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Les cinq plus grands scandales de vente d'armes

Des unités d'artillerie mobile près de la bande de Gaza en 2006, REUTERS/Amir Cohen

Des unités d'artillerie mobile près de la bande de Gaza en 2006, REUTERS/Amir Cohen

Les scandales de vente d'armes dans les démocraties occidentales se sont succédés depuis les années 1980, avec souvent les mêmes ingrédients: corruption de responsables étrangers, rétrocommissions, couverture aux plus hauts niveaux de l'État, financement de partis politiques...

Le 21 septembre 2011, l'ancien directeur de cabinet d'Edouard Balladur à Matignon Nicolas Bazire a été placé en garde à vue et l'ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy Thierry Gaubert déféré devant le juge Van Ruymbeke dans le cadre de l'enquête sur le volet financier de l'affaire Karachi. Une semaine plus tôt, l'homme d'affaires franco-libanais Ziad Takieddine avait été mis en examen pour complicité et recel d'abus de biens sociaux. 

Ces affaires qui secouent actuellement la classe politique française font partie des nombreux scandales liés à des grands contrats internationaux de ventes d’armes au cours des dernières décennies. Ronald Reagan, Helmut Kohl ou encore Tony Blair ont tous vu leur nom associé, de près ou de loin, à des affaires mêlant les mêmes ingrédients: corruption de responsables étrangers, commissions opaques ou rétrocommissions ayant servi à financer un parti politique.

Retour sur cinq autres scandales qui ont ébranlé les plus grandes démocraties mais qui ont rarement débouché sur des condamnations en justice (nous les avons classés par ordre chronologique).

Le scandale BAE Systems/Al-Yamamah

  • Vendeur: le Royaume-Uni
  • Acheteur: l’Arabie saoudite
  • Objet: 96 avions de combat Panavia Tornado, 24 Tornados ADV, 50 BAE Hawk, 50 avions d’entraînement Pilatus PC-9, des navires militaires, des missiles, de l’entretien et des infrastructures.
  • Date du contrat: 1985-2006
  • Montant total: 43 milliards de livres (32 51,2 milliards d’euros)

Le Royaume-Uni est un important exportateur d’armes vers l’Arabie saoudite depuis les années 1960. En 1985, les deux pays font passer leur coopération à une autre dimension en signant l’accord Al-Yamamah, le plus grand contrat d’exportation de l’histoire du Royaume-Uni, qui prévoit notamment l’envoi de milliers d’employés britanniques et la construction d’infrastructures en Arabie saoudite en plus de la vente de nombreux chasseurs Hawk et de Tornado. L’accord est prolongé tout au long des années 1990, et a rapporté à BAE Systems, géant industriel britannique, 43 milliards de livres en vingt ans. L’Arabie saoudite envoyait dans les années 1990 jusqu'à 600.000 barils de pétrole par jour au Royaume-Uni dans le cadre de l’accord. Le Serious Fraud Office (SFO) a ouvert une enquête en 2003 pour déterminer si des officiels saoudiens avaient perçu des pots-de-vin dans en marge du méga-contrat. En 2004, des proches du dossier accusent BAE Systems d’avoir alimenté une caisse noire de 60 millions de livres, tandis que la BBC accuse en 2007 l’entreprise d’avoir versé «des centaines de millions de livres» à l’ancien ambassadeur saoudien à Washington.

Mais le SFO doit abandonner son enquête sur le contrat Al-Yamamah en 2006 après l’intervention directe de Tony Blair, alors Premier ministre, qui explique que l’enquête pourrait nuire à la sécurité nationale. Les organisations anti-corruption critiquent durement Blair, et l’OCDE se dit «inquiète et déçue», estimant que «l’incapacité continue du Royaume-Uni à corriger les déficiences de sa loi sur la corruption de responsables étrangers et sur la responsabilité des entreprises dans la corruption à l’étranger a entravé l’enquête». BAE System est impliqué dans d'autres dossiers, notamment des ventes d'armes en Tanzanie. En février 2010, l'entreprise a plaidé coupable et trouvé un accord pour payer une amende de 400 millions de dollars aux Etats-Unis et de 30 millions de livres au Royaume-Uni pour tenter de mettre fin aux accusations de corruption. L’accord passé avec le SFO en Grande-Bretagne ne concerne que la vente de radars militaires en Tanzanie, et pas le contrat Al-Yamamah.

