France

Pourquoi Mélenchon me file de l’urticaire

Titiou Lecoq, mis à jour le 21.01.2011 à 11 h 50

Sa violence verbale annihile sa pensée: son livre l'illustre très bien.

Jean-Luc Mélenchon à la Fête de la Fraternité à Arcueil, en septembre 2010. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Jean-Luc Mélenchon à la Fête de la Fraternité à Arcueil, en septembre 2010. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Jean-Luc Mélenchon a déclaré le 21 janvier sur l'antenne de BFMTV qu'il serait candidat à l'élection présidentielle de 2012. «La décision est prise. On a bien réfléchi et je propose ma candidature à l'élection présidentielle», a-t-il déclaré. 

Nous republions l'article que Titiou Lecoq avait consacré à son livre Qu'ils s'en aillent tous! en décembre 2010.

***

Je sais, c’est moche à avouer mais à un moment il faut bien admettre la vérité : écouter Jean-Luc Mélenchon parler s’apparente pour moi à une forme de torture moderne.

Et manque de bol, cet homme parle beaucoup.

Comme ce genre de réactions épidermiques est quand même assez rare, je me suis interrogée sur le pourquoi. De toute évidence, ce ne sont pas ses idées qui provoquent chez moi une forme inédite de psoriasis. Les idées, on les partage, on les approuve, on les rejette, on est dans le domaine du rationnel — à la limite certaines peuvent provoquer une légère nausée. Mais elles sont rarement urticantes. Les idées du patron du Parti de Gauche sont inspirées par les formes de gouvernements en Amérique latine et le modèle de la Constituante sous la Révolution française – bref, rien d’agaçant.

Ce qu’on lui reproche le plus fréquemment, c’est la triade populisme-démagogie-Le Pen de gauche. D’abord, dire que Jean-Luc Mélenchon participe à une lepenisation des esprits me paraît au minimum abusif. C’est banaliser l’extrême droite, passer sous silence ce qu’il y a de plus dangereux dans son discours. Quant au populisme et à la démagogie, pourquoi pas, mais les termes sont trop vagues pour expliquer quoique ce soit.

Qu'ils s'en aillent tousConséquemment, dans un souci de rigueur scientifique, j’ai décidé de lire le dernier livre de Jean-Luc Mélenchon, «Qu’ils s’en aillent tous!». Je l’ai lu quatre fois. (Mon médecin m’avait heureusement prescrit un traitement préventif.) Et je suis désormais en mesure d’expliquer ce qui m’horripile littéralement dans son discours : un ensemble de procédés rhétoriques qui mène le débat politique au point zéro de la réflexion dans la mesure où il s’adresse avant tout à la pulsion et à l’émotion. Procédés qui fonctionnent sur le principe même que Jean-Luc Mélenchon met son énergie à dénoncer — et ça, c’est une belle ironie. En effet, il explique que les infos à la télé privilégient «L’émotion plutôt que le raisonnement. Puis, la pulsion plutôt que l’émotion: le cul et la cogne.» (p40)

Et bien c’est précisément quand il fait la même chose dans son discours politique que je me roule par terre. Evidemment, il ne parle pas de cul. En revanche, «la cogne» est là, omniprésente, sous la forme d’une violence verbale qui annihile la pensée.

Les registres lexicaux qui innervent les discours de Jean-Luc Mélenchon reposent, dans le fond, sur son amour immodéré pour la métaphore qui n’explique rien et renvoie juste à des peurs.

1°) Il animalise ses adversaires

Mélenchon, c’est l’anti-La Fontaine des temps modernes. Là où La Fontaine humanisait les animaux pour dénoncer les travers de sa société, Mélenchon rabaisse systématiquement ses adversaires au rang de méprisables créatures. Quand il a traité Laurence Ferrari, Arlette Chabot et Anne-Sophie Lapix de «perruches médiatiques», on pouvait s’interroger sur une certaine forme de misogynie latente. Mais il réserve exactement le même traitement aux hommes. Il y a une vraie équité dans ses insultes envers tous ceux qui ne sont pas d’accord avec lui.

Sur son blog, c’est souvent nominatif comme pour Manuel Valls qui «lèche avec application la main qui tient le fouet tout prêt».

