France

Bernard Kouchner, ministère amer

Philippe Boggio, mis à jour le 07.12.2010 à 15 h 25

La biographie du French Doctor ne peut pas s'arrêter à cette sortie du gouvernement. A cet homme reparti comme un simple politicien défait, il manque une fin plus échevelée. Ou une autre suite, plus romantique.

Bernard Kouchner quittant l'Elysée le 3 novembre 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

Bernard Kouchner quittant l'Elysée le 3 novembre 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

Comme il se trouve peu de monde pour le plaindre, et quelques raisons de l’accabler, mais comme, par ailleurs, on ne tire pas sur une ambulance, alors que lui-même semble présenter, ces temps-ci, un tel profilage, on ne saurait trop conseiller à Bernard Kouchner de filer droit sur Haïti.

Oui, Haïti. Qu’un avion l’y dépose sans tarder. Là-bas, le choléra gagne sans cesse du terrain, et passe les frontières: en République dominicaine; peut-être même en Floride. Plus de 1.880  morts déjà, au bas mot, et vingt fois plus de personnes atteintes. Les humanitaires sont débordés, et les unités de Casques bleus, rendues responsables de l’épidémie, sont prises à partie par la population. L’aide promise par la communauté internationale, après le séisme du 12 janvier, n’arrive toujours qu’avec une lenteur d’escargot. Ladite communauté renâcle, percluse de ses handicaps habituels, bureaucratie, amnésie, égoïsme…, ce qui fait, en plus, de Port-au-Prince la capitale mondiale des dupes.

Alors, une fois sur place, que Bernard Kouchner y rameute son monde! Qu’il s’y indigne, il excelle à l’exercice –même si, au début, il aura sûrement l’impression de prêcher dans le désert. Qu’il y reprenne ses fameuses imprécations de «l’ingérence», cette forme d’agit-prop, impétueuse et sentimentale, de guérilla néo-idéologique, dans la rue et dans les chancelleries, que les «French Doctors» et leurs amis philosophes, comme Bernard-Henri Lévy, lançaient à la face du vieil Occident, à la fin des années 1970. Biafra, Cambodge, Mer de Chine, Kurdistan… les fantômes de Bernard Kouchner l’attendront à sa descente de l’avion.

Au-delà de lui-même

Même à 71 ans, il devrait pouvoir arracher, à l’usure, le droit de cordonner une urgence quelconque, ce n’est pas ce qui manque, dans l’île. Si les officiels rechignent, il leur rappellera ses états de service, partout où les autorités n’étaient pas fâchées, hier, de lui abandonner un pouvoir provisoire. A L’ONU: le Kosovo, de 1999 à 2001, livré à toutes les confusions meurtrières; aux Etats-Unis, à l’Europe: la Croatie, la Bosnie ou le Darfour… Il demeure l’un des Français les plus connus à l’étranger. Des centaines de médecins, de secouristes et de militaires, qui, dans les ruines et sur les hauteurs, se désespèrent de parvenir à sauver Haïti, doivent quelque chose de leur engagement personnel à cet éternel jeune homme, qui avait, autrefois, repeint la miséricorde aux couleurs de l’humanitaire, et médiatisé le slogan du devoir d’intervention.

Et c’est justement ce qui est un peu douloureux dans la situation actuelle de Bernard Kouchner. De tous ceux qui ont quitté le gouvernement, franchement, on se moque un peu. Train-train de la vie politique, se dit-on. On entre, on sort… les gouvernements sont aussi des halls de gare. Certains «remerciés» reviendront. L’un ou l’autre va rejoindre le cabinet d’avocats, qu’il n’a, en fait, jamais quitté; ou récupérer un siège de parlementaire, prêté à un suppléant sans identité. Le sort de ceux-là indiffère plutôt.

Mais pas le sien. Bernard Kouchner, c’est autre chose. Sa destinée ne lui appartient pas tout à fait. Elle déborde de lui. Cet homme incarne depuis des décennies quelque chose de plus large que sa seule existence. Une certaine façon, collective et individuelle, d’être sur terre. Le souvenir vivace d’une épopée de mains tendues. Des idées généreuses, qui, même souvent contrariées par la réalité, sont maintenant partagées par plusieurs générations de volontaires.

Tout cela continue de lui faire obligation d’une certaine grandeur. Au moins d’originalité et d’anti-conformisme. Imagine-t-on le dernier chapitre de son paragraphe du Who’s Who ou de sa page sur Wikipédia ainsi conclu: «Devenu un homme politique traditionnel, non apparenté, Bernard Kouchner a été prié de mettre fin à ses fonctions de ministre des Affaires étrangères, en novembre 2010»? Et puis plus rien, les phrases manquantes valant banale rentrée dans le rang. Bernard Kouchner, arrivé comme un aventurier tiers-mondiste, entre Malraux et Charles de Foucauld, et reparti comme un simple politicien défait. A cet homme, il manque une fin plus échevelée. Ou une autre suite, plus romantique.

