Life

Non mesdames, vous n’êtes pas nulles en sciences

Amanda Schaffer

Comment améliorer sans effort les performances des filles dans les matières scientifiques

Des étudiantes en médecine à la Havane en mars 2010. REUTERS/Desmond Boylan

Des étudiantes en médecine à la Havane en mars 2010. REUTERS/Desmond Boylan

En novembre dernier, des chercheurs de l’université du Colorado ont publié une expérience psychologique qui paraît presque trop belle pour être vraie. Ils ont montré que deux exercices de rédaction de 15 minutes imposés à une classe d’introduction à la physique au début du semestre pouvaient améliorer de façon conséquente les résultats des étudiantes. Plus curieux encore: ces exercices n’avaient rien à voir avec la physique. Les étudiantes devaient disserter sur des sujets importants à leurs yeux, comme la créativité ou les relations avec la famille et les amis. Comment quelques paragraphes sur les valeurs personnelles peuvent-ils se traduire par une meilleure maîtrise des poulies et des forces de frottement?

En maths et en sciences, les clichés sexistes suffisent parfois à entraver insidieusement les capacités des filles. C’est le principe de la menace du stéréotype, avancé par les psychologues Joshua Aronson et Claude Steele et aujourd’hui largement établi, comme je l’ai déjà évoqué dans Slate.com. La menace du stéréotype est susceptible de s’exercer pleinement lorsqu’on pousse les membres d’un groupe stéréotypé à penser qu’ils en font partie—en d’autres termes, quand les femmes se focalisent sur le fait d’être femme ou les Afro-américains sur celui d’être noir. Si elle provoque des problèmes de performance, la menace du stéréotype peut très bien être combattue, souvent de manière très simple. Comme le montrent les exercices de rédaction du Colorado, inciter les femmes à se concentrer sur ce qui est important pour elles peut les motiver. La leçon à en tirer est que de petites doses d’encouragements peuvent faire beaucoup de bien.

Le cercle vicieux du cliché

Voici ce que nous savons du mode de fonctionnement de la menace du stéréotype: dans les années 1990, les chercheurs ont découvert que si l’on disait à des étudiantes sur le point de passer un test de mathématiques que cet examen avait «révélé des différences de résultats entre les sexes», elles obtenaient de moins bons résultats que les autres. De même, les étudiantes à qui l’on avait demandé de visionner des publicités montrant des ménagères écervelées s’extasiant sur des préparations pour brownie ont ensuite montré moins d’intérêt pour les travaux mathématiques. La menace du stéréotype est un délinquant universel: elle peut saper la confiance des hommes blancs sur les terrains de basket, ou des hommes en général dans les tests de sensibilité sociale. Dès lors que l’on craint de confirmer un cliché négatif, par exemple que les filles ne sont pas fortes en maths ou que les hommes blancs ne savent pas sauter, on est moins susceptible de faire de son mieux. Comble de la frustration, les stéréotypes que l’on veut tant éviter peuvent se réaliser justement parce qu’on les craint. Cette menace peut même s’aggraver à mesure que les femmes engagées dans des carrières mathématiques et scientifiques progressent, à la fois parce qu’elles ont moins de condisciples et de modèles féminins, et parce qu’elles peuvent davantage être imprégnées «d’associations implicites selon lesquelles les maths c’est pour les garçons», comme le souligne la psychologue Cordelia Fine dans son formidable nouveau livre Delusions of Gender.

D’un autre côté, dans une étude de 2007 sur des étudiants en calcul de haut niveau de l’université du Texas, des psychologues ont prouvé que la menace du stéréotype n’était pas une fatalité. Au début de l’un des examens, la moitié des étudiants ont dû lire la déclaration suivante: «L’analyse de milliers de ces tests a montré que les hommes et les femmes obtenaient les mêmes résultats à cet examen.» Les femmes qui ont l’ont lue ont obtenu, en moyenne, des résultats bien supérieurs aux autres étudiantes de la même classe. Elles ont même obtenu de meilleurs résultats que les hommes.

