Economie

Seuls les faibles ont le droit d'être impatients

Jacques Attali, mis à jour le 12.12.2010 à 13 h 44

Le capitalisme d'enfants gâtés court à sa perte s'il ne réapprend pas la patience. Les marchés financiers veulent des profits immédiats. Nous voulons satisfaire sans attendre nos désirs politiques et de consommation. Un système intenable.

Distribution de repas chauds par «Les Restos Du Coeur» Vincent Kessler / Reuters

Distribution de repas chauds par «Les Restos Du Coeur» Vincent Kessler / Reuters

Les plus pauvres sont par nécessité contraints à la patience, c'est-à-dire, au sens propre, à souffrir, et au sens figuré, à ne pas attendre de résultats rapides de leurs efforts. Pour eux, aucun désir ne peut être satisfait dans l'immédiat. Accumuler de quoi satisfaire les besoins les plus élémentaires, comme se loger, prend beaucoup de temps. Il faut épargner pour cela, longtemps. Pour eux, la récompense arrivera, au mieux, dans très longtemps ou pour une autre génération ou dans une autre vie.

A l'inverse, les puissants de ce monde ont tous les droits. En particulier celui de ne pas attendre pour voir satisfaits leurs désirs. Ils exigent tout, tout de suite. Leur impatience pousse les financiers à exiger une rentabilité immédiate; elle pousse les entreprises à se contenter de projets à court terme. La publicité, la société de consommation, le culte de la satisfaction permanente de nos désirs, poussent les classes moyennes vers le même modèle. Pourquoi vous priver? Pourquoi attendre? Les électeurs aussi exigent une satisfaction immédiate, et les politiques tentent de leur plaire dans l'instant. Cela conduit les uns et les autres à toujours plus d'endettement, Etats ou individus, la vraie mesure de l'impatience.

Capitalisme patient

Ce modèle, qui renvoie à l'essentiel, c'est-à-dire au rapport au temps, est suicidaire. Et on pourrait expliquer toute la dynamique de nos démocraties de marché autour de cette idée. C'est celle-là qu'il faut inverser: l'impatience doit devenir le droit des pauvres et uniquement le leur. La patience doit être le devoir des riches. Le concept de «capitalisme patient», que j'ai proposé  il y a trois ans, pour décrire la responsabilité sociale d'entreprise, doit se généraliser. Il doit s'appliquer autant que possible à l'action de recherches et d'investissement des dirigeants de l'économie. Cela est plus facile à mettre en oeuvre  pour des entreprises non cotées, à l'abri des caprices des marchés et des traders. De même, le secteur du social business, est lui aussi fondé sur la patience de ceux qui y investissent. Il est appelé a un grand avenir.

Cette responsabilité doit aussi être redécouverte et retrouvée par les hommes d'Etat. Ils doivent chercher comme récompense la trace qu'ils laisseront dans l'histoire et pas une remontée dans le prochain sondage. Les électeurs et les citoyens sont en fait bien plus mûrs qu'on l'imagine et aptes à comprendre que la patience ne contredit pas la démocratie. Cette patience doit devenir la vertu principale des dirigeants et même le critère pour les choisir.

A l'inverse, les pauvres, eux, doivent être impatients et ont toutes les raisons de l'être. Impatients de recevoir les moyens, en particulier financiers et politiques, de la dignité. Le monde est riche et injuste. Ils doivent le remettre en cause. Ils doivent refuser les gaspillages, la myopie, les caprices des riches. De leur impatience, de leur colère même et de son expression, dépendent aujourd'hui la survie de ce monde.

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