Culture

Comment Lennon et Reagan ont tué les sixties

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 08.12.2014 à 8 h 26

En décembre 1980, John Lennon était assassiné à New York. Quatre mois plus tard, Ronald Reagan, à peine élu président, était la cible d'un tireur isolé. Deux évènements violents et une élection qui soldèrent l'utopie des années 60.

Capture d'écran du journal télévisé d'ABC «John Lennon is dead».

Capture d'écran du journal télévisé d'ABC «John Lennon is dead».

C’était il y a trente ans pile, lors d'un autre virage entre deux décennies –«it was thirty years ago today», auraient pu chanter les Beatles... Le 8 décembre 1980, John Lennon était abattu devant le Dakota Building, son domicile new-yorkais le long de Central Park, par Mark David Chapman, un fan déséquilibré. Un drame qui va être abondamment commémoré dans les jours à venir, alors qu'un autre événement historique lui aussi millésimé trente ans d'âge n'a été que peu rappelé le mois dernier: l'élection de Ronald Reagan, le 4 novembre 1980, face à Jimmy Carter. Quatre mois après Lennon, le 30 mars 1981, le nouveau président allait d'ailleurs lui aussi être touché par les balles d'un tireur solitaire, John Hinckley, à sa sortie d'une réunion à l'hôtel Hilton de Washington, mais lui allait survivre à ses blessures.


Dans son livre Morning in America: How Ronald Reagan Invented the 80s, l’historien Gil Troy explique que le meurtre «durant la période de transition présidentielle» de Lennon, «le Beatle idéologue, symbole de l’âme des sixties», reflétait «le fait qu’une nouvelle ère, avec un nouvel état d’esprit», était alors en train d’émerger. Comme si, entre ces deux fusillades et cette élection, s'était racontée une histoire, un feuilleton même. Avec ses personnages secondaires: l'écrivain le plus secret d'Amérique, un leader évangélique, une jeune actrice. Ses combinaisons scénaristiques: Lennon et Reagan, Lennon contre Reagan, Reagan sans Lennon. Sa ligne narrative: comment une certaine idée des sixties mourut durant l'hiver 1980-1981.

«En train de lui expliquer les règles du football»

La scène d'ouverture a lieu devant un match de football américain. Ce soir-là, les Miami Dolphins affrontent les New England Patriots et, comme chaque lundi, des millions de foyers américains sont réunis devant l'émission Monday Night Football, quand le commentateur Frank Gifford interrompt le déroulement du match pour donner la parole à son collègue Howard Cosell:

«John Smith est sur la ligne, mais je me fiche de qui est sur la ligne Howard, vous devez annoncer ce que nous venons d’apprendre dans cette cabine.
- Oui, il le faut. Rappelez-vous que c’est juste un match de football, peu importe le gagnant et le perdant. Une tragédie inexprimable vient de nous être confirmée par ABC News à New York: John Lennon, le plus célèbre peut-être de tous les Beatles, a été abattu de deux balles dans le dos près de son appartement dans l’ouest de la ville. Il a été transporté au Roosevelt Hospital, où il a été déclaré mort à son arrivée»

Sept ans plus tôt, en 1973, Howard Cosell avait interviewé John Lennon sur le plateau de l'émission au cours d'une soirée où son collègue avait interrogé un autre invité de marque, Ronald Reagan, alors gouverneur de Californie. Gifford se souviendra plus tard avoir entendu son collègue lui dire «Prenez le gouverneur, je prends le Beatle» en voyant les deux invités, et se rappellera surtout avoir vu hors-antenne «quelque chose de spécial: Ronald Reagan un bras autour de John Lennon, en train de lui expliquer les règles du football».

Jusque-là, les deux célébrités ne s'étaient croisées qu'en chanson, quand Lennon avait composé la première version de Come Together pour un adversaire de Reagan lors des élections de 1969, le gourou psychédélique Timothy Leary. Après ces deux étranges rencontres, jamais plus leurs destins ne seront aussi proches jusqu'à l'hiver 1980-1981 et l'irruption de Mark Chapman et John Hinckley.

Un exemplaire de L'Attrape-coeurs

Dès avril 1981, les commentateurs rapprochent les personnages des deux tueurs, de leur âge identique (25 ans) à leurs goûts littéraires curieusement similaires. Quand la police arrivera au Dakota, elle trouvera L'Attrape-coeurs, le roman-culte de J.D. Salinger, dans la poche de l'assassin de Lennon, qui en lira des extraits à son procès en expliquant qu'y figuraient des «réponses» à son acte. Hinckley, lui, en avait un exemplaire dans sa chambre d'hôtel à Washington, dans laquelle on trouvera également, soigneusement épinglée, une coupure de presse du Washington Post détaillant, au lendemain de la mort de Lennon, les paroles de ses chansons.

