Culture

Noir Désir, le temps l'emportera

Pierre Ancery, mis à jour le 02.12.2010 à 11 h 20

Le groupe de rock bordelais, qui vient d'annoncer sa dissolution, était déjà anachronique en 2010.

Bertrand Cantat lors des funérailles d'Alain Bashung en mars 2009. REUTERS/Charles Platiau

Bertrand Cantat lors des funérailles d'Alain Bashung en mars 2009. REUTERS/Charles Platiau

 C'était il y a deux mois: pour la première fois depuis l'affaire Marie Trintignant, Bertrand Cantat remontait sur scène. A Bègles, le leader de Noir Désir avait enchaîné trois titres en compagnie du groupe Eiffel. Etrange impression que de le revoir, à 46 ans, hurler «Search and Destroy», un titre d'Iggy and the Stooges, en sautant dans tous les sens. Pas tant en raison de la polémique qui a entouré sa réapparition face au public qu'à cause de la sensation d'anachronisme qui se dégageait de sa prestation. Bertrand Cantat sur scène en 2010? Et pourquoi pas les 2Be3, pendant qu'on y est?

Comme si tout à coup, on s'était rendu compte que l'époque où Noir Désir était le mètre-étalon du rock français avait bel et bien disparu. Depuis presque une décennie, en fait... Impossible aujourd'hui, pour l'ado de base en intraveineuse d'iPod et de Facebook, d'imaginer que vingt ans plus tôt, ses semblables ne juraient que par «Noir Déz». Impossible sans se replacer dans le contexte des années 80 qui les a vus naître et dans celui des années 90 qui les a vus régner en France.

L'histoire du groupe commence en 1980, sur les bancs du lycée de Bordeaux où se rencontrent Bertrand Cantat, Serge Teyssot-Gay (guitare), Denis Barthe (batterie) et Frédéric Vidalenc (basse). Tous sont dingues d'AC/DC, de Led Zeppelin, des Who : ils commencent à répéter et enchaînent les concerts jusqu'à la sortie de leur premier album, Où veux-tu qu'je r'garde?, en 1987. Les auditeurs éclairés le savent bien: à l'époque, Noir Désir n'est qu'un décalque plus ou moins talentueux du Gun Club, légendaire groupe américain à l'origine d'une poignée de disques à mi-chemin entre blues et punk.

Même manière de chanter, même son de guitare: on raconte d'ailleurs que Jeffrey Lee Pierce, le chanteur du Gun Club, n'a pas trop apprécié de se voir ainsi plagié lorsqu'il a découvert l'existence du groupe bordelais. A la mort de Pierce en 1996, Bertrand Cantat se rattrapera en lui dédiant sa chanson «Song For JLP».

Rock français = vin anglais ?

L'anecdote est révélatrice des rapports qu'entretiennent depuis toujours les rockers français avec leurs homologues anglo-saxons. John Lennon le disait déjà: «Le rock français, c'est comme le vin anglais». De Johnny Hallyday aux BB Brunes, tous ont souffert de la comparaison avec leurs prestigieux aînés d'outre-Manche et d'outre-Atlantique. Comme si le rock français, incapable de régler son complexe vis-à-vis du «vrai» rock, n'était jamais parvenu à passer à l'âge adulte. Ni à se démarquer tout à fait de la variété.

C'est cette inévitable comparaison avec les Anglo-Saxons que Noir Désir aura tenté de dépasser. Leur arme: le soin apportés aux textes, en français à plus de 70%. Pourtant, là encore, leur modèle est à chercher du côté des Etats-Unis. Bertrand Cantat n'a en effet jamais caché son admiration pour Jim Morrison, chanteur des Doors, poussant le mimétisme jusqu'à lui piquer son jeu de scène à base de simili-transe chamanique, mais aussi ses choix vestimentaires (collier indien, jean de cuir moulant). Et comme lui, il n'a pas voulu se contenter de chanter à tue-tête des slogans rock.

Lui aussi s'est voulu «poète». Histoire que ça n'échappe pas à l'auditeur, ses paroles sont truffées de références à un héritage littéraire très hexagonal, allant de Lautréamont (dans «Les Ecorchés») à Gérard de Nerval («La Rage»), en passant par Baudelaire et Rimbaud («Toujours être ailleurs»).

Un romantisme à succès

Cet attirail du parfait petit artiste maudit, à base de romantisme noir et de mal-être existentiel, permet à Cantat de se constituer rapidement une image d'«écorché vif», d'ailleurs renforcée par un charisme et un sex-appeal indéniables. Bien sûr, le choix courageux de chanter dans un français soigné provoque aussi quelques ricanements: nombreux sont ceux qui critiquent les textes parfois abscons du groupe.

Toujours est-il qu'avec les albums Veuillez rendre l'âme (à qui elle appartient) (1989) et Du ciment sous les plaines (1991), aux sonorités assez dures, la recette commence à marcher au près du grand public, notamment grâce au tube «Aux sombres héros de l'amer». Bertrand Cantat commentera avec amertume le succès de cette chanson qui les a propulsés sur le devant de la scène: «Beaucoup de gens n'avaient compris que le premier degré du texte des "Sombres héros de l'amer", ils prenaient ça pour une chanson de marins, un truc à la Pogues, sans plus...». Malgré tout, Noir Désir parvient dès lors à se distinguer à la fois des bluettes acnéiques de Téléphone et d'Indochine, et des hymnes bourrins des groupes punk alors en plein déclin (Bérurier Noir, Métal Urbain). Jusqu'à trouver un style propre, entre lyrisme post-adolescent et politisation à outrance.