Mais dans son livre, ce sont plus généralement tous ceux qu’il accuse d’être au service du système libéral qui sont déshumanisés, présentés comme :

- Des fous irrationnels:

«Leur dernière lubie est de privatiser les infrastructures d’énergie.» (p 80) S’agissant des dirigeants de l’Europe (je suppose, puisque c’est la première phrase d’un paragraphe dans le chapitre Sortir du traité de Lisbonne).

- Des animaux (de loin le registre le plus étendu.)

«Contaminés jusqu’à la moelle par la finance, les dirigeants de ces entreprises couvent leurs stock-options comme une poule ses œufs» (p 57 – au sujet du CAC 40.) «Les sociaux-démocrates européens aboient» (p14), «elle a les requins à domicile […] ses larbins la picorent vive.» (p 49 au sujet de Liliane Bettencourt).

- De vagues formes vivantes:

«Ce que trouveront utile de faire des ectoplasmes du genre du chrétien-démocrate belge Van Rompuy et de la baronne travailliste anglaise Ashton, ces poules mouillées de l’Union européenne élevées sous le parapluie américain.» (p 121)

- Des êtres dont les actions sont uniquement motivées par des pulsions:

«Ce type a l’art de sentir le traître qui sommeille dans chaque carriériste qui gémit de désir en passant devant la vitrine des pâtissiers de la politique.» (Sur son blog, au sujet de Nicolas Sarkozy)

A noter que le registre de l’animalité ne s’applique pas qu’aux humains. Jean-Luc Mélenchon l’étend à tous les ennemis y compris quand il s’agit d’institutions privées ou publiques. Ainsi des banques: «vibrionne un essaim de banques prédatrices» (p 49), «elles mordent cruellement la main qui les a tirées d’affaire» (p 50), «Il faut dire que la maison BNP Paribas est gorgée comme une tique sur le cou d’un chien errant» (p 59).

Comme il n’en est pas à une contradiction près, Mélenchon traite ses opposants comme des animaux alors qu’il propose comme mot d’ordre de son programme: «L’humain d’abord!» (p17). Certes, j’imagine qu’il pourrait me répondre que «Ce sont eux, ces prédateurs, ces vautours de la finance qui se comportent comme des rapaces avides du sang du peuple. Quand ils se comporteront en hommes, je les traiterai en hommes.» (Ça, c’est de moi. Quatre lectures de son livre et je peux vous faire du Mélenchon à la demande.)

Le principe c’est donc: nos ennemis nous traitent mal, je vais mal les traiter. Sauf que la suite logique, c’est que si je fais comme eux, je suis comme eux, donc je ne vaux pas mieux que ce que je dénonce. Ce mépris, cette violence sont dérangeants parce que présenter ses adversaires comme des animaux nuisibles évite toute argumentation un peu poussée. Le jugement arrive avant l’analyse, précède la démonstration. Le rôle du politique, c’est d’expliquer, d’argumenter, de proposer – plutôt que d’insulter, à moins de n’être qu’une rhétorique ivre d’elle-même. C’est un moyen aussi facile qu’affligeant d’obtenir l’adhésion de l’auditoire.

2°) Présenter le système comme une entité vivante diabolique

On peut juger que le système libéral actuel est nocif. De là à en faire une sorte de remake de l’exorciste, c’est complètement passer sous silence les mécanismes de fond.

Dans son livre, si les suppôts du libéralisme, par leur simple adhésion à lui, se transforment en animaux, le système lui-même est présenté comme une entité vivante. Il est presque personnifié, subissant ainsi le traitement inverse, passant de l’inanimé au vivant. La «main invisible du marché» revient tout le temps (p64, 80, 91, 94, 103 et j’ai dû en rater des occurrences). Mais l’expression ne renvoie pas du tout au sens d’Adam Smith pour qui il s’agissait de décrire comment des décisions des agents économiques pouvaient jouer en faveur du bien-être général. Donc une vision plutôt rassurante.

