Economie

Ted Turner, le prophète de la télévision

Tim Wu, mis à jour le 03.12.2010 à 15 h 55

LES EMPEREURS DE LA COMMUNICATION [4/5] - L'histoire de l'homme qui a fondé CNN et créé un modèle industriel entièrement nouveau avec le câble.

Ted Turner lors d'une conférence sur le câble, le 12 décembre 1996. REUTERS/

Ted Turner lors d'une conférence sur le câble, le 12 décembre 1996. REUTERS/

Dans The Master Switch Tim Wu raconte comment des concepts novateurs, l'intervention du gouvernement fédéral, et surtout une véritable soif de pouvoir ont façonné les empires américains de l'information, du monopole d'AT&T aux principaux acteurs d'Internet. A partir de quelques extraits tirés de son livre, Tim Wu retracera le parcours de cinq hommes dont l'influence extraordinaire a modelé, au cours des XXe et XXIe siècles, les industries américaines de l'information.

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En 1968, un homme d'affaires nommé Ted Turner acheta WJRJ, une petite station de télévision basée à Atlanta, en Géorgie, et qui diffusait toujours en noir et blanc. Il ne fallut pas longtemps à Turner pour établir un plan de conquête de la télévision reposant sur l'idée du réseau câblé. «La télévision», annonçait Turner avec un zèle prophétique, «nous a menés, au cours de ces 25 dernières années, tout droit vers la destruction. J'ai bien l'intention d'inverser la tendance avant qu'il ne soit trop tard».

Nul besoin ou presque de présenter Ted Turner. Mais s'il est pour le public américain cet enfant terrible, bipolaire et hors-du-commun qui a fondé CNN, c'est pourtant parce qu'il est le créateur d'un modèle industriel entièrement nouveau qu'il peut prétendre à l'immortalité. Turner est un pionnier industriel sous-estimé. Il a déployé des trésors critiques d'imagination sur ce que pourrait être le câble, réussissant ainsi à faire entrer cette technologie inventée en 1926 dans l'ère de l'entrepreunariat et de l'expérimentation. Voyant que le potentiel du câble dépassait le simple statut de complément à la télé hertzienne, il a rendu possible l'utilisation de lignes câblées pour créer un réseau de télévision national.

Toujours plus

Côté personnalité, Turner est de la même trempe que d'autres barons des médias comme Theodore Vail ou Adolph Zukor, malgré une vie privée très publique et d'impressionnantes sautes d'humeur. «On ne vit qu'une fois» a-t-il déclaré un jour. «Alors autant en profiter au maximum». A l'instar de Steve Ross, il lui était impossible de ne pas voir grand, une caractéristique qui nourrissait sa soif de posséder toujours plus immense, ou plus célèbre. En 2000, c'était le plus grand propriétaire terrien de tous les Etats-Unis, avec le plus grand troupeau de bisons au monde. Il épousa la célèbre actrice et icône fitness Jane Fonda et remporta la Coupe de l'America, le trophée le plus prestigieux pour les navigateurs.

Sans surprise donc, Turner est de la chair à biographe rêvée, et, sans compter le sien, Call Me Ted, quatre récits de sa vie ont déjà paru. Tous ces livres relatent un flot apparemment inépuisable d'activités qui frisent parfois l'obsession: stratégies commerciales audacieuses, exploits sexuels, et un goût particulièrement prononcé pour la compétition, quel que soit le domaine. Grâce ou à cause de son père, dit-on, un ivrogne qui frappait souvent le jeune Ted avec un cintre, forçant parfois même l'enfant à le battre lui, une forme de punition alternative pour le moins étrange.

Si la pertinence de détails aussi sordides ne semble pas évidente lorsqu'on parle de l'avènement de la télé câblée, une chose reste indéniable: le magnat fait le médium. Turner se qualifiait lui-même de casse-cou héroïque, un outsider se battant contre la domination brutale des réseaux de télévision. En conséquence de quoi le câble, lorsqu'il connut enfin son heure de gloire, reflétait le caractère bagarreur et impétueux du pionnier qui lui donna naissance; follement ambitieux, grandiloquent, intrépide, et constamment au bord de l'échec. Turner était le Alexandre le Grand de l'industrie: «Je peux faire plus pour l'industrie des communications aujourd'hui que ce qu'a accompli n'importe quel conquérant» a-t-il proclamé. «Je veux être le héros de mon pays».

C'est grâce à cette soif instinctive de pouvoir que Turner a bouleversé l'industrie du câble. A force de choix de programmation complètement idiosyncrasiques, il transforma Channel 17, la petite station UHF sur le déclin. Mais cela ne lui suffit pas: il voulait diriger un réseau de télévision d'envergure nationale comme ABC, CBS ou NBC. Pour un outsider total comme Turner, de tels desseins prêtaient à rire, surtout compte tenu de l'histoire de la radio et de la télé. Mais il était plus que déterminé à réaliser son rêve.

