Monde

Côte d'Ivoire: le point de fracture

Pierre Malet, mis à jour le 04.12.2010 à 15 h 44

Laurent Gbagbo a été réinvesti samedi contre l'avis d'une bonne partie de la communauté internationale et de la commission électorale indépendante, pour qui le vainqueur est Alassane Ouattara.

Laurent Gbagbo en octobre 2010. REUTERS/Luc Gnago

Laurent Gbagbo en octobre 2010. REUTERS/Luc Gnago

Mise à jour: le président ivoirien Laurent Gbagbo a été réinvesti, samedi 4 décembre, contre l'avis d'une bonne partie de la communauté internationale et de la commission électorale indépendante, selon qui Alassane Ouattara l’a emporté avec 54,1% des suffrages, contre 45,9% pour le président en exercice. Vendredi, le président du conseil constitutionnel, réputé proche de Laurent Gbagbo, avait annoncé la victoire de ce dernier, invalidant la victoire d'Alassane Ouattara. Nous republions l'article de Pierre Malet écrit avant cette décision.

***

«Les principales chancelleries occidentales connaissaient les résultats électoraux dès le soir du lundi 29 novembre. Elles ont ensuite fait pression sur Laurent Gbagbo pour qu’il accepte le verdict des urnes», explique Rinaldo Depagne, chercheur à International Crisis Group. Mais rien n’indique que le président ivoirien soit décidé à accepter sa défaite électorale. Bien au contraire. «Le président Gbagbo n’a absolument pas l’intention de quitter le pouvoir, explique l’écrivain Serge Félix N'Piénikoua. Il n’a jamais eu l’intention de le faire d’ailleurs. Il a fait sienne la formule d’Omar Bongo, selon laquelle on n’organise pas une élection pour la perdre.» «Dans ce type de pays pour perdre une élection, il faut être démocrate ou idiot. Et Gbagbo n’est ni l’un, ni l’autre», ajoute un diplomate occidental en poste à Abidjan. «Gbagbo ne se serait jamais lancé dans la campagne s’il n’avait pas été persuadé de l’emporter facilement. Il avait commandé toute une batterie de sondages qui le donnaient tous vainqueurs», ajoute Serge Félix N’Piénikoua.

Qui roule qui dans la farine

Gbagbo, élu en 2000, a terminé son mandat il y a cinq ans. Depuis lors, celui que ses Ivoiriens ont surnommé le «boulanger» en raison de sa propension à rouler ses adversaires dans la farine, n’a eu de cesse de repousser les échéances électorales, à six reprises, avant d’accepter enfin de les organiser, lorsqu’il était persuadé d’avoir réuni une majorité sur son nom.

Mais cette fois-ci, c’est peut-être le rusé Gbagbo qui s’est fait rouler dans la farine. «Nos dirigeants nous avaient demandé de cacher nos intentions de vote lorsque nous étions sondés. De faire croire que nous allions voter Gbagbo. Nous savions que c’était le seul moyen de le pousser à organiser l’élection», explique Assane, un militant du RDR (Rassemblement des Républicains), le parti d’Alassane Ouattara.

Autre surprise de taille pour Gbagbo, il était persuadé que les électeurs de Henri Konan Bédié, dirigeant du PDCI (Parti démocratique de Côte d’Ivoire) n’allaient pas voter pour le «Nordiste» Ouattara. Il est vrai que Bédié, le leader de leur parti, avait été le chantre de «l’ivoirité» et avait empêché Alassane Ouattara de se présenter à la présidentielle de 2000 pour cause de «nationalité douteuse». Certains de ses partisans accusant Alassane Ouattara d’être burkinabé et non pas ivoirien.

Mais Gbagbo avait sans doute négligé un autre facteur de taille. Il est au pouvoir depuis dix ans. Et le pays est dans une situation économique très difficile. Bien des Ivoiriens aspirent au changement. Et Alassane Ouattara, économiste de formation, ex directeur-adjoint du Fonds monétaire international, est apparu comme l’homme de ce nouveau cap. Au-delà des clivages ethniques.

«Même des bétés (l’ethnie de Laurent Gbagbo) ont voté pour Ouattara parce qu’ils aspirent au changement économique, rappelle Nina, une enseignante ivoirienne. Ils sont épuisés par les années de guerre et de privation. Ils veulent retrouver la Côte d’Ivoire d’avant. Celle de la prospérité des années Houphouët-Boigny (au pouvoir de 1960 à 1993).»

