Economie

Choisir entre les 35 heures et l'euro

Jean-Pierre Rodier, mis à jour le 09.12.2010 à 11 h 29

La défiance dont sont victimes l'Europe et l'euro est le reflet de l'absence d'intégration économique. Faute de convergence et face à la lassitude allemande, l'éclatement de la zone euro est le scénario le plus vraisemblable.

Lors d'une manifestation en France en octobre contre la réforme des retraites St

Lors d'une manifestation en France en octobre contre la réforme des retraites Stephane Mahe / Reuters

Nous publions un courrier adressé par Jean-Pierre Rodier,  ancien président de Péchiney, à Eric Le Boucher qui est une réponse à son dernier article reprochant à l'Allemagne d'être à l'origine de la crise de l'euro.

Cher Eric,

Vos derniers billets sur l’euro m’ont bien intéressé. Un commentaire, peut-être, sur le titre du second: «Il faut que l’Allemagne arrête ses bêtises». Je crois que ce n’est pas très pédagogique. Que les Allemands, comme Otmar Issing cette semaine dans le Financial Times, disent à leurs dirigeants qu’ils ne méritent pas le prix Nobel de la communication financière est justifié. Laisser croire au public français que tout cela est la cause de l’Allemagne nous éloigne des solutions.

Jusqu’à preuve du contraire, c’est en Europe l’Allemagne qui réussit le mieux à se sortir de la crise, comme elle l’avait fait après la crise du pétrole des années 1970. Une anecdote: j’entends encore Jean-Claude Trichet, en 1978, il y a plus de trente ans donc, après une présentation que j’avais faite devant lui sur le sujet, conclure: «Nous analysons brillamment pourquoi nous ne réussissons pas; les Allemands réussissent, mais ne perdent pas leur temps à comprendre pourquoi!»

Sur le fond je reste très favorable à l’euro, mais je suis aujourd’hui malheureusement moins persuadé que toi de son avenir dans la configuration actuelle. Ce ne sont pas les spéculateurs qui auront l’Euro, ce sont les gouvernements et les peuples qui risquent d’échouer. J’essaye de dire ici pourquoi j’en suis arrivé à cette conclusion.

 

La cause profonde de la crise européenne est bien connue et aujourd'hui largement documentée. Elle se situe dans l’économie réelle et la crise financière n’en est que le symptôme. Soigner les symptômes est indispensable, mais cela ne suffira pas.

Avant l’euro

1. Avant l’euro, les différents pays avaient des trajectoires économiques divergentes. Pour faire simple, ils perdaient tous de la compétitivité par rapport à l’Allemagne, certains plus que d’autres, et compensaient régulièrement par des dévaluations plus ou moins réussies. Il faut bien voir qu’une dévaluation corrige la composante «coût» de la compétitivité, mais pas les autres: qualité, innovation, dynamisme commercial… D’une certaine façon une monnaie faible tend à enfermer un pays dans le piège des produits à faible valeur ajoutée fabriqués par des travailleurs assez peu qualifiés. Le Japon et l’Allemagne ont montré au contraire qu’une monnaie forte obligeait à produire des biens à forte valeur ajoutée avec des travailleurs bien formés, enclenchant un cercle vertueux.

2. Préalablement à l’admission d’un pays dans la zone euro, il y a bien eu des critères de convergence. Mais ils portaient surtout sur quelques variables budgétaires, sur une période très courte. Il faut d’ailleurs noter et saluer pour la France la très bonne préparation faite bien en amont avec la politique de «désinflation compétitive» conduite par Jacques Delors et qui a permis à notre pays d’être en excédent commercial pendant très longtemps. Malgré un franc relativement fort.

3. Le passage à l’euro a privé les pays de leur variable d’ajustement historique sans que les trajectoires économiques des différents pays soient infléchies, sans que les peuples (et la plupart des dirigeants?) prennent conscience qu’il y avait une bombe à retardement. Je me rappelle d'une rencontre avec des syndicalistes grecs auxquels j’essayais de passer le message que les augmentations de salaire nominales ne pourraient plus être les mêmes qu’avant;  ils sont tombés de leur siège.
Ceux qui étaient lucides espéraient qu’avec le temps l’approfondissement politique se ferait, mais il n’en a rien été. Aujourd’hui, la crise a considérablement réduit le temps dont nous disposons pour y parvenir.

La mécanique infernale

1. Très peu après l’introduction de l’euro, Chirac et Schroeder ont commis une erreur majeure en laissant leurs deux pays violer la seule règle qui existait, le Pacte de stabilité, et en mettant tout leur poids politique pour affaiblir la commission et ne pas recevoir de blâme. Toute idée de discipline collective a pratiquement disparu. Angela Merkel l’a reconnu publiquement il y a quelques mois.

