Philippe Katerine, chanteur subversif goût banane
Indignations à la carte, retour des dinosaures, mort de Noir Désir et succès de la pop narcissique: la chanson engagée à la française est-elle une relique du siècle précédent?
- Philippe Katerine aux 22e Victoires de la Musique, en mars 2007. REUTERS/Benoit Tessier -
Le chanteur engagé, ce brave type aux tendances anar’ qui crache à la gueule du mode de vie petit-bourgeois, fustige les guerres et se lève chaque matin en se demandant comment il va faire reculer le FN, est aujourd’hui en fin de vie. Bon d’accord, ça n’est pas tout à fait un scoop. Les Inconnus avaient il y a bien longtemps commis une parodie d’une clairvoyance telle qu’il était difficile pour l’accusé de s’en relever indemne. Celui qui était décrit comme un chanteur enfonçant des portes ouvertes tout en croyant ébranler le pouvoir allait désormais avoir du mal à nous vendre son programme sans nous faire éclater de rire...
En 2003, Les Wampas en avaient remis une couche avec Manu Chao. Cette fois c’était l’inadéquation entre la vie de l’artiste et ses propos publics qui était raillée: le cœur à gauche et le portefeuille (en l’occurrence les droits d’auteur) à droite, selon le dicton populaire.
Plus récemment Raphaël, dont la verve engagée est aussi «désolante» que les Français qu’il critique, s’est retrouvé soupçonné d’avoir plagié les Fatals Picards, groupe lui-même parodique et volontiers caustique vis-à-vis de la figure de l’artiste politique. Les Fatals Picards s’en étaient par ailleurs pris non pas à Florent Pagny ou à Manu Chao, mais à un autre guérillero de la bande FM: Bernard Lavilliers.
Du chanteur énervant au chanteur désolant
Certains dinosaures persistent cependant: notons les retours récents de Sardou et de Lavilliers, donc, dont les titres des nouveaux albums en disent long sur leur épuisement (Etre une Femme) ou leur amertume (Causes perdues et Musiques tropicales). Chez les «jeunes» chanteurs, les thèmes de prédilection restent ceux des aînés, l’effet de surprise en moins. Le J’accuse de Saez ne disait pas grand-chose que Foule Sentimentale de Souchon n’ait déjà évoqué quinze ans plus tôt, et l’ancestral mais brillant Hexagone de Renaud (ce «chanteur énervant») a trouvé dans le Patriote de Raphaël sa mise à jour la plus décevante… Bref, on assiste à une sorte d’auto-parodie de la chanson engagée, typique d’une phase de déclin.
Enfin comment ne pas voir dans l’annonce de dissolution du groupe Noir Désir le signe de la fin d’une longue époque de contestation musicale, qui pouvait encore revendiquer une filiation avec le punk militant des années 80? Pierre Ancery le note dans son article sur Slate, il y avait pourtant un boulevard au moment de la parenthèse de Vilnius et personne, sinon de piètres imitateurs, n’a vraiment profité en France de la traversée du désert du groupe phare des années 90. C’est sans doute l’indice que l’époque était déjà passée à autre chose…
L’irrésistible ascension d’un chanteur dégagé
Mais celui qui a fait le plus de mal à notre icône du chanteur politique, c’est sans aucun doute Philippe Katerine. Il l’a fait sans le vouloir, sans même y penser. Katerine dont la popularité va croissant, disqualifie tout propos sincère et analytique. Tout en s’emparant (parfois) de thèmes de prédilection de feu les chanteurs militants et contestataires. La méthode classique, je me saisis d’un sujet de société (le racisme, le shit, la pauvreté, le Fisc, la consommation, le féminisme, etc.) et j’écris couplet/refrain pour donner mon avis, ça n’est pas trop son truc. Lui préfère systématiquement prendre le contre-pied de ce qu’on pensait être en droit d’attendre d’un chanteur français.
Ainsi quand Katerine se fend de sa chanson sur le FN (thème porteur de la tradition engagée), il ne chante pas «La jeunesse emmerde le Front national», mais narre une surréaliste filature de Marine Le Pen dans les rues de Paris. Quand il s’attaque à la Ve République il ne peste pas contre le débat sur l’identité nationale, mais se contente d’un «Liberté mon cul / Egalité mon cul / Fraternité mon cul». S’il lui vient l’idée d’évoquer la présidence de la République, alors il récite la liste imaginaire des invités du Barbecue à l’Elysée («Il y avait Franck Sinatra, Madonna, et Jean XXIII»… «Il y avait Woody Allen, il y avait Eminem».) Ainsi de suite… Difficile, après ça, de ressortir le programme de la chanson contestataire. Ecouter un album de Manu Chao ou un bon vieux Léo Ferré est presque indécent une fois qu’on a goûté à la nonchalance de Katerine.
