Monde

Les arrestations de mafieux servent-elles à quelque chose?

Margherita Nasi et Grégoire Fleurot, mis à jour le 03.12.2010 à 6 h 44

Les arrestations de grands chefs de la mafia se succèdent depuis quelques années, mais l'influence du crime organisé en Italie semble intacte.

Antonio Iovine après son arrestation, le 17 novembre 2010 à Naples, REUTERS/STRINGER Italy

Antonio Iovine après son arrestation, le 17 novembre 2010 à Naples, REUTERS/STRINGER Italy

Mercredi 17 novembre, Antonio Iovine, présenté comme «le chef de la Camorra napolitaine», était arrêté à Casal di Principe, une petite ville proche de Naples. A peine deux jours plus tard, c’était au tour de Domenico Giorgi, un chef de la N’drangheta (la mafia calabraise), de se faire arrêter près de Turin. Depuis plusieurs années, il ne se passe pas un mois sans que des prises de «boss» et autres membres importants des mafias italiennes ne soient relatées dans les médias italiens et internationaux, souvent accompagnés des titres tels que «L’Italie porte un coup dur à la mafia». Pourtant, les articles faisant état de l’influence toujours bien réelle des organisations mafieuses du sud du pays, et même de leur extension sur de nouveaux territoires comme la Lombardie, semblent tout aussi nombreux. Les arrestations de mafieux en Italie servent-elles vraiment à quelque chose?

De mai 2008 à juillet 2010, les autorités du pays ont arrêté 6.483 mafiosi, soit une moyenne de huit par jour, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Sur la même période, 26 des 30 fugitifs les plus recherchés ont été arrêtés. Et le nombre de détenus soumis au 41 bis (la loi qui permet de renforcer les normes de sécurité dans le cas d'emprisonnement de mafieux, pour éviter par exemple le contact avec les autres membres de l'organisation criminelle) a augmenté, pour atteindre 681. Le patrimoine des «boss» a également été sévèrement touché: des biens pour une valeur totale de presque 15 milliards d'euros, toujours selon les chiffres officiels, ont été confisqués.

Il y a un véritable «rouleau compresseur répressif» en Italie depuis le retour de Berlusconi au gouvernement, juge Xavier Raufer, criminologue spécialiste de la criminalité italienne. Car c’est environ un quart des effectifs des mafias italiennes — entre 22.000 et 24.000 personnes selon les estimations (1) — qui a été arrêté au cours des deux dernières années.

Quel impact réel?

La première fois que le pouvoir italien a affirmé avoir éradiqué la mafia dans le pays remonte à 1911. Il faut donc toujours garder à l’esprit la communication autour de la répression et la tendance à la fanfaronnade des autorités lorsqu’on analyse les derniers développements de la lutte contre le crime organisé.

Si les mafias aiment être discrètes, les autorités ont au contraire tout intérêt à montrer au public qu’elles s’attaquent au problème avec énergie. Le pouvoir médiatise donc les arrestations, en leur donnant une importance qui ne reflète pas toujours la réalité. Une méthode de communication empruntée à la police new-yorkaise, passée maître du genre à la grande époque de la lutte antimafia dans la ville, explique Xavier Raufer:

«Lorsque vous avez des informations sur un réseau mafieux ou un criminel en particulier, l’astuce consiste à faire croire aux médias dans des interviews ou par d’autres moyens que cette organisation est la plus importante ou que ce mafieux est le chef le plus recherché. Ainsi, quand vous arrêtez effectivement la personne après plusieurs mois de travail de communication, les journaux feront part d’une grande avancée dans la lutte antimafia, alors que ce n’est pas forcément le cas.»

Toutefois, Antonio Patrono, membre du Conseil supérieur de la magistrature, assure que les arrestations affaiblissent bel et bien les organisations criminelles: «Il est certain que les coups portés par l’arrestation des anciens chefs ont été très durs, parce que s’il est vrai qu’un chef de Cosa Nostra reste un chef même en prison, il est tout aussi vrai qu’il lui est plus difficile d’exercer son influence.» Xavier Raufer confirme que les récents coups de filets «ont fait vraiment mal à la Camorra» même si le crime organisé reste très présent dans la vie sociale, économique et politique du pays. Selon l’association SOS Impresa, qui aide les entreprises victimes du racket de la mafia, le chiffre d’affaire du crime organisé en Italie atteint 130 milliards d’euros, soit environ 8,5% du PIB national, pour un bénéfice de 70 milliards d’euros.

Alors, pourquoi, malgré un travail de répression en apparence efficace, les mafias persistent-elles?

D’abord parce qu’elles ont su évoluer, s’adapter aux nouveaux défis. Cosa Nostra a ainsi abandonné peu à peu la structure pyramidale qui la caractérisait. Aujourd’hui, les mafias tendent à se structurer autour d’une «organisation de type horizontal», explique Giuseppe Carlo Marino, professeur à l’Université de Palerme, auteur de Storia della mafia: «ce type de structure est plus efficace pour la prospérité des intérêts mafieux: il est plus difficile d’en venir à bout, les chefs se multiplient et si un groupe se dissout, il en reste d’autres».

