Sports

Cantona/Zidane, la même passion, pas la même retraite

Yannick Cochennec, mis à jour le 06.12.2010 à 12 h 26

L'un appelle à vider les banques, l'autre monnaye chèrement son image d'icône au Qatar.

Zinedine Zidane / Eric Cantona. REUTERS / Montage: Slate.fr

Zinedine Zidane / Eric Cantona. REUTERS / Montage: Slate.fr

Eric Cantona, 44 ans, et Zinedine Zidane, 38 ans, sont dans l’actualité. Chacun à sa manière. Le premier entend faire vider les caisses des banques à partir du 7 décembre. Le second remplit les siennes en vendant son image d’icône au Qatar, pays auprès duquel il s’est impliqué pour l’obtention de l’organisation de la Coupe du monde 2022. Ainsi va la vie, très riche, de nos footballeurs à la retraite…

L’initiative de Cantona est déroutante. Son succès a même probablement dépassé les intentions originelles de l’ancien King de Manchester United qui s’était confié, en octobre, en ces termes dans un entretien filmé pour le compte de Presse-Océan où il tentait de tracer les perspectives d’une «vraie révolution»:

«Pour parler de la révolution, on va pas prendre les armes, on va pas aller tuer des gens. Il y a une chose très simple à faire (…). Le système est bâti sur le pouvoir des banques. Donc, il peut être détruit par les banques. (…) S’il y a 20 millions de personnes de gens qui retirent leur argent, le système s’écroule

Depuis, la machine s’est emballée. Ses déclarations ont tourné sur le Net et dans leur sillage sont nés un site, bankrun, et un slogan: «Le 7 décembre 2010, retirons notre argent des banques!» Géraldine Feuillien et Yann Sarfati, à l’origine de bankun, ont vu affluer des milliers des messages et se dessiner la promesse que oui, le 7, ils seront nombreux à venir réclamer leur dû aux guichets de leurs agences. Piégé, Cantona a fini par laisser croire que lui aussi prendrait la direction de sa banque.

Les politiques s'en mêlent

Face au succès apparent de l’initiative et peut-être échaudés par l’engouement récent des apéros Facebook, les politiques sont montés très vite au créneau. «Monsieur Cantona n’est pas à une provocation près, a souligné Christine Lagarde. C’est un immense footballeur, je ne suis pas sûre qu’il faille le suivre dans toutes ses suggestions non plus. Chacun son métier: il y en a qui jouent magnifiquement au football, je ne m’y risquerais pas, je crois qu’il faut intervenir chacun dans sa compétence.» Au micro de France-Info, Jean-Luc Mélenchon s’est également désolidarisé du mouvement.

Zinedine Zidane n’est pas candidat, lui, à la moindre révolution. Le capitalisme actuel, il s’en accommode largement et à sa manière qui n’est pas méprisable dans la mesure où existe un marché et où son statut de champion lui permet d’être courtisé de la sorte. Le Qatar l’a voulu et l’a eu à n’importe quel prix, avec au final le résultat escompté à la surprise du monde entier. A l’idole, personne n’a osé parler du régime qatari, opaque, d’une indécence financière ou des problèmes sociaux des travailleurs philippins et pakistanais vivant sur place, sans oublier les magouilles de Sepp Blatter et de ses affidés de la FIFA. Pas le temps, de toute façon, le champion français évite les micros qui ne sont pas tenus par des amis.

Cantona et Zidane sont les deux footballeurs français les plus charismatiques des 25 dernières années. L’un et l’autre ont fait sauter la banque à leur niveau et continuent de séduire les marques qui les courtisent sans cesse à grands frais. Sous bien des aspects, ils se ressemblent puisque tous les deux sont issus de milieux modestes et ont grandi à Marseille. Ils partagent aussi une violence rentrée qui leur est commune et qu’ils ont souvent laissée exploser à la face du public. Dans sa carrière, Zidane, faux tendre, a reçu la bagatelle de 14 cartons rouge, le plus célèbre d’entre eux étant évidemment le dernier reçu après un mémorable coup de boule lors de la finale de la Coupe du monde 2006. Cantona est lui spectaculairement entré dans l’histoire cathodique lors d’un coup de pied de karatéka dirigé contre un supporter de Crystal Palace, en janvier 1995, et qui lui valut huit mois de suspension lorsqu’il était à Manchester United. Un autre souvenir les réunit: c’est sous le capitanat d’Eric Cantona, à Bordeaux, en août 1994, lors d’un France-République Tchèque, que Zidane a fait ses grands débuts sous le maillot des Bleus.