2. Comme il faut bien que les déséquilibres s’ajustent quand même, ils se sont ajustés par le chômage et la dette publique et/ou privée, avec des coûts induits qui aggravaient la perte de compétitivité:

  • Un chômage trop élevé est malheureusement la première variable d’ajustement pour les pays peu compétitifs. Les prestations pour en compenser les effets pèsent sur le coût du travail, dans un cercle vicieux.
  • La dette, publique ou privée est devenue une drogue pour masquer et oublier les vrais problèmes. Elle permet de financer l’immobilier, grand consommateur de main-d'œuvre peu qualifiée; elle finance les prestations sociales de toute nature; elle finance la consommation pour maintenir un certain niveau d’activité. De plus, elle finance une consommation qui est largement importée, et pas seulement entre pays de la zone euro. On voit encore la France subventionner le travail peu qualifié, mais cependant cher à cause du smic, le tout financé par la dette. En clair la dette publique finance la consommation.
  • Tout ceci dans un contexte où la notion de risque avait disparu et où on faisait comme si toute dette en Euro était garantie par l’Europe, contrairement à la lettre des traités. Les banques s’en sont donné à cœur joie. Tout le monde était complice pour accuser d’un manque de vision ceux qui, timidement, suggéraient que le risque pouvait un jour revenir.

3. A noter que sur cette période l’Allemagne a souffert aussi car elle a absorbé l’ancienne Allemagne de l’Est à une parité beaucoup trop élevée sur le plan économique, mais justifiée sur le plan politique. Le peuple allemand était bien entendu prêt à payer ce qu’il faudrait, aussi longtemps qu’il le faudrait, pour la réunification. Mais l’Allemagne a su se remettre en état de marche juste avant la crise, en tirant par ailleurs toutes les conséquences de la mondialisation de manière remarquable. La vision est simple: faire ce qu’il faut pour continuer à exporter vers la Chine et les autres pays qui viennent d’émerger au moins autant que ce qu’ils vendent vers l’Allemagne, sans fermer les frontières, et en se donnant la capacité de maintenir un niveau de vie très élevé grâce à la haute valeur ajoutée des biens et services vendus. J’ai bien dit «faire» et pas «dire qu’on fera»!

4. Aujourd’hui tout le monde est réveillé; le risque est à nouveau dans toutes les têtes. Les prêteurs redécouvrent que la possibilité de faire défaut sur la dette publique ou privée n’est pas réservée à quelques pays lointains, mais peut nous concerner. Ils comprennent aussi que la garantie de l’Europe, qui est en réalité celle de l’Allemagne, ne sera pas illimitée. En conséquence, certains pays européens ont de plus en plus de mal à se financer dans des conditions satisfaisantes, font appel aux pays encore mieux lotis et au FMI et mettent en œuvre dans l’urgence des programmes déflationnistes dont il est difficile de dire s’ils guériront le malade. Il y a un caractère de fuite en avant dans tout cela; voir que le Portugal contribue au sauvetage de la Grèce avant de demander lui-même de l’aide laisse pantois.

Que faudrait-il faire?

1. Chacun comprend qu’une union monétaire ne peut vivre que s’il y a des transferts financiers pour compenser les écarts de compétitivité temporaires. C’est ce qui est mis en œuvre aujourd’hui et c’est bien. On pourrait, beaucoup disent on devrait, aller plus loin en mettant une place un dispositif de mutualisation d’une partie de la dette des Etats européens; mais c’est déjà loin de faire l’unanimité.

2. Mais chacun doit comprendre que ces transferts ne peuvent pas être et ne seront pas à la fois massifs et permanents. Il faut donc trouver les moyens de rapprocher l’efficacité économique des différents pays, et pas seulement de leur secteur public. Non seulement il faut que les écarts cessent de s’amplifier, mais il faudrait les résorber pour qu’ils reviennent en ligne avec les parités d’entrée dans l’euro de chaque pays.  Tâche gigantesque et certainement très longue!

3. Cela passe, dans chaque pays, par la formation, la recherche et développement, un coût du travail en ligne avec la productivité, un environnement fiscal, social et culturel favorable à l’entreprise et l’entrepreneur, une certaine mobilité des travailleurs malgré l’obstacle de la langue, une ouverture aux délocalisations intelligentes… Comme l’a dit Gérard Longuet, il faut choisir entre les 35 heures et l’euro.

4. Soyons conscients que ce qui est demandé aux pays les plus riches est considérable et très impopulaire. Il ne suffit pas de mettre en avant leur responsabilité historique vis à vis de l’Europe. Cela n’intéresse que les politiques et les commentateurs. Il faut convaincre les peuples que c’est dans leur intérêt d’aider leurs voisins moins favorisés alors que rien ne les y oblige.

Ceux-ci doivent absolument convaincre les plus riches qu’ils sauront faire dans la durée les efforts nécessaires pour contribuer positivement à la prospérité de l’Europe dans le monde tel qu’il est, ouvert et mondialisé. Si elle doute de la volonté des ses partenaires, l’Allemagne cessera un jour de les aider. C’est pour cela que j’ai réagi sur le titre d’un de tes articles. Wikileaks nous apprendra dans quelques années que l’ambassadeur d’Allemagne à Paris a déjà écrit à son gouvernement que si même Eric Le Boucher critique l’Allemagne, on peut douter du sérieux de la volonté française.

