Culture

Le dernier Kanye West est un monstre

Jonah Weiner, mis à jour le 04.12.2010 à 15 h 28

«My Beautiful Dark Twisted Fantasy» est le meilleur album de l’année et de sa carrière.

Détail de la pochette de «My Beautiful Dark Twisted Fantasy» (DR)

Détail de la pochette de «My Beautiful Dark Twisted Fantasy» (DR)

A la sixième minute de «Runaway», au moment du salut solitaire de Kanye West à des «douchebags» («connards») comme lui, le rappeur réalise un effet de distorsion de sa voix tellement radical qu'elle ressemble à un synthétiseur en panne. Il dit quelque chose comme «I'mma be honest» («Je vais être honnête») mais après ça, ces mots ne sont pas simplement inintelligibles: ils sont à peine reconnaissables en tant que mots, ils deviennent une bouillie de son agonisant.

Ce cri du coeur cyborg compte parmi les moments les plus saisissants du nouvel album de West, My Beautiful Dark Twisted Fantasy, et constitue une performance formelle inattendue: on s'attend, quand on écoute des chanson hip-hop, à comprendre ce que dit le MC —c'est en grande partie ce qui différencie un rappeur de, disons, Thom Yorke— mais ce qu'on discerne le plus clairement dans la coda de «Runaway», ce sont les halètements affamés de West, le souffle aspiré entre les barres de mesure. L'effet est celui d'un homme qui cherche à noyer ses mots, et lui-même, dans du bruit –un homme pour qui les mots se sont avérés tout au long de sa carrière turbulente à la fois une mine d'or et un fardeau.

Longue de trois minutes, la coda est maladroite, mais West s'en sort adroitement: il développe beaucoup de grandes idées impertinentes et il est quelquefois magnifiquement désordonné quand il s'agit de les exprimer, que ça soit dans ses chansons, lors d'interviews, aux cérémonies de remise de prix, dans son court métrage Runaway ou sur son compte Twitter. Quand il est apparu au Today Show en novembre et qu'il a mis brutalement fin à son passage, vexé que les producteurs l'aient interrompu avec un clip de Taylor Swift au moment où il était en train de formuler une enième réflexion au sujet de cette nuit fatale, ce qui fut frappant, ce ne fut pas que l'interruption ait fâché West —ce n'est pas parce que de telles pratiques sont «quelque chose que nous faisons tous les jours» comme l'a dit l'animateur Matt Lauer, qu'elles ne sont pas impolies. Non, ce qui fut marquant, c'est que West, qui est loin d'être novice dans le métier, a protesté avec une maladresse spectaculaire, sa colère et son humiliation étranglant sa voix. Mais c'est comme ça que ceux d'entre nous qui aiment Kanye West souhaitent le voir, et il le sait: il laisse voir ses émotions, fièrement indifférent aux effets d'un média-training pour rehausser son image.

Canaliser son sentiment d'injustice

Le trait dominant de la personnalité de West est son sentiment d'injustice: il est facilement provoqué et se manifeste bruyamment parfois lorsqu'on essaie de le contraindre. Au fil les années, cela l'a rendu incapable de se taire sur des sujets tels que l'homophobie dans le hip-hop, la réponse de Bush face à l'ouragan Katrina, les mérites de Taylor Swift par rapport à ceux de Beyoncé, le département audiovisuel du Today Show et ses propres faiblesses, qu'il peut attaquer avec autant d'élan que ceux qui le haïssent, qui le critiquent, ou qui tout simplement ne lui montrent pas le respect qu'il croit mériter. My Beautiful Dark Twisted Fantasy est le meilleur album de 2010 et le meilleur album de la carrière de West parce qu'il est arrivé à canaliser son sentiment d'injustice dans sa musique d'une façon plus intense et palpitante qu'il ne l'avait jamais fait auparavant. L'album est fumasse et triste, rempli d'histoires de trahison, de transgression, de répudiation et de revendications amères. Il est aussi follement amusant à écouter, à la différence de l'album de rupture de West, 808's and Heartbreak (2008), qui a inauguré une période maussade que le nouvel album prolonge. Ce n'est pas un équilibre facile à atteindre, mais West arrive à le faire.

Il le fait grâce à son oreille merveilleuse et avide, aussi habile à trouver une pépite dans un bourdonnement de synthétiseur à deux notes que dans le sample d'une chanson new-age-celtic-fusion-prog' des années 80 (les deux fusionnent de façon improbable dans le premier morceau, «Dark Fantasy», coproduit par RZA). Alors que l'électro désespérée et affectée de 808s était embourbée dans des manifestations de rancune plates et généralisées, ici West met en valeur ses rimes les plus agiles et intimes à ce jour, renouvelant son jeu sur les mots et son style narratif. Dans «Gorgeous», il passe en quatre mesures d'une déclaration de désir enivré, faite au pied levé, à une vision sordide de l'exploitation sexuelle: «I need more drinks and less lights/And that American Apparel girl in just tights/She told the director she's trying to get into school/He said: «Take them glasses off and get in the pool"» [1]. Dans «All of the Lights», un père avec des penchants violents rencontre sa fille qui vit loin de lui dans une librairie Borders après que sa mère a intenté une procédure judiciaire contre lui. La décision de West de mettre en scène la «visite publique» dans une chaîne de magasins constitue, de façon subtile et inspirée, un détail d'autant plus fort qu'il semble banal.

Des lumières omniprésentes

«All of the Lights» est la plus grande chanson de l'album, avec son ton profondément désespéré et irrésolu. D'un point de vue musical, West oppose à cette histoire d'abus et de regret une percussion frénétique et une section de cuivres galvanisante –cette sorte de fanfare dramatique qui accompagne typiquement l'annonce des joueurs dans les matchs de la NBA. De façon étrange mais efficace, les événements narrés dans les chansons se passent dans le sillage de la mort de Michael Jackson: «MJ gone —our nigga dead», sanglote presque West, et un sentiment épais de perte plane sur la chanson, amplifiant sa gravité. West semble ne pas être lui-même le sujet de la chanson, mais pourtant il l'est, indubitablement. Les grandes lignes du récit —un homme bat son amante, fait de la prison, se bagarre avec le nouveau compagnon de son ex, puis regrette de ne pas être présent auprès de son enfant– font écho aux événements de l'année dernière dans la vie de West, marquée par une agression contre une femme (Taylor Swift), l'exil (des tournées annulées, un séjour dans un ashram indien), un retour sur la scène du crime (lors de la cérémonie des Video Music Awards de cette année) et des tentatives tous azimuts pour sauver une vie que ses actions ont failli détruire. Comme il le fait dans «Runaway», une chanson au sujet d'un coureur de jupons auto-dénigrant qui s'apitoie sur lui-même, West prend une distance ironique vis-à-vis du personnage, nous encourageant à la fois à sympathiser avec sa situation difficile et à rester conscient que c'est lui qui l'a causée.

Cette chanson est aussi la clé de voûte d'un motif lyrique qui traverse l'album (et qui s'entend en arrière fond de la chanson «Flashing Lights» de 2006), celui du mot «lights» («lumières»). Pour West, les lumières indiquent en alternance les forces bienveillantes et malveillantes, le phare et la côte rocheuse tout à la fois. Le refrain de «All of the Lights» est une litanie épileptique: «Cop lights, flash lights, spot lights, strobe lights, street lights» [2] aboie West sous un feu roulant. Dans «Lost in the World», un choeur dit à West de fuire les lumières («run from the lights»). «Monster» commence avec les mots «I shoot the lights out», présageant une descente vers les ténèbres qui s'achève avec des rimes au sujet du sexe dans des sarcophages. Dans «Hell of a Life», les lumières évoquent les manières que nous avons de ne pas être honnêtes avec nous-mêmes. Après une description de sa relation avec une star du porno (une référence peu galante, semble-t-il, à l'ex de West, le mannequin et ancienne strip-teaseuse Amber Rose), West ricane de ceux qui formulent des jugements sur eux: «How could you say they live their life wrong/When you never fuck with the lights on?», rappelle-t-il [3].

La relation de West avec Rose semble avoir inspiré à la fois «Hell of a Life» et la chanson mélancolique «Blame Game». La première décrit une célébrité qui sort avec des filles «au-dessous» de sa condition, mais ce qui commence comme un frisson titillant tourne au mépris dans la dernière phrase: «You should be grateful a nigga like me ever noticed you», proclame hargneusement West. Apparemment, une différence de goût s'est averée fatale : «You always said, "Yeezy, I ain't your right girl/ You'll probably find one of them I-like-art-type girls"» [4].

La figure la plus influente depuis Jay-Z

Il y a cinq ans, West avait récolté un tube avec «Gold Digger», un morceau impertinent sur la façon dont l'argent peut bloquer le chemin vers l'amour. Maintenant les couples dans ses chansons se déchirent à cause de différences sur leurs goûts artistiques. La phrase «I like-art-type girls» peut sembler sans importance, mais elle est centrale quant à la conception cultivée que West a de lui-même, et, plus généralement, quant à la façon qu'il a de revisiter le récit hip-hop de la mobilité sociale, où il n'est plus simplement important d'accumuler du capital mais aussi du capital culturel. West n'est pas le seul rappeur à collaborer et à faire référence aux figures importantes du monde du design telles que Takashi Murakami, Marc Newson, George Condo et Phoebe Philo, mais c'est lui qui le fait le plus souvent et le plus fortement —il est difficile de ne pas voir à cet égard l'influence qu'il a même sur son mentor d'antan, Jay-Z.

Ca paraît évident étant donné que West est la figure hip-hop la plus influente depuis Jay-Z. Issu de la classe moyenne, West rompt de son propre aveu avec la figure du MC voyou que Notorious BIG a traité en long et en large et que Jay-Z a rendu paradigmatique (voir Jay-Z, en 2005, se souvenant de son sceptisme des débuts envers les ambitions de West de devenir rappeur: «Nous avons tous grandi dans la rue et on a fait ce qu'il fallait faire pour survivre. Et puis il y a Kanye, qui, à ma connaissance, n'a jamais trempé dans des activités illégales de toute sa vie. Je ne voyais pas comment ça pouvait marcher»). Comme parolier, la tendance de West à trop partager au niveau émotionnel se retrouve chez ses héritiers tels que Drake et Kid Cudi, des rappeurs à succès qui s'émancipent du mythe d'origine du rappeur-voyou et menacent sa position dans le courant mainstream. Comme producteur, West a joué un rôle clé dans le retour au sampling dans la musique hip-hop, et plus tard, en l'ouvrant vers des sources et des sons issus de la musique indie. Enfin, il est une figure emblématique de la mode, mettant au goût du jour les lunettes de soleil à lattes en plastique qui ont inondé les centres commerciaux et les étals des marchands de rue il y a deux ou trois ans, et la silhouette amincie de la mode hip-hop d'aujourd'hui.

Tout cela est, pour ainsi dire, sur son CV. Ce qui est cependant parfois oublié au sujet de West —peut-être à cause de son association avec le terme évocateur mais réducteur de «hipster rap» (rap pour branchés)–, c'est sa conviction que le hip-hop est aussi un lieu pour faire de la politique et où l'identité noire peut être affirmée explicitement. West lui-même essaie de minimiser l'importance de cette idée de temps en temps —dans une interview au sujet du court-métrage Runaway, il a insisté sur le fait que son choix de mettre en scène un dîner où tous les invités étaient des noirs servis par des blancs était «basé sur des palettes de couleur... et pas du tout connoté d'un point de vue racial». Mais le moins qu'on puisse dire de My Beautiful Dark Twisted Fantasy est qu'il est connoté d'un point de vue racial.

Racisme omniprésent

A travers l'album, le racisme est omniprésent. Il y a la star de porno qui dit à West qu'elle serait obligée de descrendre ses prix si elle le fait avec un noir («Her price go down, she ever fuck a black guy»), les agents de sécurité à l'aéroport qui vérifient son bagage au hasard («Check all through my bag and tell me that it's random») et le gouvernement qui traite le sida («treats AIDS») de la même façon que West traite l'argent («the cash»): «I won't be satisfied till all my niggas get it—get it?». Ce deuxième «get it?» («Tu comprends?») est un clin d'oeil à la théorie du complot (à laquelle il a fait référence auparavant, dans «Heard 'Em Say» datant de 2006). C'est presque comme s'il faisait du sampling avec la rhétorique du gangsta rap des années 80, empruntant à sa fureur sans en prendre complètement possession. Dans «Power», par contre, il n'y a pas de clin d'oeil quand West décrit son succès d'une façon sinistre et contingente: «In this white man's world, we the ones chosen» [5]. C'est une chose remarquable pour une megastar pop de dire cela.

C'est pour ça que le sentiment d'injustice de West rend les choses intéressantes: invariablement il coupe l'herbe sous ses propres pieds, compensant une déclaration grandiose par son revers peu flatteur (parfois dans le même souffle), et sa perspective change constamment, passant de «me» («moi») à «we» («nous») à «them» («eux»). Les accusations selon lesquelles West est un égoïste insupportable sont justes mais, en fin de compte, peu importe : aussi grand que West se considère, sa meilleure musique l'est encore plus.

Jonah Weiner

Traduit par Holly Pouquet


 [1] «Il me faut d'autres verres et moins de lumières/Et cette fille vêtue seulement d'un collant American Apparel/Elle a dit au patron qu'elle essayait de reprendre ses études/Il lui a dit:"Enlève tes lunettes et saute dans la piscine"»
[2]
«Gyrophares, flashes, spots, stroboscopes, lampadaires»
[3] «Comment pouvez-vous dire qu'ils mènent une mauvaise vie quand vous ne baisez jamais avec la lumière allumée?»
[4] «Tu devrais déjà être contente qu'un négro comme moi t'aie repérée. Tu disais toujours: "Kanye, je ne suis pas une fille pour toi, tu en trouveras probablement une du style moi-j'aime-l'art"»
[5] «Nous avons été choisis par ce monde d'hommes blancs» 

Jonah Weiner
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