Monde

Haïti: «Nous voulons le changement»

Sandra Mignot , mis à jour le 10.12.2010 à 12 h 20

Les partisans de Sweet Micky, le candidat à la présidentielle évincé du second tour, manifestent pour que leur vote soit pris en compte.

Un supporter de Sweet Micky, le 9 décembre 2010 à Peguy Ville. REUTERS/St-Felix Evens

Un supporter de Sweet Micky, le 9 décembre 2010 à Peguy Ville. REUTERS/St-Felix Evens

Jour de manif à Port-au-Prince. Les partisans de Michel Martelly sont dans la rue: leur candidat, classé troisième dans les résultats que le conseil électoral provisoire (CEP) a publié mardi soir, est évincé de la course. Au second tour, si ces résultats ne sont pas invalidés, ce sera Mirlande Manigat contre Jude Celestin. L'ex-Première dame contre le gendre du président actuel. «Trois feuilles ça suffit, cinq c’est trop», viennent m’expliquer Johnny et Manouschka, deux amis croisés au bas de la route de l’aéroport. Une phrase qui résume le ras-le-bol ressenti à l’égard de l’équipe en place, sous la bannière du parti Inite (Unité) du président Préval, dont le symbole, qui était jusqu’à cette année un rameau à trois feuilles s’orne désormais de cinq appendices.

L’aéroport international a été fermé dans la matinée. La route pour y accéder est étonnamment dégagée pour la capitale au trafic habituellement surchargé. A 10h, une trentaine de voyageurs éconduits attendent pourtant toujours devant le bâtiment. «J’ai fait 35 km pour accompagner mon beau-frère qui devait partir pour le Canada, m’explique Famil. On a tout tenté. A cause des barrages sur les routes, on s’est débrouillé avec les bagages sur des mototaxis. Tout ça pour rien. Mais que voulez-vous c’est Haïti.» Plus loin des soldats brésiliens de la Minustah (la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation d’Haïti) qui devaient rentrer chez eux pour les vacances desserrent à peine les dents… Deux blindés blancs arrivent, lourdement armés, pour les ramener à leur camp de base. Un humanitaire canadien qui devait rentrer au pays espère patiemment qu’on pourra venir le chercher même si les rares taxis présents demandent des tarifs astronomiques et que la plupart des artères port-au-princiennes sont impraticables… Quelques enfants joliment endimanchés pour une visite dans leur famille à l’étranger devront reporter leur départ en vacances.

Mobilisés pour Sweet Micky

La route de l’aéroport est parsemée de pneus achevant de se consumer. Ça et là, des enfants profitent de l’absence de véhicules pour jouer au foot sur l’asphalte. Nous remontons l’artère à contre-courant de manifestants qui rentrent chez eux, relativement calmement, avant que les choses ne se corsent. «Ils nous volent, c’est Préval, c’est Inite», m’assure un homme en faisant allusion tant à la fraude électorale qu’au niveau de corruption attribué au gouvernement en place. Le président haïtien encore en poste jusqu’en février prochain bénéficie pourtant de longue date des faveurs de la communauté internationale. Des documents mis en ligne récemment par Wikileaks ont révélé que Washington le considérait à la fois comme le seul «homme politique influent» d’Haïti bien que versé dans l’alcool et méfiant envers ses plus proches collaborateurs… Sans compter son impérieux souci depuis plus d’un an: assurer l’élection d’un successeur qui lui permettrait de rester au pays sans qu’aucune action en justice ne soit entreprise à son encontre…

Nous poursuivons notre chemin en voiture dans le quartier de Bel Air avec l’aide d’un partisan de Michel Martelly qui entreprend de distribuer les affiches sur fond rose du candidat chanteur –sous le nom de Sweet Micky, Martelly est en effet l’une des stars du kompa, la musique populaire haïtienne… Notre chauffeur slalome entre les obstacles. Des carcasses de téléviseurs sont entassées en travers de la rue, des bennes à déchets ont aussi été mises à contribution. Le plus souvent de gros cailloux, des parpaings, des petits blocs de ciment entravent le passage… Des jeunes s’approchent un peu vivement de la voiture et l’encerclent pour réclamer l’argent qui permet d’acheter l’essence à même de faire flamber d’autres pneus. Notre chauffeur improvisé les satisfait de quelques affiches qu’ils brandissent en s’éloignant.

Depuis le 28 novembre, date à laquelle les Haïtiens étaient appelés aux urnes pour élire président, députés et renouveler le tiers de leurs sénateurs, cette manifestation n’est pas la première mais elle est la plus mobilisatrice et la plus démonstrative. A un carrefour, des jeunes hommes (ils représentent le plus gros des manifestants) s’acharnent à coup de parpaings sur une palissade en tôle ondulée, sans s’inquiéter des femmes qui récupèrent de l’eau au robinet dissimulé derrière. Bouboule et Junior, la trentaine, observent. «Nous avons voté Martelly, c’est lui que nous voulons, mais nous restons pacifiques.» Le mouvement de foule va et vient, les manifestants semblant par moment se disperser pour mieux se réunir à quelques mètres de là. Plus loin, on croise les premières carcasses de voitures brûlées. Notre véhicule continue son ascension vers Pétionville, la banlieue bourgeoise de Port-au-Prince, où est installé le siège du CEP, objet de la colère.

