Life

Caudalie (Houellebecq et «longueurs en bouche»)

Jean-Yves Nau, mis à jour le 15.12.2010 à 20 h 44

Jean-Yves Nau, médecin et viticulteur, explore le monde des mots qui font vivre le vin.

Durant la fashion week de New York, en février 2010. REUTERS/Jessica Rinaldi

Durant la fashion week de New York, en février 2010. REUTERS/Jessica Rinaldi

Est-il ou non trop tard pour –au risque de passer pour un cuistre– briller en société  grâce aux «caudalies»? Postulons que non. Cela pourra être lors de l’un de ces «repas gastronomiques français» depuis peu inscrits au «patrimoine immatériel de l’humanité»: dans une salle à manger encaustiquée, entre services de poissons et de viandes, fromages et ronde des douceurs; feu de cheminée, cigares gros modules avec –peut-être– un antique Barbancourt, voire un bas armagnac 1905. Mais les caudalies permettent aussi allègrement de briller dans un restaurant, étoilé ou pas; dans l’un des rescapés des antiques «Routiers» macaron bleu-rouge et menu ouvrier. Briller encore dans une chambre d’étudiant voire –et pourquoi pas?– bien campé face à un zinc de connaissance ou d’aventure.  Il suffit, pour cela, d’un peu d’imagination doublée d’une incitation à la concentration sensorielle. Avec, bien évidemment, des vins qui méritent que l’on se penche assez longtemps sur eux.

Résumons. Parler caudalie(s) c’est, tout simplement,  parler  «longueur en bouche»; soit, pour faire court, «de la durée de la persistance aromatique d’un vin une fois celui-ci avalé». Nous sommes-nous bien compris? La mesure ne commence qu’une fois le vin ayant quitté la cavité buccale. Ni avant (faux départ),  ni après (hors jeu).

D’où peut bien venir ce terme étrange du genre féminin? Les auteurs les plus affûtés croient avoir retrouvé les premières traces de son usage. Elles dateraient de près d’un demi-siècle. Ce serait dans un bulletin de l’Institut national des appellations d’origines contrôlées daté de 1963 (juillet, n° 86, p. 19). Les auteurs (P. Andrée, P. Chamay et R. Viot) écrivent alors –moment d’égarement?– «codalie» pour évoquer la «persistance» ou –mieux– la «rémanence» d’un vin. «Codalie» alors que l’on se réfère en réalité au latin cauda; cette queue où se situe parfois le poison mais qui n’évoque ici que la longueur des délices.

Caudalie renvoie donc à «rémanence», soit à la durée pendant laquelle les arômes continuent d’être perçus une fois le vin avalé. Synonymes: «longueur», «allonge», «prolongement». Mais le mot permet ici de gagner en précision temporelle. La caudalie est l’«unité de mesure de la durée de persistance en bouche des arômes après la dégustation». Certes. Mais quelle est donc cette nouvelle et mystérieuse unité de mesure? Et bien, tout simplement «environ une seconde». Pas de véritable étalon, donc. En dessous de cinq, pas la peine d’en parler. A partir de cinq ou six, l’affaire est intéressante. Sept et huit constituent très bonne longueur. Au-delà de neuf, on entre dans l’exceptionnel. Et l’exceptionnel peut ici être aisément dépassé, parfois avec des vins trop méconnus, notamment les grands liquoreux.   

Il y a bien évidemment les plaisirs de l’instant. Mais il y bien plus. C’est que plus un vin encore jeune est «long en bouche», plus il est «persistant», «rémanent» plus il égraine et fait sonner ses caudalies, plus il est grand, «prometteur», «d’avenir», «de garde». Et plus il peut faire l’objet de spéculations en cascade.

Mais attention. Une précision d’importance pour ceux qui voudraient briller en société avec ce nom commun féminin. Il leur faudra aussi connaître une autre histoire que celle de ces secondes rémanentes et aromatiques: ne rien ignorer de celle, commerciale, d’une entreprise française aujourd’hui très largement connue dans les milieux féminins et qui porte le même nom que celui de notre unité de mesure.

Tout commence il y a quinze ans dans les vignes du château Smith Haut Lafitte, célèbre place-forte girondine. L’histoire officielle raconte que les recommandations faites par un professeur de pharmacie aux propriétaires du château –Mme et Mr Cathiard– auraient eu l’effet d’un «coup de baguette magique». Le savant expliqua alors aux châtelains comment transformer les pépins des raisins de leur vignoble en eau de Jouvence. Il existait ici une base rationnelle: ces pépins sont riches en polyphénols, substances antioxydantes pouvant ne pas être inutiles dans la lutte contre le vieillissement. C’est vrai pour les pépins bordelais comme pour tous les autres. Mais c’est à l’ombre de Bordeaux que cette histoire devait s’écrire.

