France

Sarkozy doit rompre avec le sarkozysme

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 11.02.2009 à 23 h 05

La gestion de la crise et non la réforme doit être la priorité - Par Jean-Marie Colombani

Quand il était en campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy avait coutume de dire: «si je n'y arrive pas, ce sera pour mes pieds!». Si les choses tournent mal dans notre beau pays, ce sera en effet, pour rester fidèle au langage imagé qu'il affectionne, «pour ses pieds». On peut difficilement imaginer conjonction plus dangereuse que celle dans laquelle nous sommes entrés: une crise sans précédent, «la pire depuis cent ans» selon Ed Balls, le conseiller économique de Gordon Brown; la rue occupée presque tous les jours par les corporations qui s'y succèdent (en ce moment , les enseignants-chercheurs); les syndicats, relayant des salariés plus inquiets que jamais, rythmant leur pression par l'annonce de nouveaux rassemblements; les îles lointaines en état de révolte, peut-être les unes après les autres à la suite de la Guadeloupe; une grand-messe présidentielle destinée à rassurer et qui, manifestement, manque sa cible; et bien sur des sondages qui dégringolent. C'est bien une «lourde charge» que celle de président de la République, comme il l'avait dit à «Madame Royal», lors de leur face-à-face télévisé. Alors que faire? Comment faire?

Bien présomptueux celui ou celle qui pourrait à coup sûr répondre, tant la crise elle-même est imprévisible, dans son ampleur comme dans son déroulement. Pourtant il paraît nécessaire, voire urgent d'engager la «phase 2» du sarkozysme, laquelle, pour bien faire, devrait comporter une part de «rupture» avec le sarkozysme!

Retour, d'abord, sur l'émission «Face à la crise». Elle n'était pas tactiquement mal jouée car l'essentiel, après la forte mobilisation syndicale et populaire, était bien de «donner du grain à moudre» aux syndicats, donc de gagner du temps: de passer des manifestations à la table de négociation; c'est l'objet de la grande réunion du 18 février prochain, que personne ne peut valablement refuser: le président apporte ses suggestions, aux syndicats d'apporter les leurs, il en sortira nécessairement des mesures concrètes. Mais là s'arrête le bilan positif: plus on s'éloigne, jour après jour, de l'impression immédiate — celle, classique, de la «bouffée d'oxygène» — plus l'opinion se raidit face au président.

 

Deux analyses sont possibles, dans un tel contexte: soit on se fie à l'enseignement du regretté Jacques Pilhan (qui conseilla Mitterrand et Chirac, et qui est l'inventeur des émissions taillées sur mesure) et l'on sait que, lorsque la vague déferle, en l'occurrence celle de l'incompréhension née de la crise, aucune parole n'est véritablement audible; il faut donc prendre patience, «tenir bon», comme disait François Mitterrand, et ne ressortir du bois qu'avec le reflux; soit on considère que le message est mal passé parce que le messager s'est trompé.

 

Sans doute les deux explications ont-elles leur part de vérité: il est impossible d'inverser la tendance en une prestation télévisée; et la pédagogie présidentielle n'a pas convaincu le pays, persuadé qu'il y a d'un coté les milliards «donnés» aux banques, et  de l'autre coté «rien» pour nous, ou presque. Ce mécanisme de renflouement et de prêts publics, destiné pourtant à éviter l'écroulement d'un système, reste pour beaucoup un mystère et un facteur de colère.

Contrepied

La difficulté est d'autant plus grande, en France, que le gouvernement doit affronter la montée d'une protestation radicale; laquelle précède des oppositions radicales, celle de l'extrême gauche, relookée par le très radical Olivier Besancenot, dont c'est le fond de commerce; et celle du PS de Martine Aubry et Benoit Hamon, dont la stratègie semble calquée sur celle de Mitterrand face à Giscard; à ceci près que ce dernier était comparé à Louis XV, lorsque Sarkozy est décrit comme Bonaparte, la méthode est simple: on cogne tous azimuts, on s'appuie sur la vague de mécontentement, on gagne; et après, il sera temps de voir. A chacun son rêve de mai, donc : celui de la mouvance gauchiste (comme on disait avant au Parti communiste...), mai 1968, dont on se souvient qu'il ne profite pas à la gauche réformiste; et celui de mai 1981 pour une partie du PS.

«Phase 2»

François Mitterrand avait été élu sur un mot d'ordre: «rompre avec le capitalisme» ; et les événements l'ont conduit à engager la grande transition française vers l'économie de marché et le libéralisme; de la même façon, Nicolas Sarkozy, élu avec l'idée d'un modèle social axé sur la réussite individuelle, celui qu'il admire aux Etats-Unis, est déstabilisé par l'ébranlement de ce modèle et la prime, au contraire, que ces événements donnent à un modèle social-démocrate qu'il avait pourfendu pendant sa campagne électorale, et dont le premier agent d'influence se nomme Obama. On ne saurait davantage être pris à contre-pied.

C'est alors qu'il faut considérer une «phase 2». Ce qu'il faut garder de la «phase 1»: l'energie, le volontarisme. Mais pour le reste, les thèmes électoraux sont loin, et la référence constante à ce qui les sous-tendait — en gros, l'idée que la France avait pris du retard, et qu'il fallait la réformer toutes affaires cessantes — ne signifie plus grand-chose pour une population inquiète de voir revenir le chômage de masse. La réforme, comme le ciel, peut attendre. Seule compte le sauvetage de nos économies.

La situation demande donc un président exclusivement concentré sur la gestion de la crise, et sur les mesures, nationales et européennes que celle-ci rend nécessaires. Ce qui lui permettrait de découvrir les vertus d'un équilibre des pouvoirs plus que jamais nécessaire, par gros temps. Car la gestion de la crise appelle autant un dialogue social permanent que la recherche de cette alchimie subtile qui fait que chacun, parlementaire, membre du gouvernement, haut-fonctionnaire, se sentira engagé, et non plus seulement spectateur de la présidence Sarkozy.

Quelque part, donc, rompre avec le sarkozysme première manière...

Jean-Marie Colombani
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