La menace internationale

Depuis près de dix jours, Haïti retenait son souffle dans l’attente des résultats que le Conseil électoral provisoire avait promis pour le 7 décembre. Le scrutin a en effet été entaché de nombreuses irrégularités constatées par le Conseil national de l’observation électorale qui réunit plus de 5.500 membres de la société civile. La communauté internationale, qui a poussé à l’organisation d’élections dans un pays administrativement ruiné par le tremblement de terre du 12 janvier, avait tonné, après que différents observateurs internationaux (Organisation des Etats Américains et Caricom) se sont déclarés satisfaits par le déroulement du scrutin. Edmond Mulet, le représentant spécial des Nations unies en Haïti et chef de la Minustah, avait clairement menacé: «La communauté internationale se retirera [du pays] si la volonté populaire n’est pas respectée.»  Une déclaration plutôt mal perçue alors que 12 des dix-huit candidats à la présidentielle réclamaient l’annulation du scrutin… Et que la mission des Nations unies, omniprésente, armée jusqu’aux dents et  fort peu appréciée, est en outre pointée comme responsable de l’épidémie de choléra qui sévit depuis un mois et demi dans le pays. 

Depuis lors donc, le malaise couvait. Le gouvernement, couvert par la communauté internationale, allait-il faire passer en force son candidat? Des manifestations, jusqu’ici pacifiques, ont animé les villes haïtiennes. Jusqu’à la paisible Jacmel, pourtant voisine de la ville de naissance du candidat d’Inite, Jude Célestin. Celui-là même que le CEP a osé positionner de moins d’un point devant Michel Martelly (Repons Paysan), le laissant en lice pour le second tour face à Mirlande Manigat (Rassemblement des démocrates nationaux progressistes). Car pour la rue, il ne fait aucun doute qu’il y a là «magouille». Des estimations du CNO avaient en effet donné Mirlande Manigat à 35% des voix et Michel Martelly à 25%, Jude Célestin loin derrière à 15% la semaine dernière… Pas étonnant dans ces conditions que les partisans du candidat chanteur s’estiment aujourd’hui floués.

«Si vous ne nous donnez pas Micky, nous allons mettre le feu», scandent-ils en rythme en trottinant toujours plus haut vers Pétionville. Poursuivant leurs pérégrinations sur la route de Delmas, nous approchons d’une annexe du CEP qui disparaît derrière les blindés de la Minustah. Dans les petites rues adjacentes, des manifestants lancent des pierres sur les blindés qui effectuent quelques manœuvres pour les effrayer. A l’occasion, des gaz lacrymogènes sont lancés et les jeunes détalent. Notre véhicule quitte la route pour passer par les ruelles avoisinantes et contourner ainsi l’obstacle.

Arrivés à Pétionville, nous apprenons que Michel Martelly ne reçoit pas les journalistes. Il terminera la journée sur une déclaration liminaire dans laquelle il remercie ses supporters pour «l’amour» qu’ils lui portent et pour leur mobilisation. Pas un mot encore sur sa volonté de contester officiellement les résultats annoncés. Légalement, il lui reste encore 48 heures pour le faire. En attendant, la démonstration de force peut continuer. Nous trouvons les rues du centre-ville bondées de jeunes assis ça et là, visiblement remontés. Heureusement, nulle trace des partisans de Célestin… Une partie de la nuit, Pétionville a retenti de tirs d’armes à feu et de heurts divers, la police nationale tentant de contenir les débordements du mouvement. Sur la place Saint-Pierre, où est installé un camps de déplacés, les manifestants interpellent encore les journalistes étrangers. «On a voté, on veut notre président», assène Ti Michel en s’approchant. Très vite d’autres jeunes hommes le rejoignent. «Nous voulons le changement, même pas Mirlande Manigat… mais notre président! On n’en peut plus, regardez dans quoi les gens vivent, indiquent-ils en direction du camps de déplacés. Où est l’argent de l’aide internationale?»

Timidement, la communauté internationale a pourtant commencé à amorcer un virage. La semaine dernière, Ban Ki Moon suggérait que des fraudes plus inquiétantes qu’annoncées pouvaient avoir eu lieu. Et mardi soir, l’ambassade des Etats-Unis mettait en doute les résultats annoncés par le CEP. Jeudi soir, le conseil électoral a annoncé qu'il allait procéder à une vérification des résultats. Une commission spéciale va être chargée de revoir de manière «rapide et exceptionnelle» les suffrages accordés à Mirlande Manigat, Jude Celestin et Michel Martelly.

Sandra Mignot  

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