Le défi de monter son propre réseau TV

Revenons un peu en arrière et voyons pourquoi il est si difficile de monter son propre réseau TV. Pendant des dizaines d'années, le «triopole» de la diffusion télé faisait de cette industrie l'une des plus jalousement protégées des Etats-Unis, une véritable forteresse du monde de l'information avec laquelle seul le monopole d'AT&T pouvait prétendte rivaliser. Dès la fin des années 20, pour faire partie de ce club très fermé il fallait réussir à obtenir d'obtenir une licence d'utilisation pour une fourchette de fréquences du spectre de radiodiffusion. Un véritable défi, et pas des moindres, puisque la FCC limitait carrément le nombre de stations disponibles pour chaque marché, et si l'on voulait figurer parmi les heureux élus, il fallait être affilié à un réseau déjà existant. Et pendant ce temps, le câble, moyen alternatif de diffusion, était enfermé dans une cage soigneusement régulée et qui empêchait son expansion jusque dans les grandes villes.

Turner a réalisé l'impossible lorsqu'en 1976 il réussit à fonder le premier réseau câblé, autrement dit la première station disponible via le câble basique dans le pays tout entier. Il a pour ce faire substitué la nouvelle technologie des satellites AT&T pour les lignes longue-distance. Avec un satellite, on peut capter le signal d'une station, le renvoyer dans l'espace, et le récupérer ensuite par le biais d'un câblo-opérateur basé dans le New Jersey ou le Michigan. Techniquement, ce qu'a créé Turner relève plus de la «superstation» (une seule station disponible dans tout le pays) que du véritable réseau. Pourtant il s'agit bien du premier prototype de nos réseaux câblés actuels.

L'utilisation de satellites pour capter et renvoyer les signaux de télévision n'est pas une idée originale de Ted Turner. HBO se servait de cette technologie depuis 1972 pour offrir à ses abonnés au câble une sorte de «télévision payante» –du contenu premium comme des championnats de boxe ou des longs-métrages. Mais ce genre de service, malgré son caractère novateur, relevait plus du complément que de l'attaque frontale aux réseaux télé existants. En rendant sa chaîne disponible dans tout le pays, Turner se mesurait aux trois géants de l'industrie. Il commença petit, avec dans un premier temps quatre systèmes câblés disséminés aux quatre coins du pays, mais Turner voyait plus grand.

Un programmateur à l'image de ses programmes

A la fin des années 70, compte tenu de la fragilité du modèle économique de Turner, c'était plus facile à dire qu'à faire. «Je savais que j'allais avoir beaucoup de mal à convaincre les publicitaires new-yorkais [de la viabilité du réseau], mais j'avais sous-estimé la difficulté», se rappelle-t-il. «Ma première équipe de commerciaux a fini comme les soldats dans la première scène d'"Il faut sauver le soldat Ryan"».

Si Turner se décrivait volontiers comme un vaillant libérateur et qualifiait les réseaux de télé de crapules oppressives, le contenu de sa programmation était en mal d'inspiration: rediffusions de sitcoms, vieux films, dessins animés et matchs des Atlanta Braves. (Turner acheta l'équipe en 1976, en partie afin de sécuriser du contenu pour sa station.) Il trouva un public pour ces classiques d'une autre époque et aussi pour du contenu un peu bas-de-gamme comme la lutte professionnelle. Il parlait néanmoins en termes glorieux de ces vieilleries recyclées, prétendant ramener l'Amérique à l'âge d'or de la télévision: «Je veux un retour aux principes» a-t-il déclaré, «qui nous ont été bénéfiques.» Nostalgique, manichéen, débrouillard: un programmateur à l'image de son programme.

L'industrie du câble a explosé entre la fin des années 70 et le début des années 80, alors qu'une douzaine de réseaux câblés se lançaient sur le modèle de Turner. Parmi eux, beaucoup sont considérés aujourd'hui comme les pionniers de la télé câblée: ESPN, MTV, Bravo, Showtime, BET, the Discovery Channel, et the Weather Channel. Ce sont les chaînes les plus connues simplement parce qu'elles ont survécu, tandis que d'autres, comme ARTS, CBS Cable, et le Satellite News Channel ont mis la clé sous la porte ou se sont faites racheter.

Turner lui-même s'engagea dans cette véritable ruée dont il était à l'origine, en lançant le Cable News Network en 1980. La création de CNN montre la merveilleuse plasticité de ses théories sur les programmes. Il n'y avait pour ainsi dire aucun bulletins d'informations à l'antenne de sa toute première station, et il a même déclaré un jour «Je déteste les actualités. Les actualités, c'est le mal. Ça met les gens mal à l'aise». Mais voyant la nation presque toute entière se brancher tous les soirs sur le 20h d'un des trois géants de l'industrie, Turner y a vu une occasion en or de gagner de l'argent (et peut-être aussi d'agacer ses concurrents), une occasion trop belle pour être ignorée.

Tim Wu 

Traduit par Nora Bouazzouni

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