Monde

Avec Wikileaks, la surveillance change de camp

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 06.12.2010 à 12 h 36

Hier les pouvoirs surveillaient les citoyens. Aujourd'hui, ces mêmes citoyens ont les moyens avec la technologie de jeter un regard sur les rouages des pouvoirs.

Page d'accueil du site Wikileaks et photo de son fondateur Julian Assange   Pasc

Page d'accueil du site Wikileaks et photo de son fondateur Julian Assange Pascal Lauener / Reuters

«Wikileaks se bat pour rester en ligne»: ce titre du Financial Times est symptomatique de la réaction provoquée par la mise en ligne de milliers de comptes-rendus émanant des ambassades américaines. «Une attaque», ont aussitôt déclaré les dirigeants américains, embarrassés de voir ainsi mis à nu, disponibles pour l’immense public du net, et pour celui des grands journaux qui en ont fait leur miel, leurs analyses, leurs contacts, leurs appréciations politiques et personnelles; bref, leur vision du reste du monde.

Intéressant. C’est par Wikileaks que l’on apprend comment des dirigeants chinois ont décidé de fermer l’accès à Google. Ils avaient tout simplement trouvé leur nom sur le moteur de recherche et les critiques qui allaient avec. Faut-il en sourire? C’est désormais Wikileaks qui cherche à se maintenir en ligne alors que, sous la pression, les serveurs les uns après les autres lui ferment la porte. Wikileaks.org a d’ailleurs été rendu invisible pendant plusieurs heures. Pas totalement certes, mais à la condition de faire le détour par une adresse beaucoup moins accessible. Censure, censure, quand tu nous tiens!

La société de Fahrenheit 451?

L’événement en tous cas est, en lui-même, un marqueur de notre époque révolutionnaire dans l’ordre de la communication. Et il est difficile d’en prendre la mesure autrement qu’en posant des questions. Car, d’un côté, on a envie et besoin de savoir, on a le droit de savoir; de l’autre, la marche vers une société de totale transparence est plus dangereuse pour les individus que pour les Etats: elle nous conduit tout droit à l’univers décrit par François Truffaut dans son film Fahrenheit 451 tiré du roman de Ray Bradbury. Invivable!

Pour le moment, de quoi s’agit-il? De documents obtenus grâce à un militaire puis transmis à la presse. Ce n’est pas la première fois, notamment dans l’histoire politique américaine. Ainsi des «papiers du Pentagone» qui, au tournant des années 1970, avaient instruit l’opinion américaine sur les réalités de la guerre du Vietnam. Documents dérobés, détournés. Il n’est donc pas anormal que la justice, à un moment ou à un autre, en soit saisie (la Cour suprême n’a d'ailleurs jamais tranché sur ces «papiers du Pentagone»). Surtout, les documents transmis à Julian Assange par un jeune officier du renseignement américain, chargé en Irak de «briefer» d’autres militaires sur le contexte politique et diplomatique de la guerre, ne sont pas classés «top secret». Ils sont simplement classés «secret». La différence est énorme. Car des documents «secret» sont en fait accessibles à des milliers, voire des dizaines de milliers (on parle d’un million) de fonctionnaires fédéraux et de militaires américains. Cela veut donc dire que les secrets de l’Amérique sont bien gardés. Notamment les écoutes réalisées pour des services spécialisés par le réseau mondial «Echelon». Au-delà de la gourmandise du moment, n’ayons donc pas d’illusions!

Des confirmations plus que des révélations

Le contenu de ces fuites mises en ligne n’a, en effet, pour le moment, guère apporté de «révélations» ni d’informations. Mais plutôt des confirmations. Ainsi, par exemple, est-il écrit noir sur blanc que Silvio Berlusconi est davantage préoccupé de faire du business pour lui-même, avec son ami Vladimir Poutine, que du gouvernement ou de la diplomatie de l’Italie; et d’ailleurs, il fait dépendre l’un et l’autre de la prospérité de ses affaires, laquelle est favorisée par Poutine. Autre exemple: les pays de l’arc sunnite, et notamment l’Arabie saoudite, craignent comme la peste le régime des Mollahs iraniens et veulent à toute force empêcher de les voir se doter d’armes nucléaires. Ils ont donc, sur ce dossier, les mêmes intérêts que les Etats-Unis et Israël.

Ou bien encore, confirmation que le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, suit bien une feuille de route islamiste radicale de nature à transformer progressivement la Turquie en alliée de l’Iran et de la Syrie et non plus des Etats-Unis et d’Israël. Etc.

On pourrait ajouter, pour l’anecdote, l’indécision d’Angela Merkel ou le caractère «autoritaire» de Nicolas Sarkozy. Pour l’essentiel, il n’y a rien qui n’ait été déjà décelé par les analystes et le plus souvent couvert par la presse.

Enfin, Julian Assange, l’homme par qui le scandale arrive, est décrit par ceux qui l’ont rencontré comme un «anarchiste» nihiliste. En tous cas, son comportement le montre agressif envers les élites en général, soucieux de cibler les Etats-Unis en particulier. Son problème, ce n’est ni l’islamo-fascisme iranien, ni la dictature du PC chinois, ni d'ailleurs aucune dictature. Non. Son problème, c’est le système démocratique, le seul d’ailleurs qui permette véritablement des fuites sur une large échelle.

