Monde

Le succès de la «sitcom» d'Abidjan

Pierre Malet, mis à jour le 09.12.2010 à 12 h 39

Si la Côte d'Ivoire intéresse autant, c'est en raison de son poids en Afrique de l’Ouest, de ses liens avec la France, et aussi parce que le pays est un laboratoire de la démocratie africaine.

Militant pro-Ouattara dans le district de Bouaké, le 4 décembre. Luc Gnago / Reuters

Militant pro-Ouattara dans le district de Bouaké, le 4 décembre. Luc Gnago / Reuters

Deux présidents. Deux Premiers ministres. Deux gouvernements. Laurent Gbagbo qui plastronne. Fort, dit-il, du soutien de l’armée. Alassane Ouattara, un Président élu avec 54,1% des suffrages qui vit dans un hôtel d’Abidjan, sous la protection des forces des Nations unies qui ont reconnu son élection. La situation a de quoi étonner. L’Afrique entière suit avec fascination ce feuilleton ivoirien dont on évite de rire. Au final, tout le monde sait qu’il pourrait avoir une issue tragique: une nouvelle guerre civile.

Depuis près de vingt ans, la «sitcom» d’Abidjan met aux prises les mêmes acteurs Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo. Mais si elle connaît toujours un tel succès, ce n’est pas seulement en raison du caractère particulièrement original de son scénario à rebondissements. L’élection présidentielle guinéenne qui était elle aussi particulièrement mouvementée et capitale n’a pas suscité pareil intérêt. Loin de là. Alors que c’était la première fois que ce pays voisin de la Côte d’Ivoire connaissait un scrutin démocratique depuis son indépendance acquise en 1958. L’élection particulièrement serrée aurait pu aussi conduire ce pays à un affrontement ethnique. Il n’en a rien été. Plusieurs mois ont séparé le premier et le deuxième tour de la présidentielle guinéenne, mais elle s’est achevée par un «happy end»: l’élection d’Alpha Condé, acceptée par son challenger, Cellou Dalein Diallo.

La richesse ivoirienne

Si la Côte d’Ivoire suscite autant d’intérêt, c’est d’abord en raison de son poids en Afrique de l’Ouest. «A lui seul ce pays représente près de 40% du PIB de l'UEMOA (l’Union économique et monétaire ouest-africaine), précise l’écrivain sénégalais François Gomis. Les autres Africains francophones ont toujours regardé vers la Côte d’Ivoire, un modèle économique pour nous. Même au plus fort de la crise politique ivoirienne, les populations ont continué à avoir l’électricité dans ce pays qui a tant de richesses, cacao, pétrole, etc… On a l’impression qu’il ne pourra jamais s’écrouler, malgré les erreurs énormes de ses dirigeants. Depuis toujours, Abidjan est la vitrine économique de l’Afrique francophone.»

«La crise dans la sortie de crise ivoirienne s’étale dans les colonnes et sur les ondes de médias internationaux fébriles, souligne Le Journal du Jeudi, un hebdomadaire burkinabè. Si le continent africain n’inspire, en général, que bâillements aux rédactions du Nord, l’implication éditoriale de la presse occidentale dans les péripéties abidjanaises est telle que les organes de presse publics français ont été mis à l’index et leur diffusion suspendue en Côte d’Ivoire. Dans cette Afrique négligée, la Côte d’Ivoire est un enjeu crucial pour nombre de puissances politiques et économiques.» Poumon économique de la région, la Côte d’Ivoire a accueilli près de trois millions de Burkinabè, qui ont contribué à son développement économique. Jusque dans les années quatre-vingt dix, près de 50.000 Français y travaillaient. Aujourd’hui, il en resterait près de 15.000.

La bonne image de Gbagbo, chantre de l'anticolonialisme

Aucun autre pays africain –à l’exception peut-être du Sénégal et du Gabon– n’a noué des liens aussi profonds avec la France. Le «père de l’indépendance» Félix Houphouët-Boigny (au pouvoir de 1960 à 1993) était un fervent défenseur de la présence de la France dans ses anciennes colonies. On lui prête d’ailleurs l’invention de la formule «Françafrique» qui dans sa bouche n’avait pas la connotation péjorative qu’elle a acquise par la suite. Les liens qui unissaient la France et la Côte d’Ivoire étaient tels qu’à l’époque, selon la légende, un tunnel reliait l’Ambassade de France à la Présidence.

Houphouët-Boigny était si influent à Paris qu’il avait poussé la France à s’impliquer dans la guerre du Biafra, du côté des sécessionnistes. Le Nigeria était trop vaste à son goût: il risquait de faire de l’ombre à son pays.

La Côte d’Ivoire attire toujours les regards du reste de l’Afrique francophone. Gbagbo conserve une bonne image dans une grande partie de l’opinion africaine. Un peu comme Mugabe à ses débuts, il apparaît à certains comme un chantre de l’anticolonialisme. «Il ose dire non aux Occidentaux qui veulent procéder à des ingérences dans nos affaires intérieures, souligne l’écrivain Serge Félix N’Piénikoua; c’est pour cela que beaucoup d’Africains francophones le soutiennent.»

Gbagbo dispose également du soutien de nombreux socialistes –pas seulement français. Ainsi le secrétaire général du Parti socialiste sénégalais (au pouvoir dans ce pays de 1960 à 2000) défend son camarade Laurent. Selon Ousmane Tanor Dieng, «le Conseil constitutionnel ivoirien vient de donner un verdict conforme à la légalité». Le dirigeant du principal parti d’opposition sénégalais a ajouté que «ce n’est pas à l’ONU de reconnaître ou non la victoire de l’un des candidats».

Une dangereuse jurisprudence

Gbagbo n’est pas non plus isolé sur la scène internationale. Les nouvelles ressources gazières et pétrolières de ce pays qui est déjà le premier producteur mondial de cacao suscitent des convoitises grandissantes. De la Russie, longtemps réticente à s'opposer à l’adoption de sanctions par les Nations unies, mais aussi de «la Chine qui n’est guère pressée de faire adopter des sanctions contre le régime de Gbagbo», estime Rinaldo Depagne, de l'International Crisis Group.

Si la Côte d’Ivoire fascine autant, c’est aussi sans doute parce qu’elle constitue un «laboratoire de la démocratie africaine». Dans le passé, des suspicions de fraudes massives ont souvent existé. Mais elles ont été rarement à ce point avérées. Les Nations unies ont procédé à leur propre décompte de voix: il est conforme à celui de la commission électorale indépendante et donne huit points d’avance à Alassane Ouattara. Ce processus électoral a coûté 400 millions de dollars aux Nations unies, selon des estimations du Financial Times.

Si Laurent Gbagbo parvenait à transformer une «défaite en victoire» et à se maintenir au pouvoir malgré la défaite, il parviendrait à «ridiculiser» les processus de démocratisation en Afrique. Bien des dictateurs ou des apprentis dictateurs pourraient s’inspirer de la «jurisprudence Gbagbo» pour se maintenir au pouvoir ad vitam aeternam. Alors même que le Ghana ou le Sénégal ont connu des alternances démocratiques dans les années 2000 grâce à la publication des «vrais résultats» rendus publics dès la sortie des bureaux de vote. Les radios privées annonçaient en direct les résultats de chaque bureau.

La victoire de Gbagbo serait une très mauvaise nouvelle pour la Côte d’Ivoire. Mais aussi pour toute l’Afrique, notamment francophone. Cette Afrique qui a encore et toujours les yeux braqués sur Abidjan. Et qui n’ose se résigner au pire.

Pierre Malet

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