Au cours des années qui suivront, Chapman expliquera avoir songé à tuer d'autres personnalités, dont Ronald Reagan. L'enquête sur Hinckley prouvera elle que le jeune homme avait été fortement ébranlé par la mort de Lennon, au point de songer, en février 1981, à aller se tirer une balle dans la tête devant le Dakota, et aussi d'écrire ou d'enregistrer les textes suivants, aussi compatissants que nihilistes, retrouvés chez ses parents dans le Colorado:

«En Amérique, les héros sont faits pour être tués. [...] Les flingues sont des petits trucs très astucieux, n’est-ce pas? Ils peuvent tuer des personnes extraordinaires presque sans effort. [...] Bien sûr, Reagan n’est pas fan du contrôle des armes. Comment pouvez-vous faire un western sans des flingues, des flingues, des flingues?»

 

«Je veux  juste dire au revoir à cette année écoulée, qui n’a été que néant: misère totale, mort totale, John Lennon est mort, le monde est foutu, oublions-le. [...] Une de mes idoles a été tuée et Jodie est la seule qui reste.»

«Jodie», c'est Jodie Foster, la jeune héroïne du Taxi Driver de Scorsese, que Hinckley dira avoir voulu impressionner en tentant d'assassiner le président. Une autre cassette enregistrée par le tueur avant son passage à l'acte le montre d'ailleurs en train de chantonner «Oh Jodie» sur la mélodie de Oh Yoko!, une des premières chansons de Lennon en solo.

Théories du complot et détails politiques

Ces parallèles troublants entre les deux assassins alimenteront évidemment toute une série de scénarios faisant de Lennon et Reagan des victimes d'une même force, parfois dignes d'un feuilleton télévisé –il faut dire que les mois précédents avaient vu l'Amérique échafauder toutes les réponses possibles à la question «Qui a tué JR de Dallas... L'une des théories du complot les plus raffinées affirme que Mark Chapman aurait fait partie de World Vision, une organisation évangélique dirigée par John Hinckley Sr., le père de l'assassin putatif de Reagan. Or, ce dirigeant était lui-même un soutien du clan Bush, dont le chef de famille, George Bush senior, ancien patron de la CIA, était alors vice-président de Reagan –Neil, un des fils Bush (et frère de George W.), devait d'ailleurs dîner avec un des fils Hinckley le 31 mars 1981... Dans l'optique conspirationniste, Chapman et Hinckley auraient donc fait office de manchurian candidates (de cobayes victimes d'un lavage de cerveau) en vue d'une opération des services secrets visant à se débarrasser à la fois d'un opposant médiatique et d'un président fraîchement élu.

Si l'on s'intéresse aux faits politiques avérés de l'époque, le feuilleton, loin du fantasme «Lennon et Reagan», prend la coloration plus attendue d'un «Lennon contre Reagan». Le chanteur meurt en effet au moment où reviennent au pouvoir des républicains avec lesquels il a eu largement maille à partir sous l'administration Nixon, qui avait tenté de l'expulser du pays. Reagan, dans ses propos, dépolitisera la disparition de Lennon, d'abord en refusant de la lier au problème du contrôle des ventes d’armes aux Etats-Unis puis en la qualifiant sobrement de «grande tragédie», là où, en opposition, son prédécesseur Carter déplorait la disparition de «l'esprit d'une génération».

En avril 1981, le nouveau président graciera deux hauts gradés du FBI condamnés pour des agissements illégaux dans la lutte contre l'organisation extrêmiste Weather Underground: le premier, Edward S. Miller, était un des agents qui avait monté un dossier contre Lennon dans les années 1970; le second, Mark Felt, dont on apprendra en 2005 qu'il était le «Gorge Profonde» du scandale du Watergate, était lui aussi informé de ce dossier. Des faits qui ne filtreront qu'une fois les pièces sur l'ancien Beatle entièrement publiées par l'agence grâce à des années d'activisme judiciaire d'un historien californien, Jon Wiener. Et après une longue rétention de documents par plusieurs administrations successives, dont celle de Reagan, même si le chercheur explique aujourd'hui que, sur ce point, «il n'y a pas de preuve d'une implication personnelle de Reagan, qui serait extrêmement surprenante». 

