Monde

Benoît XVI se livre pour en finir avec les polémiques

Henri Tincq, mis à jour le 03.12.2010 à 15 h 59

Dans son livre-interview avec Peter Seewald où il lève l’interdit sur le préservatif, le pape rompt avec son image de professeur glacial et d’inquisiteur de fer.

Benoît XVI à Londres en septembre 2010. REUTERS/Matt Dunham/Pool

Benoît XVI à Londres en septembre 2010. REUTERS/Matt Dunham/Pool

L’intérêt du livre du pape Benoît XVI, qui sort en France aux éditions Bayard –sous le titre Lumière du monde-le pape, l’Eglise et les signes du tempsne se limite pas au fracas médiatique suscité par les deux pages sur le préservatif. Exercice tout à fait inhabituel pour celui qui exerce la plus haute charge dans l’Eglise, ce livre ressemble à une conversation à bâtons rompus avec un journaliste allemand qui est un complice: Peter Seewald est bavarois comme Benoît XVI. Intellectuellement proche de lui, il l’avait déjà interviewé lorsqu’il n’était que le cardinal Joseph Ratzinger pour deux livres qui ont été des succès de librairie. C’est la première fois qu’un pape accepte que soit publié le contenu d’une libre rencontre avec un journaliste. Celle-ci a eu lieu sous la forme de six heures d’entretiens en juillet dernier dans la résidence estivale du pape, à Castelgandolfo. Entretiens reproduits dans leur rythme et la diversité de leurs thèmes.

Pédophilie des prêtres ou affaire Pie XII, scandale Williamson ou liens avec l’islam: cette conversation n’élude aucune des polémiques qui ont pu atteindre Benoît XVI au cours de ses cinq premières années de pontificat. Elle rompt avec son image de professeur glacial, d’inquisiteur de fer, de juge impitoyable. Le pape ne se plaint pas de complots ourdis contre lui, ne retourne pas les accusations contre ses accusateurs. Il bat sa coulpe, prend le temps de s’expliquer, éclaire les points controversés. Il critique les médias qui ne l’épargnent pas, mais admet bien volontiers que la responsabilité de l’Eglise est première, notamment dans les affaires de pédophilie, et que celle-ci pèche, au moins par défaut de communication.

Benoît XVI ne ressemble pas à sa caricature. Ce livre révèle un homme simple et humble, à la fois fragile et fort d’une «vérité» qu’il entend imposer par les moyens qui sont les siens: l’intelligence, la persuasion, le droit à la critique, la tolérance. On est ici dans le registre universitaire plus que magistériel. «Chacun est libre de me contredire», avait-il dit, dès 2007, en publiant un autre livre personnel sur Jésus. On est donc loin de l’image classique du pape dogmatique. D’ailleurs, il ne s’accroche pas à son pouvoir et, levant quelques tabous, il rappelle que les lois de l’infaillibilité du pape ne s’appliquent seulement qu'à quelques situations particulières et, dans un autre domaine, que le pape a toujours le droit de démissionner quand il le veut. Benoît XVI veut rester un homme libre.

Faut-il continuer à en faire le premier responsable du scandale de la pédophilie du clergé? Il multiplie les paroles de «repentance» et de réparation. Il n’a pas été pris  «totalement au dépourvu» par ces affaires, dit-il, en raison de ses longues années passées à la tête de la congrégation romaine pour la doctrine de la foi, chargée d’instruire les plus graves dossiers de prêtres pédophiles. Il avait été le premier à dénoncer, à quelques semaines de son élection comme pape, la «souillure» de l’Eglise. Mais l’ampleur de la situation, en Irlande en particulier, a été pour lui un «choc énorme». Il a ce cri du cœur:

«Voir soudain le sacerdoce tellement sali, et ce par l’Eglise, au plus profond d’elle-même, il fallait réellement l’endurer.»

Il faut tout faire, ajoute-t-il, pour aider les victimes, empêcher les récidives, alerter la justice civile quand il le faut, améliorer la formation des jeunes séminaristes: Benoît XVI reprend des positions distillées dans ses voyages et ses écrits. Attitude tardive, mais sincère.

Même repentir dans l’affaire Williamson, du nom de cet évêque intégriste et révisionniste, convaincu que les chambres à gaz n’ont pas existé, dont l’excommunication a été levée par le Vatican. Le pape en parle comme d’une «catastophe»:

«Nous avons commis l’erreur de ne pas étudier et préparer suffisamment cette affaire (…) et nous avons, hélas, accompli un mauvais travail d’information du public.»

Il se désole aussi de la polémique sur le pape Pie XII (1939-1958), mais maintient ses positions: la reconnaissance de ses «vertus héroïques», préalable à la béatification, ne prend pas en compte l’œuvre politique du pape de la Seconde Guerre, mais les qualités de l’homme. Devait-il protester plus énergiquement face au massacre des juifs?

«Je crois qu’il a vu quelles conséquences aurait une protestation ouverte. Il en a beaucoup souffert personnellement. Il savait qu’il aurait dû parler, mais la situation le lui a interdit (…). Ce qui compte, c’est ce qu’il a fait et tenté de faire et sur ce point, je crois qu’il faut reconnaître qu’il a été l’un des grands Justes et qu’il a sauvé plus de juifs que quiconque.»

Ces propos ont déjà choqué une partie de l’opinion juive.