« Je suis une merde et je vous emmerde»
Souvent lors des interviews, Katerine laisse entendre que tous ces chanteurs qui se prennent au sérieux, cela l’ennuie. Je le comprends, tant le niveau est loin d’être au rendez-vous. Et il est normal que la politique l’ennuie. Katerine est une machine à produire du dérisoire. Comme il a soigné sa posture de dandy lunaire et s’est construit une esthétique de la ringardise on ne peut plus hype, Katerine est malgré tout pris au sérieux… Il arrive alors qu’on sollicite son avis sur les grands problèmes du monde, tout comme on l’aurait fait avec un chanteur engagé justement. Après tout, «toute chanson est politique», dit-il.
On a pu l’entendre il y a quelques années dans Ce soir ou Jamais sur la loi interdisant la cigarette dans les lieux publics («Moi je vais continuer à fumer, j’en ai rien à branler»), puis sur les essais nucléaires en Corée du Nord («Moi ce que j’aimerais savoir c’est s’ils ont toujours le droit de fumer dans les bars en Corée du Nord?»), sur le 11-Septembre («Le 11-Septembre c’est juste un truc ridicule qui se passe dans la vie, complètement grotesque, est-ce que les mecs fumaient quand ils pilotaient les avions?»)
Dans la même émission, Katerine finit par admettre: «Les explications, ça me dégoûte, qui apprécie les explications, si ce n’est les bons élèves… qu’est-ce qu’y a à comprendre?» Sans doute pas grand-chose. Certains de ses titres illustrent d’ailleurs son mépris de la parole explicative: Bla Bla Bla, Patati Patata.
Pour la sortie de son dernier album (Katerine), il est invité chez Pascal Clark sur France Inter: « Vous faites quand même chanter à tue-tête "Je ne veux plus jamais travailler, plutôt crever" ». Le chansonnier a beau en rester à une interprétation phonétique (« Je mange beaucoup de bananes et j’aime à prononcer, excessivement, le mot banane, et j’aime bien appuyer sur le « B » de banane »), la journaliste suit le cours de sa pensée: «Mine de rien c’est subversif par les temps qui courent». La naïveté à la limite de la débilité assumée du personnage Katerine a fini par intéresser l’époque en mal de chanteurs rebelles. Il faut trouver à Katerine une intention, un propos peut-être, un embryon de subversion. Est-ce bien nécessaire?
La petite histoire
On pourra toujours soutenir que la subversion n’est pas à chercher dans le propos mais qu’elle tient dans la construction du personnage et son incapacité à faire ce qu’on attend de lui (c’est-à-dire expliquer ses chansons). Bien dans son époque, Katerine propose une lecture profondément narcissique de toutes les obsessions collectives de ses concitoyens: il rapporte l’extrême droite à une sorte de fascination qu’exerce le corps médiatique de Marine Le Pen, l’aliénation du consommateur à son propre rapport à la consommation de produits en série comme dans Poulet No. 728120, une chanson dont le charme houellebecquien tranche avec les envolées démonstratives de Saez sur un thème similaire (J’accuse).
Katerine relie LE 11-Septembre au programme de SA petite journée du 11 septembre 2001: il y a fort à parier qu’en chantant cela, il touche beaucoup plus ses contemporains (qui eux-mêmes ont vécu une journée banale le 11-Septembre) que ne le font Renaud et Axelle Red dans Manhattan – Kaboul, par exemple… Comme si seules les petites histoires pouvaient désormais servir de grille de lecture pour la Grande Histoire, comme si le dérisoire avait le pouvoir de toucher les imaginaires mieux que les pamphlets, les satires ou les dénonciations explicites.
Surtout, Katerine emporte l’adhésion générale parce qu’il a compris ce qui comptait le plus aujourd’hui: mettre les rieurs de son côté. Katerine n’est sans doute pas un artiste engagé, c’est néanmoins un chanteur qui en dit plus long sur l’époque que ses confrères militants et contestataires, souvent en retard d’une guerre sur la société et figés dans un schéma d’oppression et d’ordre moral pré soixante-huitard.
Il est compliqué de délivrer un message en 2010, plus difficile qu’à la fin du XXe siècle. Le chanteur engagé est attendu au tournant et le monde est prompt à ridiculiser sa posture militante typiquement premier degré. Bernard Lavilliers, qui ne veut pas remiser sa colère politique au placard, fait preuve d’une grande lucidité dans son dernier album : « Les poings levés, le grand capital, ça fait sourire un peu mal », chante-t-il dans un morceau dont le titre est presque un avis de décès de la chanson militante : Causes Perdues.