Affaire Iran-Contra

  • Vendeur: les Etats-Unis
  • Acheteur: l’Iran
  • Objet: 2.012 missiles antichar TOW, 18 missiles sol-air Hawk et des pièces détachées de missiles Hawk
  • Date des contrats: d’août 1985 à mai 1986
  • Montant total: Inconnu

C’est le plus gros scandale politique américain depuis le Watergate. Au milieu des années 1980, le Hezbollah libanais, qui a des liens étroits avec le chef suprême iranien, l’ayatollah Khomeiny, détient 30 otages occidentaux, dont six Américains. En 1985, Ronald Reagan approuve, en violation de la politique américaine envers l’Iran (sous embargo militaire depuis l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeiny), la vente d’armes au régime iranien, avec comme objectif d’obtenir la libération des otages américains. Ronald Reagan déclarera en 1986 dans une allocution à la nation à propos du «transfert» d’armes à l’Iran:

«Ces livraisons modestes, mises ensembles, rentreraient facilement dans un seul avion de transport

Mais le scandale ne s’arrête pas là: l’argent de la vente va servir à financer secrètement les Contras, mouvement contre-révolutionnaire et anticommuniste nicaraguayen opposé à la junte socialiste au pouvoir à travers un système impliquant des vendeurs d’armes, des fondations offshore et des ex-agents de la CIA. Le Congrès américain avait pourtant déclaré illégale toute aide aux mouvements antisandinistes. Il n’a jamais été prouvé que Reagan était au courant de ce financement, mais le congrès américain a estimé dans un rapport de novembre 1987 que «si le président ne savait pas ce que faisaient ses conseillers à la sécurité nationale, il aurait dû». Au total, quatorze membres de l’administration Reagan ont été poursuivis dans l’affaire, y compris un ministre de la Défense et plusieurs conseillers à la sécurité nationale. Onze personnes seront condamnées, mais certaines obtiendront la relaxe pour vice de forme tandis que les autres seront graciés par George Bush (ancien vice-président de Ronald Reagan) en 1992, alors que celui-ci a déjà perdu les élections pour un second mandat de président face à Bill Clinton.

L’affaire des frégates de Taïwan

  • Vendeur: la France
  • Acheteur: Taïwan
  • Objet: 6 frégates Lafayette
  • Date du contrat: 1991
  • Montant total: 14,7 milliards de francs (2,4 milliards d’euros)

A la fin des années 1980, Taïwan, qui craint d’être envahie par la Chine, cherche à s’armer et entre en contact avec les autorités françaises en 1989 pour l’achat de frégates de type Lafayette. Problème: la France ne veut pas officiellement vendre du matériel militaire à Taïwan pour ne pas froisser Pékin. La France négocie quand même un premier accord avec Taïwan à travers l’entreprise publique Thomson (aujourd’hui Thales) plutôt que via la DCN (Direction des chantiers navals) pour la vente de six frégates représentant 11,1 milliards de francs en 1989. Mais le président Mitterrand refuse de valider la vente pour des raisons diplomatiques. Thomson se lance alors dans une campagne pour influencer le gouvernement, promettant 60 millions de francs à Christine Deviers-Joncour, maîtresse du ministre des Affaires étrangères Roland Dumas, si elle parvient à convaincre ce dernier de donner son aval.

Le travail porte ses fruits, et un nouveau contrat est signé en 1991 avec l’accord de Dumas et de Mitterrand pour 14,7 milliards de francs, soit 3,6 milliards de francs de plus que la somme initialement négociée. Cette différence a notamment servi à payer des commissions à des militaires taïwanais, qui ont à leur tour financé des rétrocommissions à des politiques français. Et les sommes évoquées sont colossales: les commissions versées par Alain Gomez, alors patron de Thomson, atteindraient jusqu’à 4,8 milliards de francs. Evincé de son poste en 1996 par Alain Juppé, Gomez déclarera: «J’ai beurré les deux tartines mais j’ai oublié le jambon» (les tartines sont les socialistes et les balladuriens, le jambon les chiraquiens revenus au pouvoir en 1995). Se heurtant au secret défense invoqué par les gouvernements successifs, la justice française n’a jamais pu prouver l’existence des rétrocommissions, malgré les aveux de Roland Dumas, et prononce un non-lieu général en octobre 2008. Au moins quatre personnes proches de l’affaire sont mortes dans des conditions suspectes.

