Monde

Condamnation de Tarek Aziz: faire preuve d'humanité

Christopher Hitchens, mis à jour le 05.12.2010 à 9 h 35

Le président irakien, Jalal Talabani, s'oppose à la peine de mort pour Tarek Aziz, l'un des pires ennemis de son pays.

Tarek Aziz à Alger, le 11 janvier 2003. REUTERS/Zohra Bensemra

Tarek Aziz à Alger, le 11 janvier 2003. REUTERS/Zohra Bensemra

Quand j'en ai récemment appelé à la commutation de la peine de mort contre Tarek Aziz, j'espérais en mon for intérieur que le président irakien intervienne, comme il l'a déjà fait par le passé, pour dire qu'il refusait d'apposer sa signature au mandat de mort. La semaine dernière, le Président Jalal Talabani s'est fait interviewé par une chaîne de télévision française, et a dit précisément cela. Il a motivé sa position par trois raisons. La première est qu'il est un socialiste personnellement opposé à la peine capitale. La seconde, c'est que Tarek Aziz est un chrétien d'Irak. La troisième, parce que l'accusé condamné est un homme vieux et malade.

La combinaison de ces trois raisons est un peu plus grande que  la somme de leurs parties. Il est vrai que le parti de Talabani, l'Union Patriotique du Kurdistan (UPK) est un membre de l'Internationale socialiste qui possède des relations fraternelles avec le Parti travailliste britannique, le Parti socialiste français, les Sociaux-Démocrates allemands, et beaucoup d'autres. L'influence française a d'ailleurs été à un moment particulièrement forte quand Danielle Mitterrand, à l'époque épouse et aujourd'hui veuve de l'ancien président français, s'intéressait de près au sort des Kurdes pendant la crise humanitaire de 1991, après l'ultime tentative de Saddam de les exterminer, et en a ensuite profité pour pousser les dirigeants kurdes à rejoindre ce qui est, aujourd'hui, un consensus mondial contre la peine de mort. (En fait, quand on regarde ce qui reste du sinistre mandat présidentiel de son mari, on peut affirmer que l'abolition de la guillotine constitue son unique point fort.)

Le fait qu'Aziz soit un adepte de l'Église catholique romaine ne l'exempte pas, évidemment, de devoir faire face à la loi irakienne, même dans ce qu'elle a de pire. Mais ce que Talabani voulait dire, dans un mois qui a été le théâtre d'une vague de pogroms sauvages à l'encontre des congrégations chrétiennes de Bagdad, est évident. Il aurait été bon que les chefs des gouvernements régionaux et les dirigeants des communautés musulmanes soient plus nombreux à condamner cette barbarie. Mais en tant que telle, la charité d'un kurde socialiste et sunnite vaut son pesant d'or.

Le visage d'un régime monstrueux

L'Église d'Aziz s'est quant à elle comportée d'une façon nettement plus sombre par le passé: le Vatican s'était même officiellement opposé à la tentative des Nations Unies de faire sortir Saddam Hussein du Koweït et, pendant les toutes dernières négociations, avait même accueilli Aziz les bras sordidement ouverts, à la fois à Rome et Assise, comme la figure «occidentalisée» et le sourire en coin d'un régime monstrueux. En effet, en tant qu'imposture d'«État», le Vatican fut le seul «gouvernement» européen à maintenir des relations diplomatiques ouvertes avec un Saddam Hussein alors soumis à des sanctions internationales. (Récemment, on retrouve une telle ignominie dans sa décision isolée d'en faire de même avec la dictature droitière d'Haïti, avant l'intervention conjointe des États-Unis et de l'ONU en 1994.)

