WikiLeaks, Hillary Clinton, et le corps du délit

Les révélations des dépêches empêchent Hillary Clinton de continuer dans sa fonction de Secrétaire d'État. Sa démission n'est qu'une question de temps.

Hillary Clinton REUTERS/Ben Stansall/Pool

- Hillary Clinton en janvier 2010. REUTERS/Ben Stansall/Pool -

Un diplomate américain doit faire preuve de patience, de sang-froid et de tact. Il doit aussi prêter attention aux différences culturelles, être un bon observateur et parler parfaitement plusieurs langues. Une fois en poste, il doit utiliser ses ressources de négociateur en vue de l'intérêt national. Et, comme nous le révèle la dernière fournée de WikiLeaks, si cet émissaire travaille pour la Secrétaire d'État Hillary Clinton, il doit aussi être prêt à espionner ses collègues.

Le symbole des Etats-Unis qui dépassent les bornes

Pour être honnête envers Clinton, elle n'est pas la première Secrétaire d'État à voir ses dépêches diplomatiques montrer que des employés du Service extérieur des États-Unis espionnent d'autres diplomates. Selon les documents révélés, Condoleezza Rice a elle aussi ordonné aux diplomates du Département d'État de mettre en œuvre une telle surveillance, et je ne serais pas surpris d'apprendre que de précédents Secrétaires d'État ont demandé, si ce n'est commandé, à leurs diplomates de faire de leur collecte d'informations une levée de renseignements.

Mais ce qui rend la détective Clinton unique en son genre est la trace écrite de ses ordres d'espionner-leurs-diplomates-avec-nos-diplomates, une trace aujourd'hui exhibée dans le monde entier sur Internet et publiée en une des plus importants journaux. Qu'importent les bruits que Clinton fait quant à «l'attaque contre l'Amérique» et la «communauté internationale» que représentent ces révélations, comme elle l'a déclaré lundi, elle est devenue le problème. Elle ne pourra plus négocier efficacement avec des diplomates qui n'excuseront pas ses excès, et même aux yeux des diplomates étrangers qui lui pardonneront, elle sera toujours le symbole des États-Unis qui dépassent les bornes. Toute la diplomatie se lit sur un visage, et le seul moyen pour les autres nations de sauver la face sera d'accepter le scalp de Clinton.

En quoi les fuites de WikiLeaks sont-elles embarrassantes? Une dépêche secrète d'avril 2009, signée par Clinton, demande aux officiels du Département d'État de collecter les «données biométriques», y compris les «empreintes, photos d'identité, l'ADN et les scans rétiniens» de dirigeants africains. Une autre dépêche secrète ordonne aux diplomates américains postés aux quatre coins de la planète, y compris aux Nations unies, d'obtenir les mots de passe, les clés de chiffrement personnelles, les numéros de carte de crédit, ceux de leurs comptes de voyageurs fréquents, ainsi que d'autres données liées à des diplomates. Comme le décrit le Guardian, ces dépêches «montrent comment les États-Unis font de leurs ambassades une filière à part entière de leur réseau global d'espionnage».

Les Nations unies, lieu en principe sans espions

En outre, le Département d'État de Clinton a spécifiquement ciblé des officiels des Nations unies et des diplomates en poste à l'ONU. Parmi eux, le Secrétaire général Ban Ki-moon et les représentants permanents au Conseil de Sécurité de la Chine, la Russie, la France et le Royaume-Uni, comme l'expose cette dépêche secrète de juillet 2009. Le Département d'État a aussi cherché à collecter des informations biométriques sur des diplomates nord-coréens, des représentants permanents au Conseil de Sécurité, des «officiels-clé des Nations Unies», ainsi que d'autres diplomates à l'ONU.

Évidemment, les diplomates américains ont toujours collecté des informations, qu'importe leur lieu d'affectation. Et comme l'explique le New York Times, les États-Unis ont toujours eu l'habitude de placer des experts du renseignement sous couvert d'un poste diplomatique auprès du Département d'État. Mais le prix à payer pour un diplomate (ou un agent de renseignement sous couverture) surpris en train d'«espionner», selon les termes de la nation hôte, a toujours été l'expulsion ou, comme l'illustre cette histoire en Norvège, au début du mois, une demande faite à l'ambassadeur américain de s'expliquer sur son «espionnage».

Comme l'indique le Times, ainsi que d'autres publications, des traités internationaux font des Nations unies un endroit sans espions –ou du moins, sont-ils censés le faire. «Lors d'un épisode de 2004, un officiel britannique a révélé que les États-Unis et la Grande-Bretagne avaient espionné le Secrétaire général, Kofi Annan, dans les semaines précédant l'invasion d'Irak de 2003», affirme le Times. Anne Applebaum écrit dans Slate que personne ne devrait sincèrement être horrifié à l'idée que les États-Unis espionnent les Nations Unies. Aucun membre de la communauté diplomatique ne l'est. Mais cela ne veut pas dire que personne ne cherchera à profiter du moment pour demander une réparation qui mortifiera la toute-puissance des États-Unis.

Il est impossible que les nouvelles révélations de WikiLeaks ne poussent pas Hillary Clinton à devenir le corps du délit. Qu'importe si elle quitte ses fonctions la semaine prochaine, ou le mois prochain, mais la Secrétaire d'État, humiliée et affaiblie, devra payer.

Jack Shafer
Traduit par Peggy Sastre

Pour mieux vous retrouver dans cette masse de documents qui jettent une lumière crue sur la diplomatie mondiale, Slate.fr, en partenariat avec Owni.fr et LeSoir.be, vous propose de suivre les développements du dossier grâce au live-blogging assuré par Owni ainsi que grâce à une application développée pour l'occasion.

Devenez fan sur , suivez-nous sur
 
L'AUTEUR
Jack Shafer est un des contributeurs réguliers de Slate.com. Il écrit la chronique "Press Box" plusieurs fois par semaine. Ses articles
TOPICS
PARTAGER
LISIBILITÉ > taille de la police
SLATE CONSEILLE
Surveille ton langage (diplomatique)
Wikileaks: comment Washington voit (vraiment) le monde
Les Etats-Unis ont empêché Israël d'attaquer l'Iran
D'autres ont aimé »
Publié le 30/11/2010
Mis à jour le 30/11/2010 à 16h18
3 réactions