Voilà pour les analogies. Le reste les sépare, à commencer par les palmarès. Sur le plan international (coupe du monde, euro, ligue des champions), Cantona n’a rien gagné quand Zidane a tout raflé. Le premier n’a pas réussi à participer à une Coupe du monde, crucifié lors de France-Bulgarie au Parc des Princes en 1993 puis ignoré par Aimé Jacquet avant la campagne de 1998. Jacquet qui avait installé Zidane au cœur de son système au détriment de Cantona, sélectionné pour la dernière fois le 18 janvier 1995. Sans le vouloir, Zidane a éclipsé Cantona, relégué à un royaume de substitution à Old Trafford, le stade de Manchester United où il régna sur le football anglais.

Les mots les ont également et constamment éloignés. Zidane a toujours parlé mezzo voce et n’est jamais entré dans aucune polémique. Cantona s’est toujours exprimé haut et fort et a fait quelques sorties de route, comme cette sortie contre Henri Michel:

«Je souhaite qu’on s’aperçoive rapidement qu’il est l’un des plus incompétents sélectionneurs du football mondial. Je viens de lire ce que Mickey Rourke a déclaré à propos des oscars “Celui qui s’occupe des oscars est un sac à m…”. Je ne suis pas loin de penser qu’Henri Michel en est un lui aussi… Ce que les gens vont penser, quels qu’ils soient? Cela m’est bien égal.»

En fait, contrairement à Zidane, d’une prudence de sioux en dehors des terrains, Cantona a toujours pris des risques, parfois inconsidérés. Mais dans ses tâtonnements, il a fini par trouver une autre voie, sa voie, en devenant comédien pour de bon. Avec un certain talent et un certain succès, il faut bien le reconnaître, pour avoir réussi à séduire des maestros comme Ken Loach.

Plus la flamme

Et Cantona continue de jouer. Dans un numéro spécial que lui avait consacré L’Equipe Magazine en 2007, il expliquait: «J’ai la chance de pouvoir m’exprimer ailleurs. D’avoir d’autres passions, d’autres centres d’intérêt. Je ne vis pas seulement avec le souvenir de ce que j’ai été.» Il avait ajouté au sujet de son dernier match en 1997: «Le jour où la flamme disparaît, pourquoi continuer? Pour aller aux Émirats prendre 300 milliards d’euros? Ça ne m’intéressait pas.»

Zidane, lui, n’a pas ces pudeurs, mais se cherche et tourne autour de ce terrain de jeu dont il voudrait se rapprocher avec Laurent Blanc en équipe de France ou avec Jose Mourinho au Real de Madrid dans un rôle d’assistant dont il peine à définir les contours. Récemment, il a même dit avoir regretté de ne pas avoir eu une carrière plus longue, donnant le sentiment que existence actuelle l’ennuyait. Après la victoire du Qatar, tout sourire, il a naïvement lâché «Je suis un gagneur» comme s’il venait de gagner la Coupe du monde une deuxième fois.

Que faire de sa vie quand on a atteint des sommets vertigineux que l’on ne tutoiera plus jamais? Cantona et Zidane, qui s’observent sans se comprendre de deux rives opposées déguisés en Abbé Pierre et en émir, sont face à ce vide qu’ils comblent à leur façon diamétralement antagoniste. Equilibre instable en espérant ne pas toucher le fond. D’aucuns diront que c’est déjà fait depuis ces derniers jours…

Yannick Cochennec

 

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (575 articles)
Journaliste
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