Quand la Cisjordanie fait boum…

Frénésie de construction à Ramallah Mohamad Torokman / Reuters

Frénésie de construction à Ramallah Mohamad Torokman / Reuters

Désormais, quand la Cisjordanie explose c'est au plan économique. Mais est-ce durable?

Les Israéliens saturent tellement le journaliste de passage de références au «boum économique cisjordanien» qu'on finit par douter un poil… Députés, responsables gouvernementaux, officiels divers, chauffeurs de taxi, serveurs de restaurant… ils semblent tous tellement enthousiasmés par le dynamisme entrepreneurial de leurs voisins de l'Est qu'ils vous convaincraient presque d'en acheter les obligations d'Etat. Enfin, si les voisins de l'Est avaient un Etat pour émettre des obligations, évidemment.

C'est que, du point de vue israélien, on a tout intérêt à insister sur la manière dont les succès de l'Autorité palestinienne contrastent avec les échecs du Hamas à Gaza. D'un côté, une zone pacifique et démocratique, totalement focalisée sur l'élévation de son niveau de vie; de l'autre, un territoire misérable entièrement contrôlé par un mouvement religieux radical et volontiers violent dont la croissance récente s'explique surtout par le rebond de l'après Plomb durci mais s'essouffle déjà.

Questions économiques mises de côté, rien n'est pourtant plus faux. A Gaza, le Hamas est arrivé au pouvoir de manière entièrement démocratique en 2005, ce qui ne l'empêche effectivement pas de maintenir 1,5 million de personnes dans la pauvreté et l'absence totale de liberté. En Cisjordanie, où le PIB progresse de 9% par an et où l'on dit et publie (à peu près) ce qu'on veut, le Premier ministre Salam Fayyad a été désigné par le président Mahmoud Abbas sans aucune majorité au Conseil législatif palestinien et au mépris de la loi fondamentale qui sert de constitution à l'autorité palestinienne… C'est que ce n'est pas simple, l'Orient compliqué cher à de Gaulle.

N'empêche, la Cisjordanie est effectivement en plein boum et, clairement, ce n'est pas parce qu'elle est bombardée. «Salam Fayyad fait le job, ironise d'ailleurs Khaled Abou Toameh, mais sa seule légitimité, c'est d'avoir un doctorat d'Economie de l’université d'Austin, Texas.» Pour ce journaliste «arabe-israélien», comme on dit dans la région, spécialiste des questions palestiniennes au Jérusalem Post, «il permet de constater à quel point les Palestiniens sont désabusés et fatigués de la politique, préférant se concentrer sur le business lorsque l'occasion leur en est donnée».

Une défiance envers les politiques

Débarquant à Ramallah, on peut d'ailleurs le vérifier: les 9% de croissance du PIB vous sautent aux yeux à coup de sites de construction de résidences modernes, de boutiques de fringues et de mini-centres commerciaux auxquels ne manquent guère que quelques escalators pour épargner les poumons des grosses dames qui font du lèche-vitrine. Cette ville de 40.000 habitants (150.000 pour l'agglomération), siège des institutions de l'Autorité palestinienne, respire la prospérité nouvelle à la mode du Moyen-Orient. Et s'il n’y a pas encore de Starbucks café officiel pour faire un break après les courses, c'est au Stars and Bucks de la place Al-Manara que vous irez manger un sandwich au poulet à côté d'un groupe d'adolescentes habillées comme des Parisiennes.

Oui, de l'argent, il y en a. Un appartement récent à Ramallah, c'est 200.000 dollars et il faut bien que des gens puissent débourser pareil montant pour habiter les tours qui poussent comme des champignons. L'argent de l'aide européenne ou américaine (30% du PIB en 2010), bien entendu, mais également les investissements des pays arabes même si ces derniers se font parfois tirer l'oreille.

«Mais pourquoi les choses sont-elles si différentes en Cisjordanie et à Gaza?», est-on tenté de demander naïvement à quiconque est capable de répondre en anglais dans un magasin de chaussures ou dans une boutique d'articles électroniques. «Parce que nous sommes nous-mêmes très différents, répond Mahmoud, un commerçant d'une trentaine d'années. A Gaza, ce sont des Egyptiens, ils n'ont pas la même mentalité, ils ne voient pas les choses comme nous. Ils ne veulent pas les mêmes choses que nous, même si vous nous voyez tous comme identiques depuis l'étranger.»

«Il ne faut pourtant pas s'imaginer que tout va bien ici, tempère Marwan, qui passait par là mais avait envie de contribuer à l'édification du plumitif européen en goguette. D'abord, l'économie allait encore mieux avant la deuxième intifada et, ensuite, les gens qui ont de l'argent et qui investissent sont souvent des Palestiniens installés aux Etats-Unis, en Angleterre ou en France. Les gens d'ici, ils s'achètent peut-être des chaussures ou un ordinateur, mais un appartement à 200.000 dollars, certainement pas…»

Mais les deux hommes sont au moins d'accord sur un point: «Les gens ne croient plus du tout à un règlement politique positif de la situation. Ils n'ont aucune confiance dans l'Autorité palestinienne, ont peur du Hamas et se méfient des Israéliens. Ils ont juste envie de vivre tranquillement, de gagner convenablement leur vie et d'envoyer leurs gosses à l'école.»

Même son de cloche à Bethlehem (30.000 habitants), la ville de naissance du Christ dont l'église de la nativité reçoit des centaines de milliers de touristes chaque année, lesquels alimentent toute une industrie du bibelot religieux. Ou à Hébron (200.000 habitants), une métropole étonnamment «moderne» dont les larges avenues bordées de banques et de restaurants et le dynamisme font oublier qu'elle héberge, quelque part dans ses vieux quartiers, une poignée de juifs ultra-orthodoxes protégée par un bataillon de conscrits israéliens qui préféreraient être à la plage.

Oui, la Cisjordanie est bel et bien en plein boum économique. Mais l'absence de perspectives politique, populations résignée ou pas, est-elle une garantie contre un retour du boum tout court. Franchement, rien n'est moins sûr…

Hugues Serraf

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