5.  Tout cela peut paraître utopique… mais pas plus que la vision de l’amitié franco-allemande en 1945. En revanche, il est probablement encore plus utopique de croire y parvenir sans aller vers une certaine forme d’organisation fédérale, avec une commission à légitimité démocratique forte et un Parlement fort. Ma conviction est en effet que tout cela n’a aucune chance de se faire subrepticement par le bas, que le faire au moment des crises risque de tuer le malade et que la seule façon est de le faire par le haut, en disant ce qu’on fait et pourquoi on le fait.

6. L’histoire de l’Agenda de Lisbonne est éclairante à cet égard. En 2000, l’objectif n’était pas moins que d’être en 2010 l’économie de la connaissance «la plus compétitive du monde». Cet objectif était accompagné d’un plan d’action dont la réalisation était laissée à chaque État avec une vague coordination. Bien entendu il ne s’est rien passé, sauf en Allemagne et quelques pays du Nord.

Que peut-il se passer dans les faits?

1. Personne ne veut de coordination forte et contraignante, a fortiori aller vers le fédéralisme.

  • Toute sanction automatique est refusée par la plupart des pays, France en tête
  • On va au contraire de plus en plus vers une Europe des nations, avec une commission aussi faible que possible.
  • L’Allemagne, en particulier, ne peut accepter d'aller vers le fédéralisme tant qu’elle n’a pas confiance dans ses partenaires. D’où son insistance incontournable pour que l’aide à un pays soit décidée à l’unanimité. C’est normal, c’est elle qui paye.
  • Les peuples ne veulent pas en entendre parler. Même une mini révision des traités fait peur, comme on vient de le voir.

2. Le vrai test viendra si l’Espagne ou l’Italie n’arrivent plus à se financer dans des conditions acceptables, ou si la Grèce et/ou l’Irlande sont en défaut. Seule une reprise de la croissance mondiale franche, que l’Europe saurait saisir, peut nous éviter d’en arriver là, à condition d’être couplée à une amélioration crédible de la compétitivité publique et privée de ces pays et, pour être complet, à une hausse sensible de la monnaie chinoise pour atténuer la pression sur les industries en situation de faiblesse.

3. Si le test vient trop vite, l’Allemagne aura à choisir entre son envie d’Europe, incontestable, et la lassitude de ses citoyens. Elle verra qu’il lui coûte moins cher de renflouer ses propres banques impactées par les défauts de certains pays que de renflouer, implicitement, toutes les banques exposées à de la dette souveraine en Europe.

4. On dit que l’Allemagne de veut pas devenir une grande Suisse. C’est certainement vrai de ses élites, mais ne prenons pas nos désirs pour des réalités. Il y a un moment où le peuple allemand peut avoir sa propre opinion. Et c’est certainement une option viable pour l’Allemagne qui peut supporter une monnaie plus forte sans s’effondrer, contrairement à ce qu’on dit de ce côté du Rhin pour se rassurer.

5. Il peut donc y avoir un moment où les Allemands ne pouvant plus ou ne voulant plus payer, il faudra organiser un break up de la zone euro, probablement pas par un retour aux monnaies historiques, mais en deux zones plus homogènes culturellement et économiquement.

6. La zone faible verra une baisse de sa monnaie, facteur de relance, mais un appauvrissement lié au coût de la dette et des importations. Certains pays de cette zone faible feront défaut sur leur dette. Attention alors aux banques et aux risques systémiques! Ce ne sera une partie de campagne pour personne.

7. La France devra choisir; tous les messages subliminaux de nos responsables est qu’ils veulent rester dans le peloton des forts, un peloton restreint où l’Allemagne aura les moyens de peser politiquement sans avoir peur de l’influence des pays du Club Med.

Que faire aujourd’hui?

1. Compter sur un scénario rose, même si on n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise, serait irresponsable.

2. La priorité est de rechercher avec l’Allemagne les conditions d’une véritable intégration européenne. Il serait dramatique d’y renoncer sans avoir essayé. Cela veut dire se préparer à accepter des abandons de souveraineté significatifs. Cela veut dire inverser la tendance des dernières années. Pour moi, cela devrait être l’enjeu des grandes campagnes électorales à venir dans les deux pays. En le disant, je suis conscient que c’est malheureusement un message que les électeurs ne peuvent pas entendre aujourd’hui, d’autant plus que cela fait des années qu’on leur dit le contraire.

3. Si une sortie par le haut s’avère impossible dans un avenir prévisible, il faut se préparer à subir un éclatement de la zone euro, à un moment qui peut être très proche ou plus lointain si l’économie mondiale nous aide un peu. Il faut alors tout faire pour tomber du côté de l’Allemagne. Nos gouvernements en sont certainement convaincus; il reste à mettre en place et réaliser le plan d’action pour y parvenir. Cela reste à faire.

Terminons par une note optimiste: la zone euro réduite qui se serait formée pourra et devra rester ouverte à l’intégration d’autres économies, à condition de ne pas répéter les erreurs de la première tentative.

Jean-Pierre Rodier

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