Le Balladur ivoirien

Et d’une certaine façon, Alassane Ouattara reste l’un des symboles de cette époque de prospérité. Il a été le dernier chef de gouvernement de Félix Houphouët-Boigny. «Quand le président s’est senti décliner physiquement, il a confié le pouvoir à celui qui lui semblait le plus compétent», explique un diplomate occidental qui constate que «Ouattara a conservé cette réputation d’homme compétent».

Même si ses détracteurs lui reprochent aussi son côté «technocrate». Il est souvent loin du terrain. Pendant l’un de ses longs séjours en France, je lui avais demandé lors d’une interview comment il gardait le contact avec ses militants, Ouattara avait répondu: «Aucun problème. Maintenant, il y a Internet.» Un peu léger pour motiver des «troupes» qui risquaient parfois leur vie.

Malgré son profil de «Balladur ivoirien», Ouattara a convaincu une majorité d’Ivoiriens de lui faire confiance. Une belle revanche pour celui qui a été longtemps victime de campagne de haine dans la presse ivoirienne. Ainsi des journaux abidjanais n’hésitaient pas à traîner dans la boue celui qu’ils dénonçaient comme formant un «couple diabolique» à sa femme Dominique: celui d’un «nègre américain» avec une épouse française. Des titres appelaient également à «exterminer les musulmans, une sale race qui sent mauvais». Depuis le ton est devenu plus modéré.

Que va donc faire Gbagbo? A chaque fois que son pouvoir vacille, il envoie ses hommes de main dans la rue. En 2000, ce sont des foules pro Gbagbo qui lui ont permis de chasser du pouvoir le général Robert Gueï. En 2004, alors que Chirac voulait le faire partir, ses «patriotes» ont permis au régime de survivre. En terrorisant des Occidentaux et des Ivoiriens et en commettant des viols, ils ont envoyé un message très clair à la France. Les milliers de Français présents à Abidjan pouvaient servir «d’otages».

La nostalgie de la prospérité

Autre écueil de taille, Gbagbo pourrait bien avoir des comptes à rendre à la justice s’il accepte le verdict des urnes. Certes Ouattara a proposé d’instituer une fois élu une commission vérité et réconciliation. A la sud-africaine. Mais la justice internationale ne ferait sans doute pas preuve de la même mansuétude. «Les escadrons de la mort auront des comptes à rendre, explique un diplomate africain. De même que les assassins du journaliste franco-canadien Guy André Kieffer. Les durs du régime ont peur de connaître un sort semblable à celui du Libérien Charles Taylor ou du Congolais Jean-Pierre Bemba.»

Les Occidentaux parviendront-ils à convaincre Gbagbo d’abandonner le pouvoir? Rien n’est moins sûr. «Gbagbo se moque des sanctions internationales. Même s’il est mis au ban des nations pendant deux ou trois ans, cela l’indiffère», estime un diplomate français. «Gbagbo va jouer à fond la carte ethnique. Il va essayer de se replier sur le Sud. De garder le contrôle de la partie riche de la Côte d’Ivoire. Celle où il compte le plus de partisans», analyse l’écrivain Barka Ba.

Très pessimiste, Alain, un fonctionnaire abidjanais s’inquiète:

«A la mort du président Houphouët-Boigny, la Côte d’Ivoire était surnommée la Suisse de l’Afrique. Et maintenant, j’ai l’impression que l’on ne vit plus dans le même pays. Je ne vois pas comment on va pouvoir échapper à de nouveaux affrontements meurtriers. La guerre civile peut revenir à n’importe quel moment…»

Quelques heures avant la proclamation des résultats, jeudi, la tension déjà avait monté d’un cran: huit partisans de Ouattara avaient été assassinés par des hommes en armes dans l’une des permanences électorales du leader de l’opposition. Dans la nuit du 2 au 3 décembre, toutes les frontières aériennes et terrestres de la Côte d’Ivoire ont été fermées et la diffusion de toutes les radios et télévisions internationales suspendues.

Pierre Malet

Article mis à jour avec la déclaration du président du conseil constitutionnel proclamant la victoire de Gbagbo.

Pierre Malet
Pierre Malet (91 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte