Monde

Ça chauffe pour le climat et ils sirotent des margaritas

Bill McKibben, mis à jour le 01.12.2010 à 11 h 31

Pourquoi le sommet sur le climat de Cancun pourrait être tout aussi décevant que celui de Copenhague.

Margarita / House of Sims via Flickr CC  License by

Margarita / House of Sims via Flickr CC License by

L’air est mordant, l’hiver à Copenhague. Lors du sommet sur le climat de l’ONU de décembre 2009, le vent glacial ne nous encourageait guère à faire un tour sur la grande roue du jardin de Tivoli, qui n’a pourtant cessé de tourner. En cette saison propice au cocooning, l’idée que le sommet ne serait qu’un pétard mouillé collait bien avec l’état d’esprit général. C’est différent à Cancun, où un nouveau sommet sur le climat de l’ONU s’est engagé le 29 novembre. Une margarita pour le délégué du Danemark, señora! Mais cocktails et soleil ne suffiront pas à réchauffer les cœurs.

Les plus attentifs se rappelleront que le report de l’examen du projet de loi sur le changement climatique  au Sénat américain avait pesé sur la conférence de l’an dernier. Le président Barack Obama s’était alors engagé sur des réductions d’émissions très modestes –4% d’ici 2020, par rapport aux niveaux de 1990. Il avait refusé de s’aligner sur les propositions plus ambitieuses de l’Europe et de certains pays en voie de développement, arguant que des objectifs élevés n’auraient aucune chance d’être avalisés par le Sénat. «Nous sommes très, très conscients de l’importance de notre législation nationale, avait à l’époque déclaré le négociateur en chef américain Todd Stern. C’est fondamental pour moi et pour tous ceux qui travaillent sur ce dossier. Impossible de faire l’impasse.»

En réalité, vous pouvez faire l’impasse –c’est d’ailleurs ce qui s’est passé. Barack Obama a décidé de ne pas donner au projet de loi sur le climat l’importance politique qu’il méritait, et celui-ci est mort au Sénat américain durant l’été dernier. Le chef de la majorité, Harry Reid, ne l’a même pas soumis au vote, tant il était persuadé que le texte n’avait aucune chance. Résultat: Copenhague fut un fiasco parce que l’administration attendait le Sénat et que celui-ci a décidé de ne pas légiférer. Or, le nouveau Sénat comporte aujourd’hui beaucoup plus de républicains. Y siège aussi ce démocrate (Joe Manchin de Virginie occidentale) qui a tiré à boulets rouges sur le projet de loi sur le climat dans ses spots de campagne. A mon avis,  Obama ne montrera pas le bout de son nez à la conférence de cette année.

Je pense en fait qu’il y aura au Mexique, en ce mois de décembre, davantage de tours de piste que d’atterrissages. Problème fondamental qui a toujours pesé sur les négociations: le fait que les riches du Nord refusent de soigner leur addiction aux carburants fossiles et que les pauvres du Sud ne puissent renoncer à leurs espoirs de développement, basés sur ces mêmes énergies. La situation est pire encore aujourd’hui –le Nord ayant également décidé de se considérer comme pauvre, ou du moins comme incapable de consacrer des ressources au changement climatique.

On sait depuis le début que ce fossé crucial pourrait nous empêcher de diminuer nos émissions de gaz à effet de serre suffisamment rapidement et qu’il ne sera peut-être plus possible de limiter les impacts du changement climatique ou de revenir en arrière. Il n’y a véritablement qu’une façon de rapprocher les deux camps: mettre sur la table un gros paquet d’argent. En théorie, les pays riches ont promis à Copenhague de débourser rapidement 30 milliards de dollars pour aider les pays pauvres à se lancer dans les énergies renouvelables. Et selon les derniers calculs de l’Institut des ressources mondiales, 28,34 milliards ont en effet été mobilisés –plus de la moitié de ces fonds provenant du Japon.

Malheureusement, une grande partie de cet argent n’est pas «nouveau et additionnel»: c’est plutôt de l’argent recyclé d’autres programmes de développement. Difficile par conséquent de croire la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton qui déclarait à Copenhague que 100 milliards de dollars seraient disponibles d’ici 2020. D’autant que tout ce que l’on a appris cette année, c’est que cet argent ne serait pas issu de «fonds publics».

Vous voulez de l'argent?

