Monde

La Corée du nord, enjeu stratégique pour la Chine

Richard Arzt, mis à jour le 26.12.2010 à 11 h 05

Le rôle d'Etat tampon de la Corée du nord avec la Corée du sud, allié des Etats-Unis, est précieux pour Pékin.

Maisons détruites après le bombardement de l'île de Yeonpyeong par les canons no

Maisons détruites après le bombardement de l'île de Yeonpyeong par les canons nord-coréens / Reuters

Il serait rassurant que la Chine ait une réelle influence sur la Corée du Nord. Elle existe, mais elle est limitée. Pékin ne peut pas aller trop loin avec Pyongyang, lâcher un allié et affaiblir un régime qui lui permet d'avoir un tampon fort utile avec la Corée du sud. Le premier atout chinois est déjà d’avoir plus d’éléments que les autres pays pour décoder ce qui se passe réellement à Pyongyang. Les cables rendus publics par Wikileaks confirment cette impression.  Les diplomates chinois - dont les Américains reprennent les analyses - estiment que les actes belliqueux nord-coréens seraient avant tout liés à la volonté de Kim Jong-il d’imposer que son fils (Kim Jong-un) lui succède. Face à des réticences de dignitaires du régime, le «grand leader» déclencherait ainsi une tension à l’extérieur pour mieux resserrer les rangs à l’intérieur.

Il n’est pas dit dans ces documents que, depuis quelques mois, les dirigeants chinois pensent que le maitre de la Corée du nord a besoin de leur appui pour consolider son projet dynastique. Kim Jong-il n’a-t-il pas effectué deux voyages en Chine en 2010, dont un avec son fils? Pour autant, personne à Pékin n’a eu connaissance à l’avance de l’intention de Pyongyang d’attaquer l’île de Yeonpyeong. Le 23 novembre, quand le tir de 200 obus a tué quatre sud-coréens dont deux civils, le ministre chinois de la Santé, ignorant tout de cette agression, était en visite officielle à Pyongyang.

Dans cette affaire, la Chine est porte-à-faux: seul allié de la Corée du nord, elle lui fournit une aide économique vitale et n’est pas capable de l’empêcher de commettre des actes que condamne l’ensemble de la communauté internationale! Ces tirs de l’armée nord coréenne révèlent que si la montée en puissance économique de la Chine est bien réelle, ces possibilités d’actions internationales et son poids diplomatique et militaire ne sont pas au même niveau. Même dans une zone géographiquement proche.

Le Président Hu Jintao a du moyennement apprécier que Barak Obama s’empresse de lui téléphoner pour lui demander de «faire davantage pression sur les dirigeants nord coréens» afin qu’ils cessent d’être agressifs! De plus, du 28 novembre au 1er décembre, les marines américaines et sud coréennes ont procédé à des manœuvres navales conjointes en mer jaune. Ces exercices étaient prévus depuis plusieurs mois mais après l’attaque nord coréenne ils ont permis aux Etats-Unis de souligner combien la sécurité dans la région passe par eux.

Et la Chine n’était pas en situation de protester bien fort. Une nouvelle fois elle a choisi de ne pas lâcher la Corée du nord et ne peut pas le faire tant les risques sont grands pour Pékin. A chaque provocation de cet embarrassant allié, les dirigeants chinois redoutent d’être pris au piège: ou bien ils expriment une vigoureuse condamnation et le pouvoir à Pyongyang trouvera un nouvel agissement embarrassant Pékin. Ou bien, ils réagissent modérément et les Coréens du nord se croiront autorisés à recommencer. Mettre le régime nord-coréen en péril n'est pas non plus dans l'intérêt chinois. Pour Pékin, une réunification de la Corée ne présente pas beaucoup d'avantages... 

Lorsqu’en mars 2010, une torpille a coulé la corvette sud-coréenne Cheonan, provoquant la mort de 46 marins, la Chine s’est ainsi abstenue de condamner la Corée du nord. Elle a annoncé sa propre enquête sur l’origine de ce naufrage mais elle n’en a jamais publié les conclusions. Cette fois-ci, Pékin s’est contenté de réclamer «le maintien de la paix et de la stabilité». Puis «après mûre réflexion» le gouvernement chinois a proposé d’accueillir «les chefs des négociations à six pour échanger les points de vue sur les fortes préoccupations actuelles».

Les «négociations à six» sont des pourparlers commencées en 2003 pour mettre fin au programme nucléaire militaire nord coréen. Y participaient des représentants des deux Corées, de la Chine, des Etats-Unis, du Japon et de la Russie. En avril 2009, les dirigeants de Pyongyang ont claqué la porte. Et ils veulent d’autant moins revenir que les autres participants exigent des excuses pour le coulage du Cheonan. 

La Chine ne propose pas une reprise des négociations mais seulement que les négociateurs se rencontrent. Pyongyang y trouverait une occasion de sortir de son isolement. Outre les difficultés de mise en place de sa succession, l’armée nord-coréenne a-t-elle tiré sur l’ile Yeongpyeong pour  provoquer une reprise des négociations à six sans conditions? Voire pour obtenir un dialogue direct avec les Etats-Unis en vue d’obtenir des garanties de sécurité pour le régime de Pyongyang? Cette thèse apparait dans les télégrammes diplomatiques américains dévoilés par Wikileaks. Et, vu de Pékin, cette sorte de «logique» est plausible au pays de Kim Jong-il.

La Chine joue un jeu serré. Elle entend avoir les meilleures relations économiques possibles avec la Corée du sud mais ne veut pas retrouver cet allié des Etats-Unis directement à sa frontière. Aussi imprévisible qu’elle soit, la Corée du nord joue pour Pékin un rôle d’Etat tampon fort utile.  

Ce qui ne vaut pas dire que l’hypothèse d’un effondrement politique du régime de Pyongyang est exclue. Dans cette éventualité, à en croire certaines confidences recueillies par la diplomatie américaine et reproduites par Wikileaks, Pékin pourrait exiger que les troupes américaines ne remontent pas jusqu’à la frontière avec la Chine ou que la nouvelle Corée s’engage à ne jamais être hostile à la Chine. Pas question pour les dirigeants chinois actuels ou futurs de se laisser prendre de cours par une éventuelle réunification de la Corée. Ils estiment être dans une position incomparablement plus solide que l’Union soviétique dont le régime s’est effondré peu après la réunification de l’Allemagne. Mais ils ont aussi bien noté le précédent.

Richard Arzt

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