Economie

Les couches moyennes, classe à protéger en Amérique latine

Anne Denis, mis à jour le 17.12.2010 à 13 h 14

Moins aidées que les pauvres, peu éduquées, ces populations ne correspondent pas aux stéréotypes occidentaux. Un rapport de l’OCDE exhorte à profiter de la sortie de crise pour engager des réformes structurelles en faveur de ces populations encore très vulnérables.

Dans une rue de Mexico. REUTERS/Eliana Aponte

Dans une rue de Mexico. REUTERS/Eliana Aponte

Ce fut l’un des thèmes majeurs de la présidentielle au Brésil: l’essor, ces dernières années, d’une classe moyenne brésilienne avide de consommer et moteur de la croissance, née du succès des mesures de lutte contre la pauvreté développées par le futur ex-président brésilien, Lula. Un phénomène auquel on avait assisté auparavant au Chili, plus récemment en Colombie ou au Pérou. Qui sont ces nouvelles classes moyennes latino-américaines? Le Centre de développement de l’OCDE s’est intéressé à la question, dans son dernier rapport (1) sur les «perspectives économiques 2011 en Amérique latine», présenté le 3 décembre à Mar del Plata (Argentine), au sommet ibéro-américain. L’organisation a retenu un critère classique de définition d’une classe moyenne dans les pays développés, incluant dans son champ d’observation tous les ménages dont le revenu est compris entre 50% et 150% du revenu médian national. Une catégorie qui représente, selon les pays de la zone, de 40% à 56% de la population totale.

Un travail au noir massif

Les auteurs du rapport ont vite fait une première découverte: «Le profil des ménages inclus dans cette fourchette de revenus, explique le directeur du centre Mario Pezzini, n’a rien à voir avec l’idée stéréotypée qu’on se fait des classes moyennes dans les pays de l’OCDE, c’est-à-dire des cols blancs souvent diplômés, des enfants tous scolarisés, des maisons bien équipées, une voiture, etc. En Amérique latine, ces caractéristiques sont le propre des classes dites aisées. Dans les ménages étudiés au contraire, le niveau d’éducation des parents et des enfants est faible, les biens de consommation de masse plutôt rares et le travail informel majoritaire.» C’est la raison pour laquelle le rapport parle de «couches moyennes»  et non de classe moyenne.

Le travail au noir est un phénomène massif en Amérique latine (trois quarts de l’emploi en Equateur et au Pérou, un tiers au Chili). Or, il ne concerne pas seulement les plus défavorisés mais aussi les catégories intermédiaires. Par exemple, souligne le rapport, sur les 72 millions de travailleurs «moyens» que comptent à eux quatre le Mexique, le Brésil, le Chili et la Bolivie,  44 millions travaillent au noir. A l’exception du Chili, le secteur informel est d’ailleurs partout dominant dans les couches moyennes d’Amérique latine. Ce qui va de pair, souligne le rapport, avec une protection sociale indigente. Moins de la moitié des ces populations bénéficient d’une quelconque protection en termes de santé, de chômage ou de retraite, et risquent donc de tomber dans la misère au moindre accident de la vie: chômage, maladie ou même vieillissement.

Très hétérogène –seuls 5% des travailleurs «moyens» boliviens ont droit à une retraite, contre 33% au Mexique,  48% au Brésil et 61% au Chili–  la situation de ces couches moyennes est donc plus proche des classes défavorisées que des classes aisées, et surtout très instable.

