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Le «cablegate» en 10 questions

Cables to the Tower - ANZAC Bridge, Sydney/Alex E. Proimos via Flickr CC License by

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Depuis le dimanche 28 septembre, l'organisation Wikileaks, en partenariat avec cinq grands médias internationaux, publie des documents diplomatiques américains secrets. Slate revient sur cette nouvelle fuite mondiale en 10 questions.

1. Qu’est-ce que le «cablegate»?

«Cablegate» est le nom donné par l’organisation Wikileaks à sa dernière opération de publication de documents secrets. Après des documents militaires américains sur les guerres d’Irak et d’Afghanistan, il s’agit cette fois de 251.287 câbles diplomatiques du Département d’Etat et de plus de 250 ambassades et consulats américains à travers le monde. Environ 90% des télégrammes diplomatiques couvrent une période allant de 2004 à mars 2010 et les autres remontent jusqu'à 1966. 7% environ sont classifiés «secret» et 40% «confidentiel», les autres étant non classifiés. 3.802 documents ont été envoyés depuis la France. Cinq journaux partenaires de l’opération (Le Monde, The New York Times, The Guardian, El Pais et Der Spiegel) publient leurs décryptages depuis dimanche 28 novembre au soir.

2. Qui est l’auteur des fuites et Wikileaks peut-elle être poursuivie?

Fidèle à ses habitudes, Wikileaks n’a pas révélé l’identité du ou des individus qui lui ont fourni les documents. Mais les autorités américaines ont un suspect: Bradley Manning, un militaire américain âgé de 23 ans. Le jeune homme, qui a accès à la base de données sécurisée utilisée par les militaires et les diplomates américains, se vante au cours de discussions en ligne avec le hacker Adrian Lamo d’avoir fait des copies de documents secrets. Ce dernier le dénonce au FBI et à l’armée et envoie des extraits de ses discussions au site Wired, par peur d’être accusé de complicité. Bradley Manning est rapidement arrêté et incarcéré. En juillet, il est inculpé pour avoir «communiqué, transmis et livré à une source non-autorisée des informations sur la défense nationale». Il risque 52 ans de prison.

Interpol vient de rajouter Julian Assange à sa liste des personnes recherchées, non pas pour son rôle de fondateur de Wikileaks mais pour une affaire de «crimes sexuels» en Suède. Le gouvernement fédéral américain enquête quant à lui actuellement pour savoir si Assange a enfreint la loi américaine en publiant des documents diplomatiques. Le ministre américain de la Justice, Eric Holder, a déclaré que son ministère et le Pentagone mènent une «enquête criminelle active et en cours» sur les activités de Wikileaks et sur quiconque a eu les documents en sa possession à un moment donné. Mais mettre Assange derrière les barreaux ne sera pas chose facile: les protections du premier amendement de la constitution américaine garanties par la Cour suprême ont régulièrement empêché la justice de faire condamner des individus sous l’Espionage Act de 1917. Les observateurs judiciaires estiment néanmoins qu’une tentative de poursuite judiciaire américaine est probable, notamment à cause d’une lettre envoyée par l’avocat général du Département d’Etat Harold Koh à Assange quelques jours avant la fuite. Ce geste «a mis le gouvernement dans une position de le poursuivre» a déclaré l’ancien avocat général de la CIA.

3. Qu’est-ce qu’un câble diplomatique?

Pendant longtemps, le mot «câble» se référait aux télégrammes codés en morse envoyés par les diplomates entre eux. De nos jours, le mot désigne les message envoyés par le système de communication diplomatique, qui fonctionne aux Etats-Unis comme une sorte de système d’emails de groupe. A la différence d’un email, le câble diplomatique est stocké dans une base de données et peut être consulté par toutes les personnes qui ont accès à cette base, en fonction du niveau de confidentialité.

4. Y a-t-il vraiment des révélations dans les documents Wikileaks?

Wikileaks avait prévenu sur le site de microblogging Twitter dès lundi 22 novembre: «La prochaine publication fait sept fois la taille des War Logs de l’Irak. Pression intense dessus depuis des mois» (finalement, il y a moins de câbles que de war logs), ou encore «Les prochains mois vont voir un nouveau monde, où l’histoire mondiale sera redéfinie». Certains se demandent ce que cette nouvelle fuite nous apprend vraiment, ou si la publication de tous les documents était vraiment nécessaire. The Economist parle de «potins», tandis que d’autres observateurs estiment que les documents sont simplement des confirmations de ce que l’on savait déjà. La BBC fait un résumé des différents points de vue sur le sujet, de ceux qui trouvent la fuite simplement embarrassante à ceux qui pensent qu’elle va changer la manière dont fonctionne la diplomatie internationale.