Là encore, le fait qu'Aziz soit vieux, malade et grand-père est strictement hors de propos. Il est arrivé à cet âge canonique en mangeant à sa faim pendant des années où la population irakienne, elle, était soumise à la misère et à la famine, et en regardant les enfants et les petits-enfants de personnes bien plus recommandables que lui se faire avaler par la répression et les guerres de conquête de Saddam Hussein. S'il n'avait pas déjà été condamné à une peine de prison qui le fera à coup sûr mourir derrière les barreaux, la question de la commutation ne se poserait pas.

Je suis au courant de trois faits abominables concernant Tarek Aziz que peu de monde, en général, connaît. Tous les trois m'ont été rapportés par l'Ambassadeur Rolf Ekeus, directeur de l'équipe d'inspection des Nations Unies en Irak. Le premier est qu'Aziz a directement proposé des pots-de-vin aux principaux inspecteurs de cette mission à la condition qu'ils «modifient» leurs conclusions sur les armes de destruction massive (ADM). Le second est qu'il a secrètement offert de «désactiver» le soutien irakien à des groupes terroristes nationaux et internationaux en échange de concessions sur les santions économiques. (Ces deux informations sont évidemment d'un intérêt et d'un usage plus larges, du moins pour ceux qui pensent toujours que les armes de destruction massive, le terrorisme et le baasisme ne doivent jamais être mentionnés dans une même phrase.) Le troisième c'est que, pendant les débats officiels sur les ADM irakiennes, il a souvent parlé des Iraniens – les cibles passées, et encore récemment futures, de l'arsenal chimique de Saddam -, comme des «bêtes perses».

L'épilogue d'une vendetta

Ces choses ont beau être répugnantes, elles ne méritent pas la peine de mort. L'accusation vraiment létale dont Aziz ait été reconnu coupable est sa complicité dans la déportation et le massacre du peuple kurde, mais ce n'est pas ce qui justifie officiellement sa condamnation. Et si les dirigeants kurdes sont prêts à une extraordinaire magnanimité vis-à-vis de cet atroce épisode, leurs opinions devraient être écoutées attentivement. Dans les faits, Aziz a été condamné à mort à cause de ces mesures féroces prises à l'encontre du Parti Dawa, qui se trouve être la base politique du Premier Ministre irakien, Nouri al-Maliki. La dernière fois qu'une telle logique s'est appliquée, cela s'est soldé par quelque chose de monstrueusement proche du lynchage, dans le cas de Saddam Hussein.

A cette occasion, aussi, Talabani avait tenté de retenir sa signature au bas du mandat, mais une manœuvre administrative douteuse de la part de Maliki, aidé par une connivence hâtive et haineuse du gouvernement Bush l'en avait empêché. D'aucuns pourraient peut-être faire valoir que l'assassinat de Saddam était une continuation de la guerre par d'autres moyens: la suppression de tout point de ralliement possible pour les fascistes purs et durs de son régime, ainsi que de leurs alliés d'Al-Qaida, ceux-là mêmes qui cherchaient activement à détruire la société irakienne. Mais un code pénal et légal stable ne peut s'établir ou fonctionner sur la généralisation de telles hypothèses, et la pendaison d'Aziz, s'il est un personnage pathétique et méprisable, ne serait pas grand-chose d'autre que l'épilogue d'une vendetta.

Il est vraiment étrange de voir un social-démocrate, courageux et humain, aujourd'hui élu à la présidence de l'Irak ne susciter quasiment aucun élan de solidarité chez la gauche libérale occidentale. (Dans les plus récentes manœuvres de marchandage concernant la formation d'un gouvernement de coalition, le Président Obama a d'ailleurs appelé Talabani pour lui demander de démissionner, comme si la présence d'un combattant pour la libération nationale à des fonctions officielles était quelque-chose qui n'avait que peu, voire pas, de valeur.) L'intervention de Talabani en faveur d'Aziz est le microcosme d'un avenir que l'on pourrait espérer pour l'Irak: un État de droit et non pas un État de sang. Ce n'est pas un espoir que l'on peut se permettre d'abandonner.

Christopher Hitchens 

Traduit par Peggy Sastre

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