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La rage a été introduite en Afrique par les Européens

Kléber Ducé, mis à jour le 02.04.2009 à 20 h 58

Une étude internationale coordonnée par l'Institut Pasteur de Paris.

un chien vacciné, photo REUTERS

un chien vacciné, photo REUTERS

Louis Pasteur (Dole, 27 décembre 1822- Marnes-la-Coquette, 28 septembre 1895) aurait-il pu imaginer que ses lointains élèves parviendraient un jour à un tel résultat?

Pour autant  les faits scientifiques sont bel et bien là: loin d'y avoir vu «naturellement» le jour, le virus de la rage a été importé sur le sol africain par les premiers colons européens, français au premier chef. Telle est la conclusion, quelque peu dérangeante, à laquelle vient de parvenir un groupe de chercheurs de l'Institut Pasteur de Paris travaillant dans le cadre d'un programme européen.

Dirigés par Chiraz Talbi et Hervé Bourhy (Centre national français de référence pour la rage) ils publient leurs résultats dans le numéro d'avril du mensuel spécialisé Journal of General Virology. Ce travail est cosigné par des spécialistes de virologie italiens, américains et africains (du Burkina Faso, de la Côte d'Ivoire, du Mali, de Mauritanie, du Niger, de République Centrafricaine et du Sénégal).

La rage? Sous le double effet de l'hygiène et de la vaccination aéroportée des renards elle est oubliée ou presque en France: le dernier cas humain autochtone de l'Hexagone a été diagnostiqué en 1924. Pour autant, cette maladie représente toujours une redoutable menace sanitaire dans de nombreux pays du tiers monde. Cette maladie virale tue ainsi, chaque année, près de 60.000 personnes le plus souvent en Asie et en Afrique après morsures de chiens enragés. Et chaque année, près de 10 millions de personnes reçoivent un traitement après avoir été en contact avec des animaux, domestiques ou sauvages, dont le comportement anormal et agressif laisse penser qu'ils sont infectés par le virus rabique. Les aurorités sanitaires occidentales lancent régulièrement des alertes pour que les voyageurs qui se rendent dans les zones d'endémie (parmi lesquelles figurent aussi les pays d'Europe Centrale, du Moyen-Orient et d'Amérique du Sud)  prennent toutes les précautions vis à vis des animaux. Rien de plus dangereux que de caresser un chien inconnu dans un pays où sévit la rage.

L'étude coordonnée par les chercheurs des Instituts Pasteur de Paris, Dakar et Bangui, n'apporte pas de données nouvelles quant à la fréquence ou au traitement de la rage. Elle éclaire en revanche d'un jour nouveau, les origines et la progression au cours du temps de cette maladie dans les pays d'Afrique centrale et occidentale. Et elle montre notamment, que l'apparition des virus rabiques dans ces zones du continent noir, coïncide avec le début de la colonisation européenne. Au-delà de son grand intérêt historique, ce travail apporte des données importantes pour orienter l'avenir de la lutte contre la rage dans cette région du monde.

Comment peut-on parvenir à un tel résultat?

Avec beaucoup de patience et un savoir-faire certain: les chercheurs ont procédé à l'analyse de 182 isolats de virus de la rage qui avait été recueillis pendant 29 ans dans 27 pays africains. Le génome de plus de la moitié d'entre eux a ensuite été séquencé. La comparaison des résultats de génétique moléculaire a permis de démontrer que les virus rabiques circulant dans cette région du monde, appartiennent à une même lignée baptisée «Africa 2». Les résultats de l'étude de l'évolution phylogénétique de cette lignée virale suggèrent fortement que les virus rabiques auraient progressivement disséminé d'est en ouest sur le sol africain et non pas dans le sens inverse.

Les auteurs expliquent encore que leurs analyses montrent que l'apparition du virus de la rage dans les régions africaines étudiées est relativement récente. Elle serait de moins de 200 ans, la date moyenne d'apparition de la lignée «Africa 2» semblant pouvoir être datée à l'année 1845. «Cette période correspond à l'expansion de la colonisation européenne et de l'urbanisation, observent-ils. D'après l'évolution de la structure des isolats viraux, cette introduction semble s'être produite en Afrique centrale. Les virus de la rage auraient progressivement gagné l'ouest et le sud-ouest, au gré de l'intensification des voyages et du commerce entre les différents pays, suite à la colonisation, durant la première moitié du XXème siècle. Parallèlement l'urbanisation a probablement aussi facilité la dissémination et le maintien de la rage canine dans ces régions.»

Ces données sont en opposition radicale avec les hypothèses avancées en 2007 par d'autres chercheurs, selon lesquels les virus rabiques pourraient se diffuser rapidement en Afrique depuis des régions endémiques, via des chiens «superdisséminateurs» capables de transmettre la maladie sur de vastes territoires. Les auteurs de ce travail démontrent, en effet, pour la première fois, preuves moléculaires à l'appui, qu'il n'y a pas de dissémination des virus de la rage entre les pays d'Afrique du Nord et ceux de la région sub-saharienne. Et ils démontrent aussi, que s'ils existent, les échanges de ces virus entre les pays d'Afrique occidentale et d'Afrique centrale sont très limités.

«Notre étude peut être utile à l'élaboration d'une stratégie efficace pour le contrôle et l'élimination de la rage canine en Afrique de l'Ouest et Centrale, explique Hervé Bourhy. De ce fait, une stratégie progressive visant à éliminer la rage en Afrique de l'Ouest et du Centre est tout a fait envisageable.» En toute hypothèse, ces résultats s'ajoutent à tous ceux démontrant que les déplacements humains sont fréquemment associés aux transports géographiques des germes pathogènes pour  l'espèce humaine. Ils soulèvent aussi une nouvelle et toublante question: faudra-t-il demain, ajouter «l'introduction de la rage sur le sol africain» à la liste des sujets inscrits sur l'ardoise de la repentance occidentale?  

Kléber Ducé

Crédit photo; un chien vacciné, REUTERS
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