5. Qu’apprend-on sur la France et sur Nicolas Sarkozy?

Le Monde consacre un long article aux câbles de l’ambassade américaine à Paris. Les documents laissent transpirer l’admiration de l’ambassadeur pour le «président le plus pro-américain depuis la Seconde Guerre mondiale», révèlent que Nicolas Sarkozy a annoncé sa candidature pour l’élection présidentielle aux américains seize mois avant son annonce officielle, que «Sarkozy a déclaré que la France et la communauté internationale allaient devoir aider les Etats-Unis à résoudre la situation en Irak. Peut-être en remplaçant l'armée américaine par une force internationale» ou encore qu’il a «concentré à un degré sans précédent tous les pouvoirs à l'Elysée». Une anecdote sur le fait que ses conseillers n’osent le contredire: «Ils ont détourné l'avion du président pour éviter qu'il voit la tour Eiffel éclairée aux couleurs de la Turquie à l'occasion de la visite du Premier ministre Erdogan.» A partir de 2007, certains commentaires sont moins flatteurs: le président français est «susceptible et autoritaire», «très irritable», «frénétique», «impulsif».

Parmi les autres informations révélées, une note selon laquelle le roi du Barheïn Hamad Ben Issa Al-Khalifa aurait qualifié le Rafale de «technologie d’hier» (information démentie par le ministère des Affaires étrangères bahreïni), ou un entretien de 2006 entre l’ambassadeur américain et Dominique Strauss-Kahn où ce dernier qualifie l’engouement des Français pour Ségolène Royal d’«hallucination collective».

6. Quels sont les potins révélés par les documents?

Là où les warlogs de Wikileaks sur la guerre en Afghanistan racontaient la vie quotidienne des soldats qui y sont déployés, le «cablegate» ou les «statelogs» représentent «la plus grosse fuite mondiale de potins géopolitiques: des diplomates ricanant des histoires sexxxy, des finances douteuses et des habitudes bizarres des dirigeants étrangers» comme l’écrit Gawker. On y apprend que Khadafi n'aime pas trop l'avion, surtout quand il passe au-dessus d'eau, ni être logé plus haut qu'au premier étage lors de ses déplacements. Il se fait injecter du botox et, très hypocondriaque, a constamment besoin d'être accompagné par son infirmière ukrainienne, décrite comme une «blonde voluptueuse». Le prince Andrew d'York, le frère du prince Charles, a fait des remarques «inappropriées» à propos d'une «agence britannique du maintien de l'ordre et d'un pays étranger».

Le penchant de Silvio Berlusconi pour de fréquentes fêtes jusqu'au bout de la nuit fait «qu'il ne se repose pas assez». La première dame russe «génère des tensions entre les camps et reste le sujet de rumeurs passionnées». Svetlana Medvedeva tient aussi une liste de responsables politiques dont la carrière mériterait de «souffrir» parce qu'ils n'ont pas fait preuve de loyauté auprès de son mari... La femme du leader d'Azerbaïdjan a subi tellement d'opérations de chirurgie esthétique qu'il est possible de loin de la confondre avec une de ses filles, la seule différence étant qu'elle n'a presque plus d'expressions du visage.

7. Les Etats-Unis ont-ils demandé à leurs diplomates d’espionner leurs homologues?

Une des principales révélations est la consigne donnée par le gouvernement américain à ses employés et aux ambassadeurs de récolter des informations sur leurs homologues. Une dépêche secrète d'avril 2009, signée par Clinton, demande aux officiels du Département d'État de collecter les «données biométriques», y compris les «empreintes, photos d'identité, l'ADN et les scans rétiniens» de dirigeants africains. Une autre dépêche secrète ordonne aux diplomates américains postés aux quatre coins de la planète, y compris aux Nations unies, d'obtenir les mots de passe, les clés de chiffrement personnelles, les numéros de carte de crédit, ceux de leurs comptes de voyageurs fréquents, ainsi que d'autres données liées à des diplomates. C'est ce point qui pose le plus problème, selon Jack Shafer, de Slate.com, «il est impossible que les nouvelles révélations de WikiLeaks ne poussent pas Hillary Clinton à devenir le corps du délit. Qu'importe si elle quitte ses fonctions la semaine prochaine, ou le mois prochain, mais la Secrétaire d'État, humiliée et affaiblie, devra payer».