Ces dernières années ne cadrent pas avec sa biographie. Ce n’est pas tant qu’il ait accepté le Quai d’Orsay, en 2007, que lui proposait Nicolas Sarkozy. Tout le monde savait, à gauche, que l’action lui manquait trop, et qu’il se décourageait, depuis l’échec de Lionel Jospin, en 2002, de ne jamais pouvoir confronter ses ambitions humanistes et subversives à la diplomatie. Quand il a franchi le Rubicon, il a été moins souvent traité de «traître» qu’Eric Besson –il est vrai qu’on ne lui demandait pas la même besogne. A lui, par sympathie, on a pardonné davantage.

Il était devenu intenable, au PS ou dans les marges radicales, malgré son soutien de campagne à Ségolène Royal; depuis longtemps au-delà de toutes les positions «trans-courants», et ne supportant plus le découpage français entre gauche et droite républicaine. Sous le gouvernement Raffarin, il avait bien failli sauter le pas. Ses amis l’avaient retenu; le contexte chiraquien aussi. Mais ce n’était plus qu’une question de temps.

Les limites de la diplomatie

En 2007, certains se sont amusés de son passage dans le camp d’en face. Ceux qu’il énerve par son goût de la pub personnelle, sur le dos des droits de l’homme, ont été confortés dans leur détestation, parfois aiguë, du personnage. Leur sombre pronostic se voyait confirmé: on n’est pas, toute sa vie, un preux parmi les va-nus-pieds, survient un âge, même pour les héros, où l’emportent l’embourgeoisement, la fascination de l’argent, des voitures avec chauffeur et des honneurs sous les lambris. Pour ceux-là, Bernard Kouchner ne faisait qu’y consentir, sans plus de résistance, au fond, que bien d’autres, dont les parcours ont été moins mouvementés.

Toutefois, les questions matérielles, d’ego et de reconnaissance mises à part, si on s’en tenait à ses seuls arguments de fond, à sa manière passionnée, passionnelle, de les présenter, la nomination d’un socialiste, même remuant, au Quai d’Orsay de Nicolas Sarkozy pouvait encore se défendre. Bernard Kouchner avait justifié sa décision, dans le Monde, le 1er juillet 2007, «Pourquoi j’ai accepté»: «La politique extérieure de notre pays n’est ni de droite ni de gauche, assurait-il. Elle défend les intérêts de la France dans un monde qui se réinvente chaque jour. Elle doit être déterminée et novatrice. En me faisant l’honneur de me proposer de diriger la diplomatie de la France, le président de la République n’a pas imaginé que je devienne sarkozyste.»

«J’ai toujours été et je demeure un homme libre, expliquait-il aussi, militant d’une gauche ouverte, audacieuse, moderne, en un mot social-démocrate. En acceptant aujourd’hui de travailler avec des gens qui sur bien des sujets ne pensent pas comme moi, je ne renie pas mes engagements socialistes.» Il ajoutait: «Je sais que certains de mes amis me reprochent ce nouvel engagement. A ceux-là, je réclame crédit: mes idées et ma volonté restent les mêmes. S’ils me prennent un jour en flagrant délit de renoncement, je leur demande de me réveiller. Je garantis que ce temps n’est pas venu.»

Tout le monde est témoin qu’il n’a pas «renoncé». Le problème, aux yeux de ses détracteurs, comme de certains de ses fidèles, est que, justement, il aurait peut-être dû. De ce Quai d’Orsay sarkozyste, il aurait pu en tous cas s’en aller plus tôt, sans attendre un remaniement qui n’allait pas le prolonger.

Dans la conduite de la diplomatie française, un autre n’aurait sûrement pas fait mieux, et ce n’est pas vraiment son bilan qui est parfois en cause. Bernard Kouchner a en effet pu démontrer que la politique étrangère de Paris n’a plus réellement d’étiquette. De gauche ou de droite, elle trouve, surtout, très rapidement sa limite. Le fait que le titulaire du poste soit anachronique, qu’il emprunte aux deux cultures idéologiques, n’ajoute ni ne retranche rien à cet état de fait. L’évolution géostratégique de la planète, la mondialisation, l’émergence de nouveaux «grands», Inde, Chine, Russie, ne pouvait que réduire, souvent, à peau de chagrin les initiatives les plus audacieuses du ministre. «(…) Il lui aurait été plus facile d’être ministre des Affaires étrangères dans la décennie 1990, cette fenêtre inespérée pour “l’ingérence”, au Kurdistan, au Timor, au Kosovo», notait déjà, en 2008 Nathalie Nougayrède, dans Le Monde.

C’est-à-dire avant que la Chine ne devienne le nouvel Eldorado de l’Occident, et que Bernard Kouchner soit contraint de taire ses vieux combats pour le Tibet. Avant que les puissances nouvelles, au Conseil de sécurité, ne couvrent les exactions de dictatures, où les ONG tentent de soulager le sort fait aux populations de celles-ci. Ou que la montée des religions ne vienne troubler un peu plus le jeu international.

