Culture

Philippe Katerine, chanteur subversif goût banane

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 09.12.2010 à 14 h 24

Indignations à la carte, retour des dinosaures, mort de Noir Désir et succès de la pop narcissique: la chanson engagée à la française est-elle une relique du siècle précédent?

Philippe Katerine aux 22e Victoires de la Musique, en mars 2007. REUTERS/Benoit Tessier

Philippe Katerine aux 22e Victoires de la Musique, en mars 2007. REUTERS/Benoit Tessier

Le chanteur engagé, ce brave type aux tendances anar’ qui crache à la gueule du mode de vie petit-bourgeois, fustige les guerres et se lève chaque matin en se demandant comment il va faire reculer le FN, est aujourd’hui en fin de vie. Bon d’accord, ça n’est pas tout à fait un scoop. Les Inconnus avaient il y a bien longtemps commis une parodie d’une clairvoyance telle qu’il était difficile pour l’accusé de s’en relever indemne. Celui qui était décrit comme un chanteur enfonçant des portes ouvertes tout en croyant ébranler le pouvoir allait désormais avoir du mal à nous vendre son programme sans nous faire éclater de rire...

En 2003, Les Wampas en avaient remis une couche avec Manu Chao. Cette fois c’était l’inadéquation entre la vie de l’artiste et ses propos publics qui était raillée: le cœur à gauche et le portefeuille (en l’occurrence les droits d’auteur) à droite, selon le dicton populaire.

Plus récemment Raphaël, dont la verve engagée est aussi «désolante» que les Français qu’il critique, s’est retrouvé soupçonné d’avoir plagié les Fatals Picards, groupe lui-même parodique et volontiers caustique vis-à-vis de la figure de l’artiste politique. Les Fatals Picards s’en étaient par ailleurs pris non pas à Florent Pagny ou à Manu Chao, mais à un autre guérillero de la bande FM: Bernard Lavilliers.

Du chanteur énervant au chanteur désolant

Certains dinosaures persistent cependant: notons les retours récents de Sardou et de Lavilliers, donc, dont les titres des nouveaux albums en disent long sur leur épuisement (Etre une Femme) ou leur amertume (Causes perdues et Musiques tropicales). Chez les «jeunes» chanteurs, les thèmes de prédilection restent ceux des aînés, l’effet de surprise en moins. Le J’accuse de Saez ne disait pas grand-chose que Foule Sentimentale de Souchon n’ait déjà évoqué quinze ans plus tôt, et l’ancestral mais brillant Hexagone de Renaud (ce «chanteur énervant») a trouvé dans le Patriote de Raphaël sa mise à jour la plus décevante… Bref, on assiste à une sorte d’auto-parodie de la chanson engagée, typique d’une phase de déclin.

Enfin comment ne pas voir dans l’annonce de dissolution du groupe Noir Désir le signe de la fin d’une longue époque de contestation musicale, qui pouvait encore revendiquer une filiation avec le punk militant des années 80? Pierre Ancery le note dans son article sur Slate, il y avait pourtant un boulevard au moment de la parenthèse de Vilnius et personne, sinon de piètres imitateurs, n’a vraiment profité en France de la traversée du désert du groupe phare des années 90. C’est sans doute l’indice que l’époque était déjà passée à autre chose… 

L’irrésistible ascension d’un chanteur dégagé

Mais celui qui a fait le plus de mal à notre icône du chanteur politique, c’est sans aucun doute Philippe Katerine. Il l’a fait sans le vouloir, sans même y penser. Katerine dont la popularité va croissant, disqualifie tout propos sincère et analytique. Tout en s’emparant (parfois) de thèmes de prédilection de feu les chanteurs militants et contestataires. La méthode classique, je me saisis d’un sujet de société (le racisme, le shit, la pauvreté, le Fisc, la consommation, le féminisme, etc.) et j’écris couplet/refrain pour donner mon avis, ça n’est pas trop son truc. Lui préfère systématiquement prendre le contre-pied de ce qu’on pensait être en droit d’attendre d’un chanteur français.

Ainsi quand Katerine se fend de sa chanson sur le FN (thème porteur de la tradition engagée), il ne chante pas «La jeunesse emmerde le Front national», mais narre une surréaliste filature de Marine Le Pen dans les rues de Paris. Quand il s’attaque à la Ve République il ne peste pas contre le débat sur l’identité nationale, mais se contente d’un «Liberté mon cul / Egalité mon cul / Fraternité mon cul». S’il lui vient l’idée d’évoquer la présidence de la République, alors il récite la liste imaginaire des invités du Barbecue à l’ElyséeIl y avait Franck Sinatra, Madonna, et Jean XXIII»… «Il y avait Woody Allen, il y avait Eminem».) Ainsi de suite… Difficile, après ça, de ressortir le programme de la chanson contestataire. Ecouter un album de Manu Chao ou un bon vieux Léo Ferré est presque indécent une fois qu’on a goûté à la nonchalance de Katerine.

