlons du temps quand nous n’avons plus de temps.

André Aciman
Directeur de The Writers' Institute at the Graduate Center et du Département de littérature comparée.  Son dernier livre est
Eight White Nights.

Traduit par Holly Pouquet

Cet article est une version abrégée de l’introduction figurant dans la réédition de Journey Into the Past de Stefan Zweig à la New York Review Books Classics.

 

 

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