Économie

La guerre contre l'euro

Temps de lecture : 3 min

La monnaie subit des attaques coordonnées. Aux Européens de se battre pour défendre leur bien.

Une autre guerre, celle d'Afghanistan: un soldat américain met des balles dans son chargeur, avril 2010. REUTERS/Tim Wimborne
Une autre guerre, celle d'Afghanistan: un soldat américain met des balles dans son chargeur, avril 2010. REUTERS/Tim Wimborne

«Le piège est de douter nous-mêmes de la solidité du système […]. Dire que l'euro est en danger est totalement dénué de sens.» En remettant le grand prix de l'économie des Echos à Wolfgang Schäuble, mercredi 1er décembre, Valéry Giscard d'Estaing a tenu le discours qu'on aurait aimé entendre de la bouche des responsables politiques depuis le début de la crise des dettes souveraines, il y a un an. Non, l'euro n'est pas menacé dans sa survie, comme l'a malencontreusement déclaré le président du Conseil, Herman Van Rompuy. Il «fait l'objet d'attaques spéculatives coordonnées»: il s'agit d'une guerre. Aux Européens de se battre pour défendre leur bien.

Monter sur la colline et affirmer nos différences

J'entends bien, cette posture combative peut paraître factice et un peu désuète. Si les marchés attaquent l'Europe, c'est qu'ils la sentent faible. Et le fait est qu'elle est bizarre, hétéroclite, emplie de failles, désarmée. Génétiquement malade d'être une union monétaire sans union politique, comme les marchés anglo-saxons ne manquent de le souligner. Mais battre les tambours de guerre, comme VGE, change la perspective. Au lieu d'admettre que les marchés ont raison, au lieu de subir leurs attaques comme le font les responsables européens depuis un an, au lieu de se soumettre en adoptant des plans de rigueur plus drastiques les uns que les autres, ouvrant grande la perspective d'une révolte des peuples, au lieu de ces reculs, les politiques auraient dû monter sur la colline et haranguer les foules: l'Europe ne plaît pas aux marchés? Notre bizarrerie les rend perplexes? Et bien l'Europe c'est çà! La deuxième économie du monde n'est pas bâtie à l'américaine avec un seul gouvernement comme le veulent les simplistes traders. Nous avons une histoire, des traditions, des Etats nationaux fiers et un modèle social auquel sont attachés les 380 millions de citoyens. Cette Europe-là survivra aux attaques des marchés, elle ne se désagrégera pas mais, au contraire, se renforcera. Elle gagnera.

Excès d'optimisme? Angélisme? Pour gagner les guerres, c'est ainsi que doivent parler les généraux. A condition, comme nous l'apprend Thucydide, qu'à l'optimisme du discours, on ajoute le pessimisme des hypothèses sur le champ de bataille. A condition, d'abord, de faire taire les désaccords dans les rangs et, ensuite, de préparer les dispositifs. De ce point de vue, l'Europe présentait deux faiblesses graves.

Le problème allemand

La première est en Allemagne. Redoutant son opinion publique dressée contre les pays du «Club Med», et hérissée par toute idée d'«une Europe des transferts» où les Allemands paient pour les fautes d'autres, le gouvernement de Berlin a été sur le recul depuis le départ. Il en est arrivé à penser, sinon à dire, qu'un pays pouvait sortir de la zone ou faire défaut sur sa dette. Conception plus qu'étrange! Non seulement cette perspective encourage la spéculation, mais elle jette une tache indélébile sur l'euro lui-même. Jean-Claude Trichet s'en est très justement étranglé. Mais, assure-t-on à Paris, Angela Merkel «a compris depuis le week-end dernier». L'Allemagne, hier animée de l'unique volonté d'infliger la pénitence aux pêcheurs du Sud, aurait basculé et pris en compte la solidité fondamentale de la monnaie unique. La première faiblesse, celle de la désunion, serait donc comblée.

La zone euro est maintenant dotée d'un mécanisme qui permet de se porter au secours d'un pays membre en crise. Il est pérenne. Est-il suffisant? Il faudra annoncer qu'il sera doté autant que nécessaire pour soutenir l'Irlande, le Portugal et même l'Espagne. Reste à déminer la défiance des marchés en précisant les nombreux détails encore flous de ce Fonds. Reste surtout à éliminer l'ambiguïté née en Irlande de savoir qui on sauve: les Etats ou les banques? Si les moyens manquent, si un choix est nécessaire, il faut choisir clairement pour les Etats et engager une restructuration bancaire à l'échelle européenne, d'ailleurs depuis longtemps nécessaire.

Deuxième faiblesse: l'absence d'union politique. Une union économique «sans transferts» financiers d'un pays à l'autre, et sans émigration possible d'une région à une autre, pose un problème de fond: comment tient-elle sur le long terme? Quelle spécialisation interne? Comment éviter les divergences? Trouver une réponse prendra du temps. Mais il n'y a pas urgence. Dans le feu de la guerre, il faut crânement souligner que le baroque de la construction européenne n'a pas empêché les gouvernements de s'entendre pour inventer le dispositif de secours ci-dessus. Il faut vanter le fait qu'il s'agit d'une rupture fédérale réalisée en quelques mois à l'intérieur des traités. L'Europe a su avancer, VGE a raison: elle n'a pas à douter d'elle-même.

Eric Le Boucher

Chronique également parue dans Les Echos

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