«La mafia est un organisme vivant, biologique, poursuit Xavier Raufer pour expliquer le perpétuel renouvellement des membres: quand on coupe une branche, une autre pousse à sa place. La principale raison à cela est que la possibilité de s’enrichir est telle qu’il y aura toujours quelqu’un pour prendre la place d’un mafieux qui va en prison. Ceux qui partent sont remplacés de manière systématique».

Extension territoriale

Autre évolution, géographique cette fois: les mafias ne se cantonnent plus à leurs territoires d’origines respectifs. Dans son rapport au Parlement relatif au premier semestre 2010, la DIA (Direzione Investigativa Antimafia) s’inquiète de l’implantation de la 'Ndrangheta, la mafia calabraise, dans les riches régions du Nord comme la Lombardie. «Enracinée depuis un moment sur ces territoires, la ‘Ndrangheta interagit avec le milieu entrepreneurial de Lombardie», lit-on dans le rapport, qui met en garde contre le risque d’infiltration mafieuse dans l’attribution des marchés publics pour l’Exposition Universelle qui se tiendra à Milan en 2015.

Roberto Saviano, auteur du best-seller Gomorra, s’est attiré les foudres de la Ligue du Nord à laquelle il reproche de traiter avec la ‘Ndrangheta. Des «accusations infâmes» pour le ministre de l’intérieur Roberto Maroni. Mais s’il nie une collusion avec son parti, l’ancien chef du groupe parlementaire de la Ligue reconnaît la présence de la ‘Ndrangheta dans le Nord du pays:

«Je suis le ministre de l'Intérieur et je combat la 'Ndrangheta. Je sais donc bien qu'elle est présente au Nord, mais je suis aussi un partisan de la Ligue et je sais tout aussi bien qu'il n'y a pas de dialogue entre la 'Ndrangheta et nous.»

Ces organisations ne se cantonnent plus au seul territoire italien. Ainsi pour le professeur Marino, qui travaille sur le livre Globalmafia, à paraître en janvier 2011, la vraie nouvelle dimension du crime organisé, c’est son internationalisation:

«Si la mafia existe encore, c’est qu’elle n’est plus identifiable à la coppola sicilienne. Les organisations criminelles se détachent de leurs territoires d’origine et se projettent sur la scène internationale, où manquent les moyens de répression d’un tel phénomène, et surtout, les moyens de compréhension de ce genre d’organisations».

Corruption des politiques

Dernier problème, et de taille: les arrestations ne semblent pas avoir de répercussions sur la collusion entre mafias et politique. Bien au contraire. Pour Pino Arlacchi, sociologue et politicien italien devenu célèbre pour ses études et ses essais sur la mafia, ces liens sont même plus étroits aujourd’hui que par le passé: «Aujourd’hui les mafieux embrassent tout l’espace politique, ils se faufilent plus facilement dans les administrations».

Alexander Stille écrivait dans les colonnes de Slate après la vaste opération contre la ‘Ndrangheta en juillet 2010:

«De nombreux hommes politiques transalpins continuent de promouvoir et de bénéficier d’un système fait de corruption et favoritisme –système qui offre une multitude de possibilités économiques aux organisations mafieuses de type ‘Ndrangheta. C’est pour cela que la quasi-totalité des réformes de la justice pénale des seize dernières années vise à réduire les prérogatives du procureur, à édulcorer les législations anti-mafia et anti-corruption, et surtout à rendre extrêmement complexe les enquêtes dirigées contre les hommes politiques eux-mêmes. Seize années, autrement dit, depuis l’entrée en scène politique du premier ministre Silvio Berlusconi, lui-même mis en cause dans plusieurs affaires de corruption; c’est loin d’être une coïncidence.»

En août 2010, lors du comité national pour l’ordre et la sécurité qui s’est tenu à Palerme, l'ancien secrétaire et fondateur du Parti démocrate Walter Veltroni rappelait au gouvernement que les succès dans la lutte contre la mafia sont l’œuvre des magistrats et des forces de l’ordre. Une réalité bien italienne et qui, pour Pino Arlacchi, témoigne d’un «déficit d’initiatives contre la mafia: dans d’autres pays, aux Etats-Unis par exemple, la lutte contre la mafia n’est pas l’apanage de la police et de la magistrature, les dirigeant politiques aussi jouent un rôle important. En Italie il n’en a jamais été ainsi: l’importance de la magistrature est un mauvais signe».

Le vote secret au Parlement, fin septembre, qui a interdit l’utilisation des écoutes téléphoniques dans l'enquête sur des liens présumés entre l'ancien secrétaire d'Etat à la Justice, Nicola Cosentino, et le crime organisé, n’est pas du meilleur augure. Sans parler de la condamnation, le 20 novembre, du sénateur Marcello Dell’Utri, ami de longue date du Premier ministre, à sept ans de prison pour médiation entre Berlusconi et Cosa Nostra. Une décision qui reconnaît implicitement le lien entre la mafia et le Cavaliere.

 Margherita Nasi et Grégoire Fleurot

(1) environ 5.000 membres pour la Cosa Nostra sicilienne, 6.000 pour la ‘Ndrangheta, 7.200 pour la Camorra  et environ 1.500 pour la Sacra Corona Unita (Pouilles)

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