«C’est là que vont naître les premières crèmes antirides et anti-âge qui vont faire le succès mondial des produits Caudalie, mis en œuvre par Mathilde, la fille aînée des Cathiard, passionnée par les parfums, et Bertrand Thomas son mari, ancien de L’Oréal. Une aventure hors du commun», raconte l’histoire officielle. De fait: cosmétique industrielle à grande échelle (un million de produits vendus par an sur la planète, chez les pharmaciens «adeptes des principes actifs des pépins de raisin». Conquête de l’Amérique en surfant sur les mystères du «French Paradox» (soins Caudalie offerts avec des millésimes Smith Haut Lafitte aux clients du Plaza à New York).

Mieux encore: traitements «non médicalisés» de «vinothérapie» «uniques au monde» sur les terres de Smith Haut Lafitte: «Bain barrique, bain hydro massant à la vigne rouge, bain au marc de raisin, enveloppement purifiant au merlot, au miel et vin hydratant, à la fleur de vigne revitalisant, massage vigneron tonifiant, gommage friction merlot, massage au raisin frais tonique.» Enfin, découvertes des «Sources de Caudalie», soit une résidence hôtelière de luxe nichée dans le parc du château.

Extraits de l’argumentaire:

«Les pensionnaires bénéficient des bienfaits de la cure dans un cadre bucolique –à 25 minutes de l’aéroport de Bordeaux– et l’on fait bombance dans l’un des deux restaurants: la Grand’Vigne, le gastro, et la Table du Lavoir, un bistrot à cheminée (100 places) pour un déjeuner canaille. Tous les crus classés de Pessac Léognan sont proposés au verre, Smith Haut Lafitte blanc et rouge, Haut-Brion à 70 euros car ici, dans la campagne des graves, le vin est recommandé aux curistes puisqu’il prévient le développement des maladies cardiovasculaires.»

A la question de savoir pourquoi et comment on a pu donner à cette bien florissante entreprise le nom –commun- d’une unité de mesure gustative, on nous répond: «Avec l’usage des pépins de raisins l’idée est venue de rallier la marque à un terme écologique: la caudalie.» Pour le dire autrement le seul copyright qui existe ici est celui de Vinothérapie©, la caudalie demeurant en pleine liberté dans le domaine public.

Et s’il fallait une preuve pour démontrer qu’il n’est décidemment pas trop tard pour briller en société avec cette unité de mesure, nous la trouverions dans le dernier prix Goncourt amplement analysé sur Slate.fr; et ce page 85 de La carte et le territoire. Après le gaspacho à l’aragula, le homard mi-cuit avec sa purée d’ignames, une purée de saint-jacques simplement saisies et un soufflé de turbotin au carvi avec sa nage de passe-crassane voici Anthony (du restaurant parisien Chez Anthony et Georges) qui vient à la table d’Olga et de Jed; Anthony ceint de son tablier de cuisine et brandissant une bouteille de bas armagnac Castarède millésimé 1905.

Michel Houellebecq: «Selon le Rothenstein et Bowles ce millésime envoûtait par son amplitude, sa noblesse et son panache. La finale de pruneau et de rancio était l’exemple type d’une eau-de-vie rassise, longue en bouche, avec une dernière sensation de vieux cuir.»

Nous sommes en 2010. Houllebecq (assagi et presque «daté» disent les jalouses critiques ennemies) en reste à la «longueur en bouche»; c’est dire si les caudalies nous permettent encore de briller durablement en société.

Et pour briller un peu plus encore –effet garanti– il suffit de bien peu d’imagination. Par exemple se rendre sur le site de la maison familiale (fondée en 1832) des armagnacs Castarède. Puis de lire la note de dégustation du millésime 1905 qui, elle aussi, ignore les caudalies:

«Eau-de-vie ambrée profond, tirant sur le noir, aux reflets marron, brillante. Nez élégant; les arômes sont en harmonie et bien fondus les uns avec les autres. Le nez est très rancio, pruneaux, avec une légère note iodée. On prend plaisir à mettre et remettre son nez au-dessus du verre pour apprécier tout la richesse et la douceur de cette eau-de-vie. En bouche, elle nous envoûte par son amplitude, sa noblesse et son panache. La finale de pruneaux et de rancio est l’exemple type d’une eau-de-vie que l’on dira “rassise”, longue en bouche, avec une dernière sensation de vieux cuir. Ce magnifique bas armagnac 1905 se réserve à une élite d’amateurs de sensations uniques. Nous le conseillons dans un environnement chaleureux, accompagné d’un morceau de chocolat noir et d’un beau cigare plutôt grand module.»

La maison Castarède ne se montre ici guère fâchée contre «Rothenstein et Bowles». On peut ainsi lire sur son site:

«Michel Houellebecq vient d'obtenir le prix Goncourt pour son dernier roman La Carte et le Territoire où il décrit sur plusieurs lignes page 85 une très belle dégustation de notre armagnac Castarède.»

Et le site de renvoyer à un fac-similé du Goncourt 2010. Des caudalies en boucle, en somme. 

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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