Une «glasnost» de l'ère numérique

A partir de tous ces éléments, on peut continuer longtemps de balancer (sans jeu de mots). Et dire, à la manière de The Economist: oui, le secret est bien une prérogative indispensable pour toute diplomatie qui se veut efficace. Mais ce même secret sert aussi à dissimuler, sous la noblesse apparente de la diplomatie, les méfaits et les turpitudes des pouvoirs en place. Exemple: Hubert Védrine, qui évidemment choisit bien son terrain, nous explique que, sans secret, aucun processus de paix ne pourra jamais voir le jour au Proche-Orient. Le seul processus qui ait d’ailleurs fonctionné et qui a tenu dix ans était celui qu’Israéliens et Palestiniens avaient négocié à Oslo, en 1993. Dans une région où la moindre rumeur peut provoquer la guerre et l’emballement des opinions, l’exemple d’Hubert Védrine est imparable.

A l’inverse, que lit-on dans le Guardian à partir des fuites de Wikileaks? Que malgré la signature en 2008 d’un traité international interdisant les sinistres «sous-munitions» (armes qui provoquent, lorsqu’elles explosent, des blessures effrayantes et qui sont responsables du plus grand nombre de mutilations des populations civiles, lors des conflits les plus récents), les Etats-Unis stockent ces armes non pas sur leur territoire mais sur celui de la Grande-Bretagne!

On peut aussi chercher appui dans l’Histoire. Car il y a un précédent: c’est la «glasnost», décrétée dans l’Union soviétique de Gorbatchev et qui a puissamment contribué à l’implosion de ce système totalitaire et à l’éclosion des libertés.

Et c’est cette transparence-là qui est bien visée dès lors que Poutine cherche à rétablir en Russie, et a rétabli, un régime à tendance autoritaire: il s’est donc employé à contrôler les médias, à restreindre l’activité des journalistes (dont un certain nombre ont été assassinés). On voit donc bien que l’on peut inscrire l’épisode Wikileaks dans un mouvement plus général qui n’est jamais que la pression démocratique et dont l’objectif est de faire en sorte que les citoyens puissent savoir autant que ceux qui nous gouvernent. Cette pression existe dès lors qu’existe une démocratie. La nouveauté est qu’elle était jusqu’à présent appliquée à la vie politique interne des démocraties; et que, au fond, l’épisode Wikileaks transpose cette tension au niveau international, c’est-à-dire à un niveau qui tend à fonctionner au contraire en circuit fermé. Ce qui est nouveau aussi est que l’âge de l’internet permet que cette tension et cette pression s’exercent à partir d’initiatives individuelles.

Des fuites utilisées par les oppositions

On peut, à l’inverse, craindre un effet boomerang. Il est d’ailleurs à l’œuvre puisque tout est fait pour obtenir des hébergeurs qu’ils tournent le dos à Wikileaks, tandis qu’en France c’est Eric Besson, décidemment toujours aux avant-postes, qui voudrait interdire au site d’être hébergé dans l'Hexagone. On peut aussi observer, dans ce registre, que le raidissement des pouvoirs vient sans doute du fait que toutes ces fuites sont utilisées par les oppositions locales. Ainsi, elles viennent à point nommé en Italie et permettent de trancher le débat entre la presse d’un côté et Berlusconi de l’autre, qui accusait les journalistes de mensonges. Un tel discrédit hors des frontières, raconté par les représentants américains en Italie à leur gouvernement, est évidemment de nature à encourager l’opinion, dans un pays profondément attaché à la relation avec les Etats-Unis, à se détourner de l’actuel chef du gouvernement.

L’effet boomerang est d’ailleurs caricatural. Qui ne se souvient des encouragements permanents apportés par les Etats-Unis aux innovations technologiques? La doctrine américaine faisait de l’internet un moyen de donner la parole au peuple, en Iran comme en Chine, et d’y faire ainsi progresser la démocratie. Les Etats-Unis n’ont pas cessé de demander que l’Iran et la Chine mettent un terme à la censure de l’internet et aux poursuites engagées contre les internautes. Les voilà, à leur tour, qui donnent le contre-exemple en décourageant les hébergeurs qui voudraient continuer de diffuser Wikileaks.

La diplomatie américaine s'en sort bien

Et pourtant, les Etats-Unis ne s’en sortent pas si mal: la lecture des fuites nous convainc que la diplomatie américaine fonctionne bien, qu’elle est très fortement alimentée et que sa pensée est structurée. En revanche, les alliés des Etats-Unis s’en sortent mal. Car leur est donnée à voir la réalité du regard américain: distant et, sans surprise, parfaitement cynique et condescendant. Il n’est que de voir comment sont traités ceux qui se considèrent comme les meilleurs alliés des Etats-Unis, les dirigeants d’hier, et plus encore ceux d’aujourd’hui, de la Grande-Bretagne.

On pourrait ainsi continuer d’avancer le pour et le contre, mais on ne peut pas nier la révolution technologique en cours et les occasions qu’elle donne à la pression démocratique de s’exercer davantage. On ne peut pas nier non plus qu’il soit désormais plus difficile de contrôler ce que nous lisons, ce que nous consultons, ce par quoi nous nous informons, même si tout cela est, dans le même mouvement, accessible aux pouvoirs, qui par nature, cherchent toujours à étendre le champ de leur propre contrôle. Constatons simplement, et si ce n’était que cela ce serait une bonne nouvelle, que la surveillance peut changer de camp. Hier exercée par les pouvoirs sur les citoyens, de plus en plus exercée par ces mêmes citoyens grâce à des technologies qui donnent des moyens de défier les pouvoirs. Une question demeure néanmoins, comme l’a exprimé le politologue Ghassan Salamé au cours de l’émission de France Culture «La Rumeur du monde»: «Où s’arrête le droit de savoir, où commence le vandalisme anti-élite?»

Jean-Marie Colombani

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