A Cancun, les Etats-Unis et d’autres pays réclameront de la transparence pour l’accès au financement rapide. Vous voulez de l’argent? Vous devrez réduire vos émissions de manière mesurable et vérifiable. Le Sud a tellement envie que les négociations progressent que l’on peut penser que le sommet aboutira à des avancées sur les questions de reporting, de surveillance et de vérifications. Il pourrait y avoir aussi de réels progrès en matière de déforestation.

Diplomatiquement parlant, il s’agira surtout de maintenir le processus dans une certaine dynamique en prévision du prochain conclave, qui a lieu l’an prochain en Afrique du Sud. Tout le monde continue à penser que si l’on y parvient, une nouvelle opportunité se présentera. Mais si l’été 2010 –avec ces 19 pays qui ont connu de nouveaux records de chaleur, les feux en Russie et le Pakistan sous les eaux– n’a pas réussi à secouer les dirigeants, je ne sais pas ce qui pourra les faire réagir.

Dans le même temps, souvenez-vous de l’accord de Copenhague, ce compromis qui a permis à Obama de sauver la face et de finalement présenter le sommet comme pas tout à fait un échec. Ce texte appelle les pays à s’auto-imposer des objectifs de réduction d’émissions, et à expliquer aux autres comment ils s’y prennent. C’est la méthode des alcooliques anonymes appliquée aux efforts internationaux: vous ne prenez aucun engagement ferme, mais au moins vous devez vous lever pendant une réunion et rendre compte de vos actions.

Le problème, c’est que personne ne se lève pour promettre de rester sobre. Au total, si vous additionnez tous les engagements associés à l’accord de Copenhague, de tous les pays, et que vous supposez qu’ils seront respectés, la quantité de carbone dans l’atmosphère fera toujours plus que doubler, et la température de la Terre dépassera les niveaux considérés non dangereux. Cette méthode basée sur les engagements non contraignants constitue un véritable pacte de «suicide collectif», a récemment estimé Tom Athanasiou, l’infatigable activiste écologiste qui dirige le Greenhouse Development Rights Network.

Une question-clé: le monde pourrait-il faire mieux –autrement dit, pourrait-il plus facilement mettre sur pied un cadre international de réduction des émissions– s’il ignorait totalement les Etats-Unis? Certes, ceux-ci représentent une part énorme des émissions de carbone de la planète. Mais à Kyoto puis à Copenhague, les Etats-Unis ont utilisé leur puissance pour réclamer des objectifs moins ambitieux (objectifs qu’ils ont finalement refusé de respecter, dans le cas de Kyoto).

Certains pensent qu’il faut simplement essayer d’aboutir à un accord raisonnable d’un point de vue scientifique, de se mettre au travail et d’espérer que Washington finira, à force d’être montrée du doigt, par participer (ou, plus vraisemblablement, que le pays finira par réaliser qu’il est en train de passer à côté de la prochaine révolution économique, celle de l’énergie verte). En matière de changement climatique plus que dans tout autre domaine, l’échec du leadership américain et le disfonctionnement du système politique des Etats-Unis est une source considérable de dégâts. Mais même sans les Etats-Unis, rien ne dit que le processus fonctionnerait véritablement mieux.

Les scientifiques ont fait leur travail. La planète se réchauffe précisément comme ils l’avaient prédit, voire plus rapidement. Le volume de dioxyde de carbone dans l’atmosphère a dépassé les 390 ppm (parties par million) dans les mois qui ont suivi Copenhague, bien plus que les 350 ppm qui représentaient, pour les scientifiques, le seuil maximum pour que la planète continue à fonctionner comme nous en avons l’habitude.

La société civile bouge: 350.org, l’ONG que j’ai cofondée pour lutter contre le réchauffement climatique, a organisé en octobre l’action politique coordonnée la plus importante que la planète ait jamais connu, avec 7.400 «groupes de travail» (des équipes de citoyens qui agissent, isolant des écoles à Londres,  cultivant des légumes sur des terres à l’abandon en Nouvelle-Zélande ou installant des panneaux solaires au Kenya) dans 188 pays. Tôt ou tard, nos dirigeants devront à leur tour réagir. Mais pour l’instant, on dirait que le tard l’emporte sur le tôt. Ils s’imaginent qu’ils négocient les uns avec les autres, mais en réalité ils ne font que tenter de négocier avec les réalités chimiques et physiques. Et ils sont les grands perdants de ce marchandage. 

Bill McKibben

Traduit par Aurélie Blondel

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