Les caisses noires de la CDU

  • Vendeur: l’Allemagne
  • Acheteur: l’Arabie saoudite
  • Objet: 36 chars d’assaut Fuchs
  • Date du contrat: 1991
  • Montant total: Inconnu

En 1999, le parlement allemand ouvre une enquête sur le financement de la CDU, l'Union chrétienne-démocrate allemande d’Helmut Kohl. Le parti est soupçonné d’avoir été financé par des caisses noires alimentées par des commissions touchées sur des ventes d’armes, dont celle de 36 chars à l’Arabie saoudite pendant la première guerre du Golfe. Au centre de l’affaire, le marchand d’armes germano-canadien Karlheinz Schreiber est accusé d’avoir fait des dons non-déclarés de 1 million de DM (511.000 euros) à la CDU et de 100.000 DM (51.000 euros) à Wolfgang Schaüble, à l’époque président du parti et du groupe parlementaire et actuel ministre des Finances. Pour encaisser les dons illégaux, le trésorier de la CSU (sœur bavaroise de la CDU) consultait les annonces de décès dans les journaux et choisissait des personnes décédées, qu'il transformait en généreux donateurs dans ses registres. Le parti utilisait des entreprises écran domiciliées au Panama et au Liechtenstein pour verser les pots-de-vin sur un compte numéroté en Suisse.

Interrogé par la justice et mis sous pression, Helmut Kohl, chancelier jusqu’à 1998, a reconnu en décembre 1999 dans une interview télévisée avoir été au courant de l'existence du système utilisant des comptes bancaires secrets et avoir accepté des dons allant jusqu’à 2 millions de DM, et démissionnera de son poste de président honoraire de la CDU quelques semaines plus tard. Mais il n’a jamais donné les noms des auteurs des versements. Le montant total des caisses noires serait de 7 millions de DM (3,58 millions d'euros). Schreiber, qui s'était réfugié au Canada, a été extradé en 2009 et condamné par un tribunal allemand à huit ans de prison pour évasion fiscale d’un montant de 7,3 millions d’euros entre 1988 et 1993. Le scandale, qui a balayé toute l’ancienne garde de la CDU et notamment Schaüble, le successeur désigné de Kohl, a permis à Angela Merkel de prendre la tête du parti en 2000: «Sans Schreiber, elle ne serait pas où elle est aujourd’hui» écrivait le Spiegel en 2009.

L’Angolagate

  • Vendeur: la société Brenco
  • Acheteur: l’Angola
  • Objet: Chars, lance-grenades, lance-flammes, blindés, hélicoptères de combat, mines anti-personnelles, munitions
  • Date du contrat: 1994
  • Montant total: 790 millions de dollars (600 millions d’euros)

Au début des années 1990, une guerre civile oppose en Angola le président élu José Eduardo Dos Santos à son rival Jonas Savimbi. Le président angolais sollicite la France pour l’achat d’armes, mais comme pour l’affaire des frégates de Taïwan, une telle transaction est impossible pour des raisons diplomatiques: en théorie, la France ne livre pas d’armes à un pays en guerre. Pourtant, un contrat de près de 790 millions de dollars est signé en 1994 entre la société Brenco de l’homme d’affaires français Pierre Falcone, et l’Angola via une société slovène mandatée par Arcadi Gaydamak, homme d’affaire franco-russo-israélien, pour la vente de matériel militaire russe, sans que le gouvernement français ne soit au courant.

En 2000, lors d’une perquisition chez la secrétaire de Pierre Falcone, les enquêteurs trouvent une liste de personnes rémunérées par Brenco en marge de contrats d’armements où figurent de nombreuses personnalités: Jean-Christophe Mitterrand (fils de François Mitterrand) qui a mis en relation Falcone et le président angolais, l’écrivain Paul-Loup Sulitzer, Jean-Charles Mariani, lui-même conseiller du ministre de l’Intérieur Charles Pasqua, ou encore Jacques Attali, ancien conseiller du président François Mitterrand (1).

Le Rassemblement pour la France (RPF) de Charles Pasqua est soupçonné d’avoir perçu 450.000 dollars versés par Brenco pour la campagne des européennes en 1999. Le 27 octobre 2009, au terme d’un procès d’un an, Arcadi Gaydamak et Pierre Falcone sont condamnés à six ans de prison ferme, Jean-Charles Marchiani à quinze mois de prison ferme, Charles Pasqua à un an de prison ferme. Au total, 36 personnes sont condamnées (dont une dizaine à de la prison ferme) pour avoir participé à la vente d’armes illicite ou bénéficié de pots-de-vin distribués par Pierre Falcone et Arcadi Gaydamak. Jacques Attali est acquitté. La condamnation de Pierre Falcone, ramenée de six ans à trente mois de prison, a été confirmée lundi 6 décembre 2010 par la Cour d'appel de Paris.

Grégoire Fleurot

(1) Jacques Attali est l'un des fondateurs de Slate.fr.

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