«Maintenant, le rêve est vraiment fini»

Au-delà de cet aspect politico-judiciaire, l'assassinat de Lennon, l'élection de Reagan puis la tentative d'assassinat contre ce dernier ont surtout eu une signification profonde sur un plan culturel: la vraie fin symbolique d'une grand part du rêve sixties, dix ans après le passage aux années 1970. «Je me fous de cette décennie, des années 1980, du futur et de tout ça. Il y a dix ans Lennon disait que le rêve était fini, maintenant il l’est vraiment», écrivait John Hinckley dans un de ses textes dépressifs. Comme pour y mettre un point final, lui et Chapman réactivèrent un des motifs sombres des années 1960, celui du meurtre traumatique, inauguré en 1963 par Lee Harvey Oswald, l'assassin de JFK, puis prolongé par James Earl Ray et Sirhan Sirhan, ceux de Martin Luther King et Robert Kennedy, par la famille Manson avec l'assassinat de l'actrice Sharon Tate ou par Alan Passaro, le Hell's Angel qui tua en état de légitime défense supposée un spectateur à un concert des Stones à Altamont.

La conjonction de leurs agissements et de l'élection de Reagan –le scénario «Reagan sans Lennon»– fut une petite mort des années 1960: mais correspondait-elle à un suicide ou à un meurtre? Dans un article de Rolling Stone publié six semaines après la mort de Lennon, le critique musical Greil Marcus écrivait ces lignes frémissantes de colère faisant de Reagan un inspirateur lointain de l'assassin de l'ex-Beatle:

«Le message caché derrière l’élection de Ronald Reagan le 4 novembre était que certaines personnes font partie de ce pays, et d’autres non; que certaines ont de la valeur, et d’autres non; que certaines opinions sont saintes, et d’autres maléfiques; et que, avec la bénédiction de Dieu, ses messagers sauront distinguer les unes des autres. [...] Un tel message n’a pas, de manière directe, inspiré Mark Chapman. Mais en disant aux gens qu’ils sont innocents et qu’ils doivent accuser les autres, il peut aimanter des folies individuelles à son expression publique. [...] Je crois que c’est pour cela que cet évènement sans précédent s’est produit maintenant, et pas avant»

La trahison de Jann Wenner

Deux mois plus tôt, en novembre, le patron de Marcus, le magnat de la presse Jann Wenner, qui avait largement capitalisé sur l'aura de Lennon pour développer Rolling Stone (il faisait la une du premier numéro et lui avait donné une légendaire interview-fleuve en 1971), accordait son vote à Ronald Reagan plutôt qu'à Jimmy Carter. Comme si la contre-culture des sixties, loin d'avoir été assassinée, avait plutôt choisi de se suicider en se jetant sur le colt d'un cow-boy de western.

Une théorie qui avait déjà été esquissée par anticipation dix ans plus tôt, en février 1970, par l'essayiste Albert Goldman: dans un article du New York Times au titre évocateur («Prend l'oseille et tire-toi?»), ce dernier, qui allait plus tard accéder à la célébrité avec ses biographies au vitriol très contestées d'Elvis et surtout de Lennon, évoquait, au lendemain du drame d'Altamont, «la désaffection pour la contre-culture» et un «pathos à la Salinger fait de rêves brisés et d’idéaux bousillés». Et s'en prenait avec virulence aux stars des sixties, notamment Lennon, accusées d'avoir abandonné leurs propres idéaux, avant de conclure:  

«On dirait que J. Edgar Hoover, Spiro Agnew, le maire Daley, le juge Hoffman et Ronald Reagan [...] n’ont plus aucune raison de craindre un soulèvement des rouges masses maoïstes de la jeunesse américaine.»[1]

Meurtre de l'utopie sixties, suicide de l'utopie sixties: deux clefs d'interprétation contradictoires de ce feuilleton hivernal que l'on retrouve de manière diffuse ailleurs. L’examen psychiatrique de John Hinckley, réalisé après son arrestation, faisait ainsi part de ses «sentiments intensément ambivalents: il veut tuer le meurtrier de Lennon mais s’identifie à lui». En 2005, un auteur britannique de science-fiction, Edward Morris, publiait lui dans la revue Interzone une nouvelle, Imagine, où c'est Reagan qui mourait en décembre 1980, abattu lors d'une parade en voiture sur Broadway par un John Lennon déchu, voulant lui faire payer un mouvement de boycott des Beatles lancé quatorze ans plus tôt après sa célèbre phrase «Nous sommes désormais plus populaires que Jésus». Comme si l'histoire était à double face, comme si les innocents ne l'étaient jamais tout à fait. Trente ans après, le nom de la principale victime de cet hiver 1980-1981, une certaine idée de l'utopie, est à peu près identifié, mais la cause exacte du décès est encore en blanc.

1 — J. Edgar Hoover était alors le patron du FBI, Spiro Agnew le vice-président de Nixon, Richard Daley le maire tout-puissant de Chicago, connu pour ses positions musclées, et Julius Hoffman le juge qui avait mené le procès des Chicago Seven, sept activistes d'extrême-gauche poursuivis pour leurs agissements lors de la convention démocrate de 1968. Retourner à l'article

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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