Monde

Wikileaks: comment Washington voit (vraiment) le monde

Daniel Vernet, mis à jour le 30.11.2010 à 9 h 38

Pas de scoop dans les documents fuités, mais une idée plus précise de la manière dont les États-Unis voient le reste du monde.

La page d'accueil de Wikileaks.org, REUTERS/Gary Hershorn

La page d'accueil de Wikileaks.org, REUTERS/Gary Hershorn

Des quelque 250.000 dépêches diplomatiques américaines, dont certaines datent seulement de six mois, se dégagent un premier survol du monde vu par Washington. Toutes n’ont pas le même intérêt. Les rumeurs se mêlent aux informations sérieuses et aux analyses politiques. Mais les portraits des dirigeants étrangers, amis ou adversaires des Etats-Unis, qui font l’objet de câbles envoyés par les ambassades au Département d’Etat, nous renseignent sur la manière dont les Américains jugent leurs interlocuteurs. Nicolas Sarkozy est «susceptible» et «autoritaire»; la chancelière allemande, surnommée Angela «Teflon» Merkel, car tout glisse sur elle, est «têtue», «rationnelle», mais «elle ne veut prendre aucun risque». Recep Tayyip Erdogan, le premier ministre turc, apparait comme un dirigeant corrompu menant son pays sur la voie de l’islamisation.

Poutine est un «mâle dominant» tandis que son président, Dmitri Medvedev, est «pâle» et «hésitant». La guerre de Géorgie a montré qui était le maître en Russie, ajoute l’ambassade américaine à Moscou. Pendant sa mission de bons offices, en août 2008, Nicolas Sarkozy en a fait la douloureuse expérience.

Cette Russie, où la démocratie perd chaque jour du terrain mais avec laquelle Barack Obama a tout fait pour renouer des relations de coopération, est une des préoccupations centrale de la politique étrangère américaine. Les autres sont le terrorisme, l’Iran et la Chine. L’Europe a perdu de son importance pour les Etats-Unis. La réciproque est aussi en partie vraie. Le temps n’est plus où la toute puissante Amérique pouvait donner des leçons, voire des ordres, à des vassaux européens. La proximité avec le président n’en est pas moins toujours recherchée. Nicolas Sarkozy se flattait de ses bonnes relations avec George W. Bush, tandis que le refus de Barack Obama d’assister au printemps 2010 à Madrid à un sommet Etats-Unis-Union européenne a été considéré comme un «revers» pour le chef du gouvernement espagnol, José Luis Zapatero. L’avertissement donné par l’ambassadeur américain en Espagne n’a pas été suivi d’effet. Obama n’a pas fait le déplacement.

Terrorisme

Près de dix ans après les attentats du 11 septembre 2001, la lutte contre le terrorisme est toujours un élément dominant de la politique étrangère américaine. Sous Bush, c’était une quasi obsession. Elle a détourné la diplomatie de tâches tout aussi fondamentales et a accru l’influence des militaires et des services secrets au détriment du Département d’Etat. C’est moins vrai avec l’administration démocrate, même si la menace terroriste reste une préoccupation bien présente. Les documents montrent, par exemple, comment les Américains bombardent les positions d’al-Qaida dans le nord du Yémen mais font croire, avec la complicité des autorités locales, qu’il s’agit d’opérations de l’armée yéménite. Ils peignent aussi le très musulman président Saleh en amateur de whisky, «à condition que ce soit du bon».

Concernant l’Iran, les dépêches diplomatiques témoignent de la pression en faveur d’une opération militaire à laquelle sont soumis les Etats-Unis, de la part aussi bien d’Israël que des Etats arabes du Golfe. On savait que ces pays étaient extrêmement inquiets du programme nucléaire de Téhéran. Mais les confidences d’un ambassadeur révèlent que le roi Abdallah d’Arabie saoudite a demandé à Washington de «couper la tête du serpent». Avec Barack Obama, les Etats-Unis ont misé sur une double approche: ouverture et sanctions. La première n’a rien donné. Les secondes commencent à avoir de sérieuses conséquences sur l’économie iranienne. Le président américain s’est démené, selon les documents maintenant disponibles, pour que la Russie et la Chine soutiennent le renforcement des sanctions au Conseil de sécurité de l’ONU. A la première, il a concédé un droit de regard sur le bouclier antimissiles en Europe; à la deuxième, il a promis d’intervenir afin que le royaume saoudien prenne la relève de l’Iran pour une partie de l’approvisionnement de la Chine en pétrole.

Brèche de confidentialité

La Chine dont la montée en puissance est au centre des préoccupations de Washington. Les diplomates américains la montrent «jouant des muscles», affichant «triomphalisme  et arrogance». Ils s’interrogent sur la manière de négocier avec elle. Selon une note diplomatique, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton ne nourrit pas d’illusion: «Peut-on parler franchement avec son banquier?», se demande-t-elle dans une allusion aux milliards de bons du trésor américain détenus par Pékin.

On dira que toutes ces notes ne sont pas vraiment des scoops. Bien souvent ces documents ne font que refléter ce que les diplomates lisent dans les journaux ou apprennent auprès de contacts plus ou moins bien informés. Si leur publication embarrasse les dirigeants américains, c’est parce qu’elle constitue une brèche dans la confidentialité normalement assurée à ce genre de littérature pendant vingt-cinq ou trente ans. Elle risque de rendre plus difficile le travail des diplomates et elle va obliger Hillary Clinton à panser les plaies de quelques uns de ses interlocuteurs, malmenés par ses subordonnés.

Pour mesurer l’écart entre les notes supposées confidentielles et le discours officiel, il suffit de lire l’entretien accordé par l’ambassadeur américain à Berlin, Philip Murphy, au magazine Der Spiegel qui publie en Allemagne les documents de Wikileaks. A la question, pourquoi appelez-vous la chancelière Angela «Teflon» Merkel, le représentant de Washington répond: «Elle jouit chez nous d’une réputation énorme. Elle est une alliée magnifique. Point à la ligne.» La langue de bois a encore de beaux jours devant elle.

Daniel Vernet

Pour mieux vous retrouver dans cette masse de documents qui jettent une lumière crue sur la diplomatie mondiale, Slate.fr, en partenariat avec Owni.fr et LeSoir.be, vous propose de suivre les développements du dossier grâce au live-blogging assuré par Owni ainsi que grâce à une application développée pour l'occasion.

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Daniel Vernet
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