« Je suis une merde et je vous emmerde»

Souvent lors des interviews, Katerine laisse entendre que tous ces chanteurs qui se prennent au sérieux, cela l’ennuie. Je le comprends, tant le niveau est loin d’être au rendez-vous. Et il est normal que la politique l’ennuie. Katerine est une machine à produire du dérisoire. Comme il a soigné sa posture de dandy lunaire et s’est construit une esthétique de la ringardise on ne peut plus hype, Katerine est malgré tout pris au sérieux… Il arrive alors qu’on sollicite son avis sur les grands problèmes du monde, tout comme on l’aurait fait avec un chanteur engagé justement. Après tout, «toute chanson est politique», dit-il.

On a pu l’entendre il y a quelques années dans Ce soir ou Jamais sur la loi interdisant la cigarette dans les lieux publics («Moi je vais continuer à fumer, j’en ai rien à branler»), puis sur les essais nucléaires en Corée du Nord («Moi ce que j’aimerais savoir c’est s’ils ont toujours le droit de fumer dans les bars en Corée du Nord?»), sur le 11-Septembre («Le 11-Septembre c’est juste un truc ridicule qui se passe dans la vie, complètement grotesque, est-ce que les mecs fumaient quand ils pilotaient les avions?»)

Dans la même émission, Katerine finit par admettre: «Les explications, ça me dégoûte, qui apprécie les explications, si ce n’est les bons élèves… qu’est-ce qu’y a à comprendre?» Sans doute pas grand-chose. Certains de ses titres illustrent d’ailleurs son mépris de la parole explicative: Bla Bla Bla, Patati Patata.

Pour la sortie de son dernier album (Katerine), il est invité chez Pascal Clark sur France Inter: « Vous faites quand même chanter à tue-tête "Je ne veux plus jamais travailler, plutôt crever" ». Le chansonnier a beau en rester à une interprétation phonétique (« Je mange beaucoup de bananes et j’aime à prononcer, excessivement, le mot banane, et j’aime bien appuyer sur le « B » de banane »), la journaliste suit le cours de sa pensée: «Mine de rien c’est subversif par les temps qui courent». La naïveté à la limite de la débilité assumée du personnage Katerine a fini par intéresser l’époque en mal de chanteurs rebelles. Il faut trouver à Katerine une intention, un propos peut-être, un embryon de subversion. Est-ce bien nécessaire?

La petite histoire

On pourra toujours soutenir que la subversion n’est pas à chercher dans le propos mais qu’elle tient dans la construction du personnage et son incapacité à faire ce qu’on attend de lui (c’est-à-dire expliquer ses chansons). Bien dans son époque, Katerine propose une lecture profondément narcissique de toutes les obsessions collectives de ses concitoyens: il rapporte l’extrême droite à une sorte de fascination qu’exerce le corps médiatique de Marine Le Pen, l’aliénation du consommateur à son propre rapport à la consommation de produits en série comme dans Poulet No. 728120, une chanson dont le charme houellebecquien tranche avec les envolées démonstratives de Saez sur un thème similaire (J’accuse).

Katerine relie LE 11-Septembre au programme de SA petite journée du 11 septembre 2001: il y a fort à parier qu’en chantant cela, il touche beaucoup plus ses contemporains (qui eux-mêmes ont vécu une journée banale le 11-Septembre) que ne le font Renaud et Axelle Red dans Manhattan – Kaboul, par exemple… Comme si seules les petites histoires pouvaient désormais servir de grille de lecture pour la Grande Histoire, comme si le dérisoire avait le pouvoir de toucher les imaginaires mieux que les pamphlets, les satires ou les dénonciations explicites.

Surtout, Katerine emporte l’adhésion générale parce qu’il a compris ce qui comptait le plus aujourd’hui: mettre les rieurs de son côté. Katerine n’est sans doute pas un artiste engagé, c’est néanmoins un chanteur qui en dit plus long sur l’époque que ses confrères militants et contestataires, souvent en retard d’une guerre sur la société et figés dans un schéma d’oppression et d’ordre moral pré soixante-huitard.

Il est compliqué de délivrer un message en 2010, plus difficile qu’à la fin du XXe siècle. Le chanteur engagé est attendu au tournant et le monde est prompt à ridiculiser sa posture militante typiquement premier degré. Bernard Lavilliers, qui ne veut pas remiser sa colère politique au placard, fait preuve d’une grande lucidité dans son dernier album : « Les poings levés, le grand capital, ça fait sourire un peu mal », chante-t-il dans un morceau dont le titre est presque un avis de décès de la chanson militante : Causes Perdues.

Jean-Laurent Cassely 

Jean-Laurent Cassely
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Journaliste
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