France

Le plus beau but d’Eric Cantona

Eric Le Boucher, mis à jour le 07.12.2010 à 18 h 23

Au-delà de son caractère irréaliste, le cri d'Eric Cantona a le mérite de forcer à s'interroger sur l'utilité sociale des établissements bancaires et l'omnipotence de la finance mondialisée.

Eric Cantona en 1995 sous le maillot de Manchester United    Bob Collier / Reute

Eric Cantona en 1995 sous le maillot de Manchester United Bob Collier / Reuters

Bien entendu, c’est impossible. Que tous les Français, ou mieux tous les citoyens du monde, retirent tous ensemble leur argent de leur banque n’améliorerait pas le sort de la planète. D’abord, c’est contrevenir aux lois. En France, M. Dupont qui a retiré tout son argent n’aurait plus les moyens légaux de s’acheter une voiture puisque les paiements en liquide sont plafonnés à 3.000 euros hors taxes. Au-delà, il faut payer par chèque, par virement ou par carte, ce qui nécessite d’avoir une compte dans une banque.

Mais dira-t-on, que ne change-t-on ces lois-là favorables à la finance! OK. Mais c’est oublier que les banques jouent un rôle social utile de sécurisation des dépôts des épargnants (l’argent de M.Dupont) et de sécurisation des transactions. Payer tout en liquide ficherait une joyeuse pagaille dans les échanges, les ralentirait, voire les rendraient impossibles. Ce serait mettre à mal  les productions donc les emplois. La faillite visée des banques n’est même pas sûre d’être obtenue: elles ont aussi des moyens de se refinancer auprès des banques centrales. Mais les retraits Cantonesques flanqueraient à coup sûr les économies par terre. Le sort de la planète n’en serait guère amélioré…

Pourtant si l’on dépasse cette «impossibilité» ou cette «stupidité», comme il a été rétorqué à l’ex-footballeur vedette, l’idée de Cantona relève d’un beau but: l’éthique. Le succès rencontré par son initiative, succès d’estime, puisque tout le monde sait que le match est en réalité injouable, vient de la colère des peuples contre leurs banquiers, colère  considérablement grossie par la crise des subprimes.

La finance occupe une place considérable depuis une trentaine d'années dans les économies. Cela s’observe dans l’évolution du nombre d’emplois de ce secteur relatif à l’ensemble, comme dans les profits des établissements bancaires. La mondialisation accompagnée d’une vaste libéralisation des mouvements de capitaux et gonflée, surtout, par l’invention informatique de nouveaux produits complexes, en est à l’origine. Cette évolution est-elle néfaste ou utile? Les économistes en débattent. Rien ne prouve que finance et croissance s’opposent, au contraire semble-t-il. Mais cette «financiarisation» rencontre de puissantes critiques. D’une part, elle serait la cause d’une exigence de rendement toujours plus élevée, qui obligeraient les entreprises à ne plus penser qu’«au court terme» et d’autre part elle serait cause de dérives «spéculatives», les marchés empilant les risques les uns sur les autres pour amasser des profits mais sans plus rien contrôler du système global. Cette dérive a conduit à la crise «systémique» des subprimes: des prêts consentis à des personnes sans moyens de les rembourser et patatra!

Les causes de cette absence de contrôle sont en vérité partagées: les régulateurs et les législateurs ont leur part (lire Diogène) qui est grande. Mais l’opinion ignore tout des autres animaux de la finance, comme les hedge funds, elle ne connaît que les banques; les responsables ce sont elles. Au demeurant l’attaque est souvent justifiée: aux Etats-Unis, en Islande, en Irlande, en Ecosse, ce sont les banques qui ont été irresponsables et qui sont donc coupables.

L’aigreur de l’opinion s’est encore renforcée par la suite. Les dirigeants politiques ont promis de ramener les requins de la finance dans des eaux protégées mais ils n’ont rien fait de spectaculaire. La «régulation» politique est encore balbutiante tandis que de leur côté, les établissements financiers ont vite retrouvé des profits orbitaux et des bonus astraux. Les Etats sont divisés, chacun défend «ses» banques dans la compétition mondiale. En outre, ils ne savent pas conceptuellement inventer une bonne solution de nouvelles banques, à la fois innovantes mais prenant moins de risques sur les marchés. Les gouvernements espèrent seulement que le boulet n’étant pas passé loin, les banques vont maintenant faire attention.

Bref, les banques n’ont pas «payé» pour le prix de la crise, l’aigreur demeure entière. La tentation est grande de dire que les gouvernement sont impuissants ou complices et qu’il faut en venir à des actions «révolutionnaires» comme de retirer notre argent. On a vu en début d’article ce qu’il peut en advenir: c’est un cri, plutôt qu’une action possible.

Mais ce cri s’inscrit dans des initiatives multiples, dans la consommation comme dans le travail, qui visent à réorienter le «système» vers plus d’éthique. Une partie de la population serait prête à chercher à consommer autrement, plus bio, plus durable, à produire autrement, et désormais à épargner autrement. Si une belle banque «clean», ennuyeuse mais sérieuse, était créée qui ne se livrait pas aux galipettes spéculatives, qui investissaient dans des entreprises bio, ou durables, elle rencontrerait sûrement un public. Il y a de la place pour un capitalisme éthique dans le capitalisme actuel.

Toute la question est: Quelle place? Peut-elle grandir jusqu’à rencontrer des majorités? C’est là le hic. Les carottes bio sont trois fois plus chères que les carottes de l’agriculture industrielle et les pouvoirs d’achat sont maigres. Idem pour une banque: si un fond éthique évite le jeu spéculatif, il y a de fortes chances qu’il rapporte moins aux investisseurs, c’est-à-dire aux épargnants, vous et moi. Il faudrait que le capitalisme éthique gagne «autant» que le capitalisme dur pour emporter l’adhésion des peuples. Sinon, il est condamné à rester marginal, destinés aux militants convaincus de consommer «mieux mais plus cher» et ceux qui acceptent que leur épargne leur rapporte moins.

Reste la gentille utopie et l’espoir: il n’est pas dit que les marginaux peu à peu ne parviennent pas à influencer les autres… Eric Cantona, fruit du système du foot spectacle payé des millions, n’est sûrement pas le bon exemple d’éthique. Toutefois, il arrive qu’on n’aime pas le joueur mais qu’on aime ses buts.

Eric Le Boucher

Photo: Eric Cantona en 1995 sous le maillot de Manchester United    Bob Collier / Reuters

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Cofondateur de Slate.fr
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