Laissées pour compte

Selon Anna Pietikainen, l’un des auteurs du rapport, elles forment aujourd’hui des millions de «consommateurs insatisfaits». L’analyse qu’elle a faite de la situation dans deux pays aussi différents que le Mexique et le Chili, montre que, contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les couches moyennes qui supportent la plus lourde charge fiscale, mais les catégories aisées. Parallèlement, l’essentiel des transferts de l’Etat vont essentiellement aux plus pauvres avec certes, une efficacité réelle. Quant aux populations des couches moyennes, elles reçoivent grosso modo autant qu’elles paient, mais n’ont accès qu’à des services publics, médicaux ou éducatifs très médiocres. Ce qui ne les encourage nullement à soutenir un système dont elles s’estiment les laissées pour compte. Elles ne sont donc pas en mesure de jouer pleinement le rôle, non seulement économique (stimuler la croissance en consommant) mais aussi politique que l’on attend des classes moyennes, généralement «progressistes et modérées, prêtes à payer plus d’ impôts si les services publics sont bons».

Pour le Centre de développement de l’OCDE, les mesures de lutte contre la pauvreté sont nécessaires mais ne suffisent plus. Il faut mettre en place des réformes structurelles pour consolider la situation de ces couches moyennes très vulnérables et passer avec elles un «nouveau  contrat social».  Première de ces réformes: investir massivement dans l’éducation. «L’Amérique latine détient le record des inégalités non seulement en termes de revenus mais aussi d’opportunités d’ascension sociale», note le rapport qui prône, pour «rompre cette transmission des inégalités d’une génération à l’autre»,  des gros efforts en direction de la petite enfance, l’amélioration de la qualité défaillante de l’enseignement public secondaire, des prêts et des bourses pour l’enseignement supérieur, des politiques volontaristes d’accroissement de la mixité sociale, etc.

Secondo: plutôt qu’une (utopique?) éradication du travail au noir, le rapport suggère des réformes «pragmatiques» pour offrir à tous les travailleurs informels l’accès à une couverture sociale, en découplant les allocations des cotisations. L’OCDE prône une batterie de mesures flexibles permettant de fixer des contributions  (santé, chômage ou retraite) «à la carte», obligatoires ou non, selon les situations personnelles. Des initiatives «universalistes» de ce type ont été menées avec succès depuis 10 ans au Chili et, plus récemment par le Brésil, mais elles font débat, certains redoutant qu’elles n’encouragent le travail au noir ou, du moins, l’empêchent de régresser.

A lire ces recommandations, on se pince: est-ce bien l’OCDE, temple du libéralisme et de l’orthodoxie économique, qui encourage ainsi les chefs d’Etat latino-américains –en ces temps de plans d’austérité drastiques– à se lancer dans de lourds et ambitieux programmes de dépenses publiques à vocation sociale? Au Centre de développement de l’OCDE, on assume. En substance, explique-t-on, ces couches moyennes, qui forment naturellement le meilleur soutien de la démocratie, peuvent aussi , si rien n’est fait pour améliorer leurs conditions de vie, devenir un terreau fertile pour le populisme. «Naturellement, reconnaît le chef du Bureau des Amériques Jeff Dayton-Johnson, il faudra, pour financer de tels projets, augmenter les recettes. Mais avant toute réforme fiscale d’envergure, les Etats devront d’abord améliorer visiblement les services publics existants, pour acquérir la légitimité nécessaire et l’adhésion de ces classes moyennes.» Grâce à quoi, celles-ci seront disposées à soutenir les indispensables réformes des impôts.

Selon Mario Pezzini , les dirigeants latino-américains bénéficient aujourd’hui d’une «fenêtre de tir»: de fait, la région a vu sa situation macroéconomique s’améliorer au cours de la dernière décennie, elle s’est globalement bien relevée de la crise mondiale et bénéficie d’un afflux de liquidités porté par la demande en matières premières. Autrement dit, un certain nombre de pays ont les moyens de mener ces mesures coûteuses que préconise le rapport.

Le feront-ils pour autant? On connaît les freins: le manque de volonté politique, la paralysie des institutions, la corruption ou, simplement, la pauvreté de certains pays. Pourtant, en Uruguay, au Chili, au Brésil, au Pérou, au Costa Rica et ailleurs , la réflexion est avancée ou progresse vite sur tous ces sujets.

Anne Denis

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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