8. Qu’apprend-on sur la Corée du Nord et sur l'Iran?

Les câbles américains montrent comment Israël a tout fait pour pousser les Etats-Unis à sanctionner l’Iran, allant jusqu’à envisager de bombarder son ennemi, et comment le secrétaire d’Etat américain à la Défense Robert Gates s’oppose à toute frappe israélienne qui n’aurait pour conséquence selon lui que de retarder le programme iranien de quelques mois. Israël a par ailleurs reçu une injonction de cesser «toute allégation selon laquelle le gouvernement américain aidait Israël à se préparer à une attaque contre l'Iran». Selon un des documents, le roi saoudien Abdallah «exhorte fréquemment les Etats-Unis à attaquer l’Iran pour mettre fin à son programme nucléaire». Mahmoud Ahmadinejad a estimé que les documents sont «sans valeur» et «ont été préparés et diffusés par le gouvernement américain selon un plan et dans un objectif précis. Ils font partie d’une campagne de guerre d’information, mais n’auront pas l’impact politique désiré».

Un des documents montre que le vice-ministre des Affaires étrangères chinois a confié à des responsables américains que la Corée du Nord s’était comportée comme un «enfant gâté» pour attirer l’attention des Etats-Unis en avril 2009 après des envois de missiles. Selon une autre note de l’ambassadeur américain en Corée du Nord, le vice-ministre des Affaires étrangères de Séoul affirme que deux membres importants du Parti communiste chinois lui ont confié qu’ils soutiennent une réunification de la Corée sous le contrôle du Sud, rapporte le Guardian. Le même diplomate a confié à l’ambassadeur américain que la jeune génération du Parti communiste chinois ne considère plus la Corée du Nord comme un allié fiable et ne risquerait pas un conflit armé sur la péninsule. Ces révélations interviennent alors que la tension entre les deux Corées a atteint de nouveaux sommets après le tir de missile du Nord qui a fait quatre morts au Sud.

9. La fuite va-t-elle rendre les gouvernements plus ouverts?

Un des slogans de Wikileaks est d’«ouvrir les gouvernements» [opening governments] en publiant des documents secrets pour plus de transparence. Mais certains critiques estiment que le «cablegate» pourrait avoir l’effet inverse. Anne Applebaum écrit ainsi sur Slate:

«Il ne faut pas s'attendre à ce qu'un meilleur gouvernement surgisse de ces indiscrétions, attendez-vous par contre à plus de secrets. Est-ce que l'ambassadeur américain dans un pays X donnera encore à Washington son évaluation franche du Président de X s'il sait que ses opinions pourraient apparaître dans le journal du lendemain? Ce n'est pas très probable. Est-ce qu'un dirigeant étranger dira à un diplomate américain ce qu'il pense réellement du Président iranien Mahmoud Ahmadinejad s'il sait que ses dires pourraient ressortir sur WikiLeaks? J'en doute. Les correspondances diplomatiques passeront peut-être maintenant par la lente voie postale: les communications orales remplaceront les écrites, et les discussions officieuses se feront peut-être  désormais à l'extérieur, dans la rue et les klaxons, au cas où quelqu'un tendrait l'oreille.» 

En France, François Baroin a annoncé que la publication de ces câbles amènera les autorités françaises à redéfinir les modalités de transmission de documents de nature diplomatique au sein du dispositif de la chancellerie française. Les autorités américaines lancé une révision des procédures de sécurité de l’information dans toutes les agences fédérales et les administrations.

10. Quelle sera la prochaine fuite de Wikileaks?

Julian Assange, le fondateur de l’organisation, lève le voile sur la réponse dans une interview-fleuve au magazine économique Forbes: cela pourrait être une grande banque. Dans cet entretien réalisé deux semaines avant le Cablegate, Julian Assange affirme que 50% des documents dont il dispose ont trait au secteur privé et estime que leur publication pourrait «tirer vers le fond une banque ou deux». Et on devrait vite savoir lesquelles, puisqu’Assange affirme avoir une «mégafuite» en vue de dizaines de milliers de documents «en rapport avec une banque» américaine, qui pourrait être Bank of America.

Grégoire Fleurot

Pour mieux vous retrouver dans cette masse de documents qui jettent une lumière crue sur la diplomatie mondiale, Slate.fr, en partenariat avec Owni.fr et LeSoir.be, vous propose de suivre les développements du dossier grâce au live-blogging assuré par Owni ainsi que grâce à une application développée pour l'occasion.

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