Franchise

On est surpris de sa franchise. Le pape ne se dérobe à aucune question brûlante. A propos de la burqa, il ne voit pas de raison valable, au nom de la liberté religieuse, pour une interdiction généralisée. Si le voile intégral est imposé aux femmes par la violence, «il est clair que l’on ne peut pas être d’accord». Mais si ces femmes le portent volontairement, «je ne vois pas pourquoi on devrait les en empêcher». Benoît XVI juge aussi «naturel» que les musulmans puissent se réunir en prière dans des mosquées en Occident, à condition de pouvoir construire des églises dans les pays musulmans qui s’y refusent encore (l’Arabie saoudite en particulier).

C’est bien sur le chapitre de la morale sexuelle que les inflexions du discours du pape sont les plus notables. Benoît XVI lève l’interdit du préservatif pour réduire le risque de contamination par le virus du sida. Depuis longtemps, des cardinaux, évêques et théologiens, mais surtout d’innombrables prêtres de paroisses et missionnaires admettaient l’utilisation du préservatif dans le cas où l’un des deux partenaires risquait de transmettre la maladie à l’autre. Dès 1988, le cardinal Lustiger en France avait déclaré aux personnes contaminées: «A défaut d’être des saints, ne devenez pas des assassins.» Que ces «pasteurs» le disent est une chose, que le pape lui-même le proclame en est une autre. Benoît XVI est le premier à franchir le pas, lui qui, il y a quelques mois encore, choquait le monde entier en déclarant, lors d’un voyage en Afrique, que «l’on ne peut pas vaincre le fléau du sida en distribuant des préservatifs. Au contraire, le risque est d’aggraver le problème».

C’était en mars 2009. Benoît XVI avait été accusé de condamner à mort des dizaines de milliers d’Africains au nom d’une condamnation aveugle du préservatif. Alors qu’en réalité le pape voulait attirer l'attention sur le danger –prouvé par les faits en Afrique– qu’une plus large utilisation du préservatif s’accompagne non pas d’une diminution mais d’une augmentation des rapports sexuels occasionnels avec des partenaires multiples et d’une hausse des taux d’infection. Dans son livre-interview, Ratzinger reprend le fil de son raisonnement, largement incompris à l'époque. Il souligne que, même en dehors de l’Église, il y a un consensus croissant parmi les plus grands experts mondiaux de la lutte contre le sida pour estimer qu’une campagne centrée sur la continence sexuelle et sur la fidélité conjugale est plus efficace que la distribution en masse de préservatifs.

«Se polariser sur le préservatif, cela veut dire banaliser la sexualité et cette banalisation est justement la dangereuse raison pour laquelle tant de gens ne voient plus dans la sexualité l'expression de leur amour, mais seulement une sorte de drogue qu’ils s’administrent eux-mêmes.»

À ce point du raisonnement, on s’attend à ce que Benoît XVI réitère la condamnation absolue du préservatif. Pas du tout. Prenant le lecteur par surprise, il dit que, dans différents cas, son utilisation peut être justifiée, pour des raisons autres que contraceptives. Et il donne l'exemple d’«un prostitué» qui utilise le préservatif pour éviter la contamination: l'exemple, donc, d’un acte qui reste un péché, mais dans lequel le pécheur a un sursaut de responsabilité, que le pape voit comme «un premier pas vers une façon différente, plus humaine, de vivre la sexualité».

La «dictature du relativisme»

Cette levée de l’interdit du préservatif risque de mettre en cause, à plus ou moins long terme, le pilier de la morale sexuelle de l’Eglise qu’est l’encyclique Humanae Vitae (De la vie humaine) de Paul VI, datant de 1968, qui condamne tous les contraceptifs non-naturels, comme la pilule et le préservatif, sous prétexte qu’ils barrent la voie à la transmission de la vie. Ce texte très contesté est devenu l’emblême de l’incompatibilité entre l’Eglise et la culture moderne. Dans son dernier livre, Benoît XVI ne désavoue pas une virgule d’Humanae vitae. Elle reste la «vérité», dit-il. «Fascinante», pour les minorités convaincues par elle. Mais le pape tourne aussi ses pensées vers les foules d’hommes et de femmes qui ne peuvent pas vivre cette «morale élevée». Il devra répondre un jour à la contradiction qui consiste à approuver l’emploi du préservatif, même à titre exceptionnel, dans le cadre de la prévention de l’épidémie du sida, et à l’interdire comme moyen de contraception.

Reste que ce livre du pape est d’abord celui d’un homme hanté par la disparition de l’idée même de Dieu, principalement en Occident. La «dictature du relativisme» –celui des croyances et des mœurs– reste une menace pour une humanité désorientée par l’effondrement des repères fixes. Benoît XVI conteste la vision d’une laïcité trop stricte qui ne suffit pas au bonheur de l’homme, gomme toutes les aspérités religieuses, produisant un «conformisme tyrannique». Il fait allusion aux campagnes pour la suppression des crucifix dans des locaux publics. «Le message de la croix, dit-il, n’agresse personne.» Et il voudrait que la postérité retienne de son pontificat qu’il a tenté de nouveau de «rendre visible le centre de la vie chrétienne». Convaincu qu’une nouvelle dynamique du christianisme est possible et nécessaire pour le bien même de l’humanité, il a cette formule qui illustre bien ce ton de simplicité apaisée et de naïveté désarmante de ce livre:

«Pourquoi ne pas essayer de nouveau avec Dieu

Henri Tincq    

Henri Tincq
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Journaliste
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