Là, elle n’est utilisée que pour effrayer, dans un système de personnification diabolique de la finance. Une figure qu’on retrouve partout:

«Nous avons nous-mêmes lâché le monstre dans notre cour. Il n’en a jamais assez.» (p 74 au sujet du capitalisme et l’Europe), «mettre en place le monstre » (p 87). Et l’exorcisme prend une forme précise: «On peut prendre le libre-échange à la gorge et le traîner à la porte de la maison. » (p 99)

3°) Dernière métaphore récurrente : le registre de la maladie

Le «cancer de la finance» (p62), qui peut aussi se transformer en «virus de la finance» (p94). (Ce qui explique que les dirigeants soient «contaminés jusqu’à la moelle par la finance»):

«Arracher les racines profondes que le cancer de l’Europe libérale a incrustées dans la chair de notre République» (p86).

La guerre en Europe: «la guerre y reviendra aussi spontanément que la moisissure aux murs humides» (p116)

«La relation entre Français et Allemands est toujours, pour finir, le point sensible où s’infectent toutes les fièvres» (p119).

Heureusement, Jean-Luc Mélenchon est également capable d’argumenter ses positions.

Malheureusement, il semble de plus en plus souvent préférer la voie de la métaphore facile.

Je me suis auto-diagnostiquée un dernier élément d’agacement: l’impression d’une mégalomanie galopante.

«Avez-vous remarqué comment depuis que je m’y suis mis nombre de responsables de tous bords se décomplexent et ne se laissent plus marcher sur les pieds dans les interviews? C’est excellent. Il faut mener une lutte contagieuse.»

Comme l’explique un sociologue cité dans un article de L’Express, contrairement à ce qu’il a l’air de penser, Jean-Luc Mélenchon n’est pas l’instigateur d’une révolte mais simplement représentatif d’une tendance des politiques à se montrer hostiles envers les journalistes. Comment peut-il écrire: «Je sais bien que ma manière de parler, fort et cru, est une transgression de cet ordre mielleux» (p32)? D’abord, on a envie de demander quel ordre mielleux quand on voit comment (au hasard) Nicolas Sarkozy s’adresse aux journalistes. Et surtout, comment peut-il ne pas voir qu’il fait précisément le spectacle attendu? Que si sa manière de s’exprimer est transgressive, ce n’est qu’une transgression de parade.

Cette mégalomanie transparaît surtout à travers un point qui me paraît d’une naïveté effrayante. Jean-Luc Mélenchon pense être dangereux pour le système:

«Si ces gens-là s'en prennent à moi, c'est parce que j'ai dit qu'au delà de vingt fois le revenu moyen, je prends tout. Madame Ferrari, elle a une raison de me détester. Si j'arrive au gouvernement, je vais lui prendre 760.000 euros sur son million annuel. Je comprends que ça l'énerve».

On nage en plein délire. Qui actuellement en France pense sincèrement que Jean-Luc Mélenchon est dangereux? A part les socialistes qui craignent une dispersion des voix aux prochaines élections, c’est-à-dire qui pensent uniquement en terme de calcul électoral. Sur ce point, Mélenchon semble tellement gonflé de son importance qu’il en vient à sous-estimer la plasticité du système qui ingère sans difficulté (et c’est sa plus grande force) les révoltes, les opposants, voire qui s’en nourrit.

J’imagine que si Mélenchon me répondait, ça donnerait à peu près ceci:

«Moi je suis violent?! La violence, mademoiselle la fourmi chipoteuse, évidemment vous êtes incapable de voir qu’elle est de l’autre côté, vous qui êtes confortablement installée dans votre palace de bien pensance. Ce sont eux, les nantis, les profiteurs, qui dégradent tout, qui salissent notre société, comme des parasites sur une plaie ouverte, eux qui pillent le travail du peuple en le laissant sans rien, au bord de la route pendant qu’ils festoient sur les ruines de la République.»

A quoi je me contenterais de citer un homme politique qu’il apprécie particulièrement et qui dénonçait «l’arrogance bouffie de certitude et de contentement de soi» («des nomenclatures libérales et sociale-démocrates» p14 de «Qu’ils s’en aillent tous!»). Monsieur Mélenchon, vous n’auriez pas pu mieux vous décrire.

Titiou Lecoq

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