Jean-Laurent Cassely
Mis à jour le 09/12/2010 à 14h24














































Bref ceux qui "contestent" ce sont qui sont en dehors du circuit, je ne peux que vous conseiller d'écouter Batlik un des meilleurs paroliers dans le genre qui a refusé le diktat des maisons de disque, qui s'autoproduit et jouit donc d'une liberté de parole totale, Son live " En marchant bien" est une perle qui comporte pas mal de chansons coup de poing (le nouveau producteur ==> [...] "Vas-y signe la maintenant et ta chanson on l'entendra partout tout le temps, ça fera plaisir à ta maman...") Bref un vrai travail de journaliste et passionné de musique vous aurait permis de nuancer vos propos à moins que ce soit le sujet d'un prochain article auquel cas je le lirai avec beaucoup d'attention !
Après toutes les maisons de disques ne sont pas des "crevures" mais la plupart ne veulent plus prendre de risque, tout le problème est là, ce n'est pas que la chanson contestataire à disparu ou va disparaître c'est qu'elle à perdu en visibilité et c'est bien dommage...
Bref je pourrai encore écrire des pages mais c'est tout un système qu'il faut remettre en question... pas sur qu'a la SACEM et chez universal les PDG veulent bien baisser le salaire pour que cet argent aille à la prod de jeunes artistes talentueux ... CQFD
En tout cas très bon article sur Katerine sans rancune :-)
je ne peux que vous conseiller d'écouter Batlik -> ok je le ferai !
Bref un vrai travail de journaliste et passionné de musique vous aurait permis de nuancer vos propos -> ouïe, là vous me cassez... En même temps il y a suffisamment de groupes en France pour nuancer tout propos, je parle plus dans cet article de la chanson du top 50 comme vous l'aurez remarqué...
Ah et puis aussi : sur le fameux "système", "circuit", je pense surtout que l'industrie du disque est neutre et prends ce qui plaît à un moment donné, que le gars chante fuck sarko ou du Delerm n'y change pas grand-chose... après vous pourrez me dire que j'ai tort puisque Joey Starr a du enlever de son album une chanson qui justement s'adressait au pdt de la rép en des termes quelque peu virils, mais si je fais les questions et les réponses tout seul, c'est pas drôle...
Il y a aussi une confusion entre ce qui est dit, le fond disons, et la manière dont c'est fait : il y a des artistes qui "s'engagent" dans des voies parallèles qui les privent durablement d'un succès grand public et de l'exposition médiatique, par choix. Des chanteurs qui grandissent sans promo de major un peu comme les tomates bio poussent sans engrais... C'est plus long mais parfois meilleur.
Un article très bien fourni qui résume ma pensée : http://www.whipeybrothers.com/?p=2799
p.s.: j'utilise le langage sms dans mes titres de messages AU SECOND DEGRE. ça lui rajoute de la valeur. Comme Philippe Katerine rien na foutre des conventions, de l'écriture et j'ajoute que j'écoute Britney Spears. AU SECOND DEGRE.
Il est juste dommage qu'il eu fallut attendre que Katrine aille chez Tarata pour qu'on en parle autant. Car comme tout le monde le sait Taratata est une émission très très subversive...de plus en plus subversive...un vrai contre pouvoir des médias de la musique...pas une entreprise commerciale du tout...c'est bien connu.
Katrine les a bien niqué.
PS: Pascal Clark s'écrit Pascale Clark: il s'agit d'une femme. Eh oui!
Bon c'est vrai que je me suis un peu emporté hier après tout l'article parlait de Katerine et pas tellement de tout ce qui tourne autour, et dans ce sens votre article est très bon (slurp slurp).
En fait ce qui me contrarie, c'est que je suis moi même musicien disons amateur en voie de professionnalisation, et que ceux qui m'inspirent viennent de ce milieu e la chanson "contestataire" chemin que je prend moi aussi. Ce qui m'énerve au plus haut point c'est que dans la chanson française toute tentative de dénonciation est systématiquement tournée en dérision (ce qui est assez justifié pour Raphael je vous l'accorde). Je me demande juste pourquoi ? Lorsque Renaud chante l'aquarium il dénonce le conformisme des journalistes, les méfaits de la religion... de façon métaphorique et très juste, ce type de chanson est d'autant plus impactant qu'il vous amène à réfléchir et à vous poser des questions. Les chansons coup de poing dans la gueule ont je pense un impact proche de zéro, mais lorsque l'auteur amène l'auditeur à réfléchir c'est de la vrai chanson qui dénonce mais sans jamais imposer quoique ce soit la vraie finesse est là il me semble... Tu écoutes, tu y réfléchis, tu te fais ta propre opinion (je suis d'accord avec ce qu'il dit ou pas...)
Je vous rejoins sur le dernier point il faut créer un label Bio pour les artistes !! ;-)
Amicalement
Puis, moi j'aime bien Saez. On lui reproche d'être un Cantat en fade; je ne suis pas d'accord. Il a juste eu la malheur d'être plus jeune. Et il se produit lui-même.
Sur ce, vive l'anarchisme, le communisme, et les poneys volants.