Bernard Kouchner a dû ravaler bien des envies de sauvetage et d’intervention. Avant de rejoindre le gouvernement, lors de la constitution d’un Comité pour le Darfour, toujours avec BHL, il préconisait pour cette région du Soudan l’ouverture de couloirs humanitaires, depuis le Tchad et la République Centrafricaine. Devenu ministre, il a seulement pu obtenir de ses homologues que les réfugiés darfouriens soient accueillis au Tchad, sous protection française. Le Quai d'Orsay, «qui aurait dû être le bâton de maréchal de Bernard Kouchner, a plutôt été la fin du kouchnérisme, tant ce qu'il incarnait –droit d'ingérence, droits de l'homme– s'est brisé sur l'autel de la realpolitik», constate le géopolitologue Pascal Boniface. Pour le chercheur et directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), le ministre «aura passé son temps à contredire l'agitateur qu'il avait été».

Jugement sévère, mais assez pertinent. L’ingérence est plus souvent l’adversaire que la partenaire de la diplomatie, et Bernard Kouchner s’était déjà heurté, dans le passé, à cette réalité, pour avoir été, par deux fois, le secrétaire d’Etat à l’action humanitaire, sous des gouvernements de gauche (1988-1992). En prenant, en 2007, la responsabilité du Quai d’Orsay, en y restant, surtout, de crises internationales en «sommets» de façade, il a peu à peu épuisé sa destinée particulière en même temps que son crédit. On l’a senti de plus en plus énervé, cassant avec la presse, plus colérique que d’habitude; les diplomates de carrière l’ont cordialement détesté, et il s’est mis à dos jusqu’à des hommes qu’il avait lui-même nommés. Comme l’écrivain et humanitaire Jean-Christophe Rufin, devenu ambassadeur au Sénégal.

Asphyxié

A la différence de responsables et d’ambitieux plus traditionnels, le pouvoir ne va pas vraiment à cet homme-là. Il n’y supporte pas les preuves qu’il se donne lui-même que n’est pas là, paradoxalement, le lieu symbolique de l’action. Bernard Kouchner s’est asphyxié sous l’étouffoir. Evidemment, c’est facile à dire, c’était, en 2007, facile à deviner, mais la trop grande proximité, le mélange des genres, minent sa destinée. Les années passées dans les habits officiels paraissent soustraire celles de l’aventurier. Déjà, sa réputation avait pâti d’avoir produit des rapports pour le Groupe Total, en Birmanie, ou pour des gouvernements africains, avant sa nomination au ministère des Affaires étrangères. Un French Doctor conseillant des dictateurs, même sur des questions de santé, qu’il connaît bien? L’ingérence devenue consultante, sur le tard?

Très vite, au gouvernement, il a ensuite déploré d’être sans cesse court-circuité par Claude Guéant et par le conseiller diplomatique de l’Elysée, Jean-David LevitteMais c’était le propre de l’ère Sarkozy, dans tous les domaines, au moins jusqu’au nouveau cabinet Fillon. Bernard Kouchner a été à peu près le seul à s’en plaindre publiquement, à ne pas supporter le prix à payer pour faire partie de ce club huppé –politiquement parlant. On l’a trouvé pleurnichard. Un peu enfant gâté. Puis il s’est fait piéger dans l’affaire des Roms. L’effet de souffle l’a atteint, lui qui a passé des années de sa vie à défendre le sort de ce peuple errant.

Il aurait dû partir là, à l’été, quand la France a été dénoncée par l’Europe; quand les droits de l’homme ont été malmenés, quelques semaines durant. Partir avec fracas, en retrouvant les mots de l’agitateur indigné. Se sauver en sauvant son âme. Ses amis l’ont pressé de s’en aller. Les Français ont entendu dire qu’il avait «hésité». Il y a eu l’histoire de «la lettre de démission», envoyée mais non parvenue à l’Elysée. Il est donc resté. Jusqu’à la lie.

On le sait accablé depuis qu’il a été remercié. Et s’il s’agissait d’une chance? La possibilité offerte par le sort de retrouver sa trace? D’où l’importance d’Haïti. Ou d’une autre urgence, ailleurs. Le chef de l’Etat peut encore l’aider à le faire nommer à l’une des grandes directions internationales de l’assistance. A la Croix-Rouge ou au haut-commissariat  de l’ONU pour les réfugiés. Il en a le parfait profil.

Mais à défaut, s’il s’avère qu’on l’oublie et qu’on le laisse à sa solitude actuelle, il peut toujours se présenter à la porte de l’un de ces hôpitaux improvisés de Médecins du Monde dans les rues de Port-au-Prince. Il lui suffit de dire qu’il est médecin et que le choléra manque de bras.

Philippe Boggio

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