Monde

Au Zimbabwe, une seule voix tolérée, celle de son maître

Reporters sans frontières, mis à jour le 12.12.2010 à 15 h 52

Au début des années 2000, la presse zimbabwéenne était florissante. Il n’en reste plus grand-chose. Mugabe a forcé la fermeture d’une partie des rédactions critiques de sa politique et poussé les journalistes au chômage.

Robert Mugabe, le 30 septembre 2010. REUTERS/Philimon Bulawayo

Robert Mugabe, le 30 septembre 2010. REUTERS/Philimon Bulawayo

Le Zimbabwe n’en finit pas de sombrer. Long et lent naufrage, sans bruit, inexorable. Ce naufrage a un responsable. Il s’appelle Robert Mugabe, père de l'indépendance, président et désormais capitaine de fortune d’un pays à la dérive, sorte de roi Lear pathétique dont il ne reste plus de la gloire d'avoir été le fondateur d’une jeune nation que les oripeaux d’un Etat en lambeaux, et qui, à 86 ans bien sonnés, s’accroche encore et toujours au pouvoir.

Les élections législatives de 2008 avaient pourtant contraint le Zanu-PF (Front patriotique-Union nationale africaine du Zimbabwe), dont Mugabe est le dirigeant, à accepter la formation d’un gouvernement de coalition avec le Mouvement pour le changement démocratique (MDC) de son rival Morgan Tsvangirai, actuel Premier ministre. Mariage du lièvre et de la carpe, moins une ouverture de la part de Mugabe qu’une concession à la défaite électorale qu’il avait subie. Après les signes feints de bonne volonté en 2009 et 2010, l’esprit d’union nationale s’est finalement évanoui et le vieux président a entamé un travail de sape. Les multiples violations au respect de la presse, les nombreuses violences commises contre le droit d’informer que nous observons depuis des mois l’attestent et n’augurent rien de bon à l’approche des prochaines élections qui doivent avoir lieu mi 2011. Le dictateur se préparerait-t-il le terrain?

Pauvreté médiatique

Au début des années 2000, la presse zimbabwéenne était florissante, vivante. Il n’en reste plus grand-chose. Mugabe a forcé la fermeture d’une partie des rédactions critiques de sa politique et poussé les journalistes au chômage. En mai dernier, on a cru espérer une embellie sur le paysage médiatique, on a cru espérer que les rotatives se remettraient bientôt à tourner à plein quand le Zimbabwe Media Council (ZMC) a annoncé l’autorisation de diffusion octroyée à trois quotidiens indépendants: The Daily News, officiellement interdit depuis 2003, NewsDay, qui attendait cette nouvelle depuis deux ans, et The Daily Gazette. Mais début novembre, le gouvernement a repris ses billes, décidant de ne plus délivrer de licences à de nouvelles chaînes de radio ou de télévision, mettant ainsi un terme aux timides efforts effectués au printemps pour améliorer la pluralité des médias.

Loin de semer et de récolter, le président et son clan cherchent à maintenir la population dans un état de pauvreté médiatique. Il y a quelques jours, dans plusieurs zones rurales où l’accès à l’information est déjà difficile et limité, les forces de l’ordre ont confisqué aux habitants leurs postes de radio, avec lesquels ils captaient les programmes de stations basées à l’étranger, comme Studio 7, Radio VOP ou Shortwave Radio Africa. C’était là la chance d’obtenir une information autre que celle diffusée par la Zimbabwe Broadcasting Corporation, la chaîne publique, plante parasite et envahissante qui a presque totalement recouvert le champ médiatique du pays.

La législation a fermé à la presse tous les espaces de liberté. La loi sur la protection de la vie privée et l’accès à l’information (AIPPA), qui date de 2002, interdit les investissements étrangers dans les médias zimbabwéens –elle avait pour but direct d’étouffer économiquement The Daily News, sûrement le principal quotidien du pays il y a une dizaine d’années, qui dépendait d’investissements écossais. Celle sur l’interception des communications (2007) contenta la paranoïa de l’appareil politique en autorisant la surveillance étroite des journalistes et des médias.

Un projet de loi récent prochainement soumis au Parlement renforcera un peu plus, s’il est adopté, la capacité d’encadrement de l’information par le pouvoir: le General Law Amendment Bill, rédigé par des membres du gouvernement issus du Zanu-PF, bloquerait l’accès du public à des documents officiels, comme les décisions de justice, les nouvelles législations et les registres publics, prévoyant une autorisation préalable pour la publication de tout document gouvernemental. Toute décision du gouvernement sera ainsi soustraite au débat public. C’est le terrain fertile au règne de l’opacité et de l’arbitraire. Deux projets de réforme de bonne facture, proposés par les professionnels, restent dans les tiroirs du gouvernement.

Dans ce contexte, les violences policières et les actes d'intimidation contre les journalistes vont bon train. Un des derniers incidents en date: Nqobani Ndlovu, correspondant du Standard, avait mené un reportage sur les forces de police qui ont annulé le processus de promotion annuel et recruté de préférence des vétérans de guerre et des policiers à la retraite, afin d’aider à la réélection du parti du président Mugabe aux prochaines élections. Cela lui vaudra quelques jours de prison. Et les vexations sont toujours dirigées contre la presse d’opposition ou libre. Car au Zimbabwe, la presse doit parler d’une voix, celle de son maître.

Gilles Lordet

Directeur de la Recherche / Reporters sans Frontières

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