Monde

Pourquoi Wikileaks va amplifier le secret diplomatique et nuire aux gouvernements démocratiques

Anne Applebaum, mis à jour le 30.11.2010 à 13 h 08

Le contenu des nouvelles publications de WikiLeaks ne nous apprend pas grand chose: c'est surtout un très mauvais coup porté au fonctionnement des relations entre les pays.

Points de suture posés sur la lèvre de Barack Obama, blessé lors d'un match de basket, le 29 novembre 2010. REUTERS/Jason Reed

Points de suture posés sur la lèvre de Barack Obama, blessé lors d'un match de basket, le 29 novembre 2010. REUTERS/Jason Reed

Je suis sûre que le peuple russe sera choqué – choqué! — en découvrant que les diplomates américains pensent que le Président russe, Dimitri Medvedev, «joue le Robin d'un Poutine Batman». Les Italiens seront tout autant horrifiés d'apprendre que leur Premier Ministre, Silvio Berlusconi, est vu comme «irresponsable, imbu de lui même et inefficace en tant que dirigeant européen», de même que les Français tomberont de haut en prenant connaissance du caractère «susceptible et autoritaire» du Président Nicolas Sarkozy. Les Afghans, eux, seront scandalisés de lire que leur Président, Hamid Karzaï, a été décrit comme un «homme extrêmement faible qui ne prête pas l'oreille aux faits.»

Et quiconque parcourra les correspondances diplomatiques semi-secrètes publiées par WikiLeaks cette semaine en trouvera d'autres du même acabit. Le Président zimbabwéen Robert Mugabe est un «vieux fou». Le Lybien Mouammar Kadhafi voyage toujours accompagné d'une «voluptueuse blonde» qu'il présente comme son «infirmière personnelle ukrainienne». Dans les jours qui viennent, il y aura beaucoup de choses à dire sur les détails spécifiques de ces documents depuis peu publics. Mais avant d'en parler, ne perdons pas de vue leur intérêt principal: avant tout, cette fuite représente une mine d'or de tout ce que des gens ont l'habitude de dire officieusement et jamais officiellement. Et – tout comme lors des révélations de WikiLeaks en juillet sur l'Afghanistan – elle confirme globalement des éléments déjà notoirement connus, ouvertement débattus, et sur lesquels, même, on avait déjà écrit.

Ces mémos «révèlent», entre autres, que les États-Unis (surprise!) font pression sur d'autres pays pour élaborer des sanctions contre l'Iran, que les diplomates de Corée du Sud ont discuté de ce qu'il adviendrait si la Corée du Nord s'effondrait, et que les diplomates américains ont soudoyé d'autres États pour qu'ils acceptent d'accueillir des ex-prisonniers de Guantánamo. (Je suppose qu'il s'agit là d'une «nouvelle» d'apprendre que les États-Unis espionnent les Nations-Unies, mais pardonnez-moi si je ne suis pas aussi horrifiée que je le devrais.) L'Allemand Der Spiegel conclut, furieusement, que les États-Unis «cherchent à préserver leur influence mondiale.» Je pense que j'aurais été plus préoccupée du contraire.

Mais la véritable nouveauté, ce n'est pas l'information, car on en avait déjà globalement parlé auparavant, mais le vocabulaire. On y entend des diplomates habituellement impassibles faire des réflexions peu flatteuses et quelquefois amusantes sur leurs interlocuteurs. Ils ne sont pas tous américains: le roi d'Arabie Saoudite pense que le Président pakistanais est «pourri»; le conseiller diplomatique du Président français pense que l'Iran est un «État fasciste»; le gouverneur de la Banque d'Angleterre pense que son Premier Ministre est «superficiel»; etc.

Cela mettra sans doute mal à l'aise les auteurs de ces remarques. Par contre, je doute que de telles révélations ne nous mènent bien loin: au contraire, il semble qu'au nom de la «liberté d'expression», un nouveau coup ait été asséné au franc parler. Et cela flatte ceux qui en appellent à plus de circonspection, de politiquement correct, et d'hypocrisie.

Il ne faut pas s'attendre à ce qu'un meilleur gouvernement surgisse de ces indiscrétions, attendez-vous par contre à plus de secrets. Est-ce que l'ambassadeur américain dans un pays X donnera encore à Washington son évaluation franche du Président de X s'il sait que ses opinions pourraient apparaître dans le journal du lendemain? Ce n'est pas très probable. Est-ce qu'un dirigeant étranger dira à un diplomate américain ce qu'il pense réellement du Président iranien Mahmoud Ahmadinejad s'il sait que ses dires pourraient ressortir sur WikiLeaks? J'en doute. Les correspondances diplomatiques passeront peut-être maintenant par la lente voie postale: les communications orales remplaceront les écrites, et les discussions officieuses se feront peut-être  désormais à l'extérieur, dans la rue et les klaxons, au cas où quelqu'un tendrait l'oreille. 

Dans le monde moderne – du moins dans le laxiste, ouvert et piratable monde occidental – toute autre forme de discussion franche sera bientôt impossible. Le département d'État n'est pas le premier à l'apprendre: plus aucun général américain ne s'ouvrira complètement à un journaliste, comme l'a fait le malheureux Stanley McChrystal. Parce qu'il a prouvé que – comme d'autres généraux dans l'histoire – il n'était pas toujours d'accord avec les politiciens de son pays, et parce que son interlocuteur a choisi de publier ses jérémiades, il a dû démissionner.

Résultat: très bientôt, seuls les dirigeants autoritaires pourront se parler franchement entre eux. Un officiel russe pourra toujours se permettre une sortie politiquement incorrecte dans les journaux. Un général chinois ne parlera jamais à un journaliste, de toute façon. Des dignitaires de second rang iraniens ne laisseront en aucun cas filtrer des informations sensibles à WikiLeaks, parce que le régime les tuerait et torturerait leurs familles. Inversement, le soldat visiblement à l'origine de la fuite de ces documents diplomatiques vivra probablement jusqu'à un âge avancé.

En fait, les véritables secrets du monde – les secrets des régimes où il n'y a aucune liberté d'expression et où toute information est strictement contrôlée – restent à être révélés. Les documents rendus publics aujourd'hui sont certes gênants et embarrassants, mais ils ne changent pas grand chose. Qu'en est-il d'une fuite de documents diplomatiques chinois. Ou de mémos militaires russes? Qu'en est-il de toutes ces choses que nous ne savons réellement pas, à l'instar des discussions iraniennes sur leurs armes nucléaires, ou les projets nord-coréens d'invasion de la Corée du Sud? Si le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, envisage sérieusement son programme d'«ouverture d'Internet» — et si son objectif n'est pas, en réalité, de contrarier les États-Unis – c'est ce qu'il cherchera à faire ensuite. Quelque part, je ne serais pas surprise s'il ne le fait pas.

Anne Applebaum

Traduit par Peggy Sastre

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