Et voilà qu’aujourd’hui, les chercheurs du Colorado ont montré que les exercices de rédaction pouvaient aussi faire une différence pour les étudiantes en sciences. Dans une étude en double aveugle publiée à la mi-novembre dans Science, les chercheurs ont travaillé avec 399 étudiants de licence suivant un cours de physique basée sur le calcul. Certains, choisis au hasard, durent rédiger un texte sur deux ou trois des sujets suivants: «apprendre et approfondir ses connaissances», «l’appartenance à un groupe social», «les capacités sportives», «la relation avec la famille et les amis» et «le sens de l’humour». Ils durent ensuite réfléchir sur la raison pour laquelle ces choses étaient importantes à leurs yeux (les autres étudiants reçurent la même liste de valeurs, mais durent choisir les moins importantes et disserter sur les raisons pour lesquelles elles pouvaient paraître importantes aux yeux des autres). Les étudiants se livrèrent à ces exercices au début du semestre, alors qu’ils étaient susceptibles de manquer un peu d’assurance par rapport à leurs cours: la semaine de la rentrée, puis au milieu du trimestre.

Regain de confiance

Les bénéfices furent spectaculaires. La plupart des étudiantes qui eurent un C à l’exercice étaient celles qui avaient écrit sur les valeurs qui les concernaient le moins. La plupart de celles qui obtinrent un B avaient écrit sur ce qui importait à leurs yeux (aucun effet sur les étudiantes qui obtinrent un A, ni sur les hommes en général). Celles qui avaient affirmé leurs valeurs eurent aussi de meilleures notes lors d’un examen standardisé de concepts physiques clés, passé à la fin du trimestre. Le plus frappant est que les femmes qui avaient affirmé croire au stéréotype de la supériorité masculine en physique furent justement celles qui bénéficièrent le plus de l’exercice.

Comment tout cela fonctionne-t-il? Les psychologues Akira Miyake et Tiffany Ito, et le physicien Noah Finkelstein, qui figurent parmi les auteurs de l’étude, affirment ne pas avoir de certitude. Ils soupçonnent que les femmes qui avaient écrit sur des valeurs qui leur étaient chères se sentaient un peu plus à l’aise ou plus détendues en cours. Peut-être cela les a-t-il aidées à absorber davantage de connaissances, ou les a incitées à travailler plus dur. Et c’est peut-être cela qui leur a permis d’obtenir des résultats un peu meilleurs au premier examen, ce qui leur a donné un regain de confiance et n’a fait que les motiver davantage. Cercle vertueux facile à imaginer.

Cette étude a suivi des étudiants en physique pendant un semestre, mais il est fort possible que les effets de ce genre d’exercice rédactionnel soient plus durables. Dans un article de 2006 publié dans Science, le psychologue de Stanford Geoffrey Cohen a montré que le même genre d’exercices d’écriture augmentait les notes des collégiens afro-américains. Deux ans plus tard, après plusieurs exercices de suivi, les bénéfices étaient encore visibles.

Naturellement, la menace du stéréotype n’est pas la seule raison expliquant la sous-représentation des femmes dans les domaines mathématiques et scientifiques. Certains des co-auteurs de la nouvelle étude avaient déjà découvert que les différences de milieu expliquaient 60% des inégalités des notes en physique de leurs étudiants hommes et femmes, sachant que les garçons étaient plus susceptibles d’avoir choisi l’option physique au lycée. Après le test des exercices écrits d’affirmation de soi, les chercheurs se sont livrés à une autre analyse des différences de notes en maths sur des examens antérieurs, en faisant le rapport avec le taux de fréquentation plus ou moins élevé de cours de maths et de physique. Cette fois, ils n’ont trouvé aucune disparité significative entre les sexes dans les résultats des examens de physique standard ou dans les autres examens de la matière. Cela implique qu’avec la même éducation scientifique que les hommes, dans une certaine mesure, ce genre d’exercices de rédaction pourrait finir de combler le fossé entre les sexes —ou en tout cas, s’en rapprocher. Dans un monde où certaines femmes s’inquiètent à l’idée de ne pas être d’aussi bonnes scientifiques que les hommes, il semblerait que nous disposions d’un outil facile à utiliser pour les aider à venir à bout des démons qui sapent leur potentiel.

Amanda Schaffer

Traduit par Bérengère Viennot

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