Le groupe l'a lui-même reconnu: cette forte politisation est peut-être ce qui a le plus agacé chez eux. Mais c'est aussi cet engagement sincère qui a fait d'eux LE groupe français emblématique des années 90. La période «politique» de Noir Désir commence réellement à l'époque de Tostaky (1992), un album qui musicalement va plutôt chercher son inspiration du côté du grunge (Nirvana a sorti son Nevermind un an plus tôt) voire du hardcore de Fugazi. Encore une fois, le résultat fait un peu pâle figure à côté de la concurrence anglo-saxonne, mais le disque et son successeur 666.667 Club (1996) cartonnent.

Laïus anti-Messier

C'est logique, ils sont alors parfaitement dans l'air du temps : les années 90, si elles voient l'émergence de nouvelles superstars internationales (Oasis, Blur, Radiohead...) sont aussi, pour le rock dit «alternatif», celles du radicalisme et de l'opposition au système —parfois de manière naïve, c'est-à-dire en prêchant les convertis. En France, Noir Désir, avec leurs textes anti-FN («Un jour en France») et anti-capitalistes («L'Homme pressé»), sans parler de leur boycott des modes de promotion habituels (le groupe refuse de jouer à la télé), s'inscrit ainsi dans la tradition du rock de combat inaugurée par les punks des années 80.

Ce faisant, ils portent à merveille, par leur attitude, les revendications d'une certaine gauche contestataire et vaguement anar. On les voit soutenir les Indiens du Chiapas et le sous-commandant Marcos, jouer à Toulon en 1997 lorsque la mairie passe au Front national, ou encore s'insurger contre les lois Pasqua-Debré sur l'immigration: à l'époque, le mélange des genres —rock et politique– va de soi.

Même chose en 2002, lorsqu'ils décrochent une Victoire de la Musique: Cantat, en direct à la télé, y va de son petit laïus sur Jean-Marie Messier, alors PDG de Vivendi Universal, qui se trouve être leur maison de production: « Si nous sommes tous embarqués sur la même planète, on n'est décidément pas du même monde!», s'exclame-t-il devant un Jean-Luc Delarue décontenancé. Ce style revendicatif fait florès: entretemps, des musiciens comme Eiffel, Damien Saez ou Luke, copies carbone des originaux, ont poussé comme des champignons dans le paysage rock français.

La parenthèse carcérale

Du coup, en 2002, tout le monde aime Noir Désir: les jeunes, les presque vieux, Télérama, José Bové, les punks, les bobos, Les Inrocks et Barclay, leur maison de disque. Il faut dire que leur dernier album, Des visages des figures, qui puise avec talent dans la tradition de la grande chanson française (Ferré, Brel) sans se départir de l'habituel militantisme du groupe (le morceau fleuve «L'Europe»), se vend comme des petits pains. Quant au tube «Le Vent nous portera», il est bientôt repris par les chanteurs de la Star Academy... C'est à peine si quelques voix s'élèvent pour dénoncer le consensus autour d'un groupe qui, paradoxalement, s'est toujours paré d'un certain esprit contestataire.

Mais  en 2003, ce qu'on a pudiquement appelé «le drame de Vilnius» vient chambouler cette belle réussite. S'ensuit une mise en veille immédiate du groupe et un silence radio de sept ans. Et puis, après la libération de Cantat, et alors que les spéculations sur le retour à la scène du groupe vont bon train, l'enregistrement de deux titres qui n'ont pas convaincu grand monde: «Gagnants perdants» et une reprise du «Temps des cerises». Et déjà, à l'écoute, l'impression que quelque chose cloche.

Retour au fun

Le problème est simple: pendant leur absence, le monde du rock a changé. Au moment de l'affaire Trintignant, des groupes comme Radiohead ou les Red Hot Chili Peppers pouvaient encore être considérés comme à la mode. En 2010, la chose semble inconcevable. La vague White Stripes, Strokes et autres Libertines est passée par là au début des années 2000, redonnant ses lettres de noblesse à un garage rock sec, direct, dénué de toute emphase et étranger à toute forme de contestation sociale. Le rock redevenait enfin fun, pas sérieux, juste incroyablement cool. Et les stars des années 90 se voyaient immédiatement ringardisées par ces jeunes blancs becs venus de nulle part.

Le rock français, avec deux ans de retard, comme d'habitude, a lui aussi connu un coup de jeune avec l'éphémère mouvement des baby rockers (Naast, Shades, Second Sex...): à peine pubères, arrogants, parisiens, sapés comme des dandys et surtout, parfaitement apolitiques. Bref, l'exact inverse de Noir Désir (dont il faut rappeler que le guitariste n'hésitait pas à porter des baggys sur scène). D'ailleurs, aucun de ces groupes ne les a jamais cités parmi leurs influences. Triste postérité pour les héros des années 90.

Aujourd'hui, le rock français, dans sa majorité, s'est affranchi de toute prétention militante. Ce n'est tout simplement plus in de gueuler contre le système. Imagine-t-on les BB Brunes venir cracher sur le PDG de Warner à la télévision? Ou Phoenix s'engager contre la stigmatisation des Roms? Il est vrai que le rock n'est plus une musique rebelle depuis longtemps, mais les coups de gueule de Noir Désir, fussent-ils en leur temps caricaturaux, avaient laissé croire que la rébellion contre l'ordre établi faisait encore partie du cahier des charges de tout rocker qui se respecte.              

Finalement, l'annonce de la dissolution de Noir Désir, mardi dernier, n'est que la seconde mort du groupe. La messe était déjà dite dès 2003. Peut-être est-ce mieux ainsi: ils resteront comme le groupe phare de la scène française de la fin du XXe siècle et leurs fans pourront continuer à écouter religieusement leurs disques passés, sans se perdre en supputations sur l'avenir musical de leurs idoles. Jusqu'à la reformation en 2025? 

Pierre Ancery

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