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Pourquoi le Kremlin a lâché Victor Bout?

Nathalie Ouvaroff, mis à jour le 04.12.2010 à 9 h 06

Le trafiquant extradé aux Etats-Unis peut être pour Medvedev une arme anti-Poutine.

Victor Bout à son arrivée à New York après son extradition   Reuters

Victor Bout à son arrivée à New York après son extradition Reuters

Victor Bout lâché, livré sans remords à la justice d’un pays avec lequel la Russie n’a pas toujours en des relations faciles. le président Dimitri Medvedev fait d’une pierre deux coups. D'abord, il porte un coup à Igor Setchine, vice-premier ministre de Vladimir Poutine et protecteur de Bout, et affaiblit ainsi le camp du chef du gouvernement, son rival pour la présidentielle de 2012. Ensuite donner des gages à Washington et au président Barack Obama peut être utile au moment où le retour en force des Républicains au Congrès pourrait remettre en cause la signature des accords de désarmement stratégique START

Après deux ans et demi de procédure, les autorités thaïlandaises ont finalement décidé le 16 novembre d’extrader vers les Etats unis «le marchand de mort» Victor Bout, un ancien des services secrets russes qui dans les années 1990 s’est reconverti avec succès dans le trafic d’armes. Victor Bout a été arrêté le 6 mars 2008 à Bangkok où il prenait des vacances en famille à la suite d’une entrevue avec des agents de l’office des drogues américains sous couverture qui s’étaient fait passer pour des membres de FARC (le groupe armé colombien). Bout leur avait proposé plusieurs centaines de missiles sol-air de fabrication russe. Les services américains qui détenaient enfin une preuve irréfutable des activités réelles de l'homme d’affaire russe qu’ils soupçonnent d’avoir armé tous les groupes terroristes de la planète y compris al-Qaida l’ont fait arrêter par la police thaïlandaise et ont demandé son extradition

La demande d'extradition vers les Etats-Unis du citoyen russe Victor Bout n’a pas provoqué en Russie les remous qu’on aurait pu attendre. Le ministre des affaires étrangères Serge Lavrov s’est contenté d’évoquer «une forte pression extérieure» «qui a permis cette injustice flagrante». Quant à Serge Prikhodko, conseiller diplomatique du président Medvedev, il a porté le coup de grâce faisant clairement savoir que Moscou avait intérêt à ce que l’instruction soit menée jusqu’à son terme et que l’accusé réponde à toutes les questions de la justice américaine. «L’assistance des autorités consulaires ne signifie en aucune façon que la Russie approuve les actions de Bout… au contraire nous avons déclaré à maintes reprises que des crimes comme le commerce de armes, des humains et des stupéfiants doivent être très sévèrement punis»  a-t-il déclaré.

Igor Setchine, directement mis en cause pour ses relations avec Victor Bout par les médias, et le premier ministre Vladimir Poutine n’ont fait de leur coté aucun commentaire. Quant au principal intéressé Victor Bout  il continue à clamer son innocence après avoir pris la précaution de faire savoir qu’il avait des documents compromettants dans un coffre et que si par hasard il lui arrivait malheur des révélations gênantes sur de nombreuses personnalités  seraient publiées dans les journaux du monde entier. La menace n'a pas eu l'air de faire effet.

La réaction inhabituelle des russes, qui en général défendent les leurs avec acharnement, donne à penser que l’extradition de Bout et les secrets qu’il pourrait révéler n’inquiètent pas tout le monde. L’entourage du président et le groupes de pression qui soutiennent la candidature de ce dernier à l’élection présidentielle de 2012 pensent profiter d’un scandale qui impliquerait des proches du premier ministre pour affaiblir l’image de ce dernier aux yeux d’une opinion publique qui envers et contre tout lui demeure favorable.

Mikhaïl Kapoura, vice-président de la commission juridique du conseil de la Fédération, estime que Victor Bout est en possession d’informations confidentielles concernant les ventes d’armes russes partout dans le monde. «Ces informations sont du plus grand intérêt pour le complexe militaro-industriel américain, par ailleurs il connait les numéros de compte bancaire de tous les groupes terroristes» ajoute-t-il et de conclure «il n’est pas exclu qu'au cours des interrogatoires Victor Bout donne les noms de ces protecteurs au sein de l’establishment russe».

Après avoir fait remarquer que les autorités russes n’ont pas fait vraiment beaucoup d’efforts pour le ramener au Bercail, l'historien américain Iouri Felchtinsky, auteur d’un ouvrage sur les services russes, estime «que certains milieux ne voulaient en aucun cas que Bout soit extradé aux Etats-Unis, mais que le Kremlin ne s'est pas mêlé de cette affaire en espérant en tirer profit sur le plan de la politique intérieure».

Reste une dernière interprétation. Dans une interview au quotidien Moscow times , la journaliste Ioulia Latininya raconte que Igor Setchine utilisait Victor Bout dans la guerre secrète que la Russie menait partout dans le monde pour contrer l’influence américaine. Dans le contexte du «reset» (nouveau départ voulu par Obama) russo-américain l’extradition de Bout apparait comme un geste de bonne volonté du président russe destiné à amadouer les sénateurs républicains opposés à la ratification des accords START. La non ratification du Traité serait un échec cuisant tant pour Obama que pour Medvedev qui ont ont fait de l’amélioration des relations bilatérales une pierre angulaire de leur politique étrangère.

Nathalie Ouvaroff  

Photo: Victor Bout à son arrivée à New York après son extradition   Reuters

 

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