Culture

Le cinéma est-il en train d'être dévalisé par les séries télé?

Pierre Langlais, mis à jour le 15.12.2010 à 15 h 35

De plus en plus de grands noms du cinéma américains émigrent vers les séries télévisées, scénaristes, réalisateurs, producteurs et acteurs, pour un jour ou pour plusieurs saisons. Le petit écran est-il en train de dévaliser le grand ?

Affiche de Damages, avec Glenn Close.

Affiche de Damages, avec Glenn Close.

Sur les affiches de The Social Network qu'on pouvait voir dans le métro parisien, son nom s’affichait en gros caractères, à taille égale avec celui de David Fincher, réalisateur. Aaron Sorkin, créateur d’A la Maison Blanche, est au cinéma. Dans les bandes annonces de Boardwalk Empire, on ne voit que ça: Martin Scorsese, monstre sacré d’Hollywood, est à la télévision. Les deux mondes n’ont jamais été bien loin l’un de l’autre. Dès les années 60, les grands acteurs se sont fait un nom dans les séries, avant de s’affirmer au cinéma. Clint Eastwood dans Rawhide, Steve McQueen dans Au nom de la loi puis, dans les années 80 et 90, Johnny Depp, Brad Pitt ou encore George Clooney ont suivi le chemin «classique», du petit au grand écran. Ils étaient en revanche beaucoup moins, jusqu’au début des années 2000, à prendre la direction opposée. Alfred Hitchcock l’avait pourtant compris dès 1955, avec les anthologies Alfred Hitchcock présente, puis en tournant Psychose avec les moyens techniques de la télévision: les séries pourraient bien être l’avenir du cinéma.

Changement de direction

Aaron Sorkin et J.J. Abrams, deux des plus grands noms des séries télévisées contemporaines, ont fait leurs débuts au cinéma. Sorkin a écrit Des hommes d’honneur (1992) et Le Président et Miss Wade (1995), avant d’être révélé par Sports Night (1998) et A la Maison Blanche (1999). Abrams a lui signé les scénarios de Forever Young (1993) et Armageddon (1998), avant d’exploser avec Felicity, Alias, Lost et Fringe à la télévision. Scribouillards méconnus sur le grand écran, ils sont devenus des précurseurs dans le monde des séries, libérant leur créativité. Limités, frustrés au cinéma, ils ont trouvé dans les séries «un espace moins contrôlé, encore à défricher, près à prendre des risques, avec des budgets inférieurs mais en croissance permanente», explique Leo Soesanto, critique cinéma et séries aux Inrocks.

A une époque où il ne faisait pas encore bon s’aventurer sur le petit écran, certaines petites mains d’Hollywood sont ainsi venues s’y faire un nom, tenter de prouver qu’ils pouvaient faire mieux que servir les lubies des nababs du cinéma. «Certains tâcherons du grand écran ont ainsi prouvé qu’ils avaient du talent», confirme Leo Soesanto. Un inconnu comme le réalisateur Stephen Hopkins, incapable de faire mieux que Predator 2 ou Perdus dans l’espace au cinéma, a ainsi imposé la charte visuelle de 24h Chrono (notamment le split-screen, depuis revenu à la mode) et eu un impact certain sur l’histoire des séries… et au final sur celle du cinéma d’action, marqué par les aventures de Jack Bauer.

«Ce qu’ils viennent chercher, c’est une sorte de nouvelle virginité, un nouveau départ à la télévision, quitte à retourner faire du cinéma derrière», précise Leo Soesanto. Une recette qui ne s’applique pas qu’aux losers, loin de là. Ainsi, David S. Goyer, scénariste des derniers Batman, s’était-il impliqué l’an passé dans Flashforward, et Len Wiseman, réalisateur du quatrième Die Hard, a-t-il signé le pilote du récent remake d’Hawaï Police d’Etat.

Networks et câble, deux mondes à part

Les grands networks américains –les grandes chaînes ABC, NBC, CBS, Fox et CW– se tournent donc du côté du cinéma hollywoodien pour renforcer leurs effectifs. Jerry Bruckheimer, producteur champion du cinéma d’action à gros coups de millions (Top Gun, Bad Boys, Pearl Harbor…) est ainsi venu s’installer à la télé dès 2000 avec Les Experts, puis FBI: Portés disparus et beaucoup d’autres séries grand public. McG, autre producteur et réalisateur de blockbusters (Charlie et ses drôles de dames, le dernier Terminator), chapote lui Chuck, Supernatural, Human Target et Nikita.

C’est néanmoins sur les chaînes du câble américain que ce «transfert» du cinéma aux séries est le plus impressionnant. HBO, qui a choisi pour slogan «ce n’est pas de la télé, c’est HBO», semble bien décidée à passer à «ce n’est pas de la télé, c’est du cinéma». Déjà cinématographiques à l’époque des Soprano ou de Six Feet Under, ses séries sont désormais produites, dirigées et jouées par des personnalités hollywoodiennes. A la suite de Steven Spielberg et Tom Hanks, producteurs de The Pacific, une liste étourdissante de futurs collaborateurs a été annoncée ces derniers mois, dominée par Martin Scorsese, qui a lancé le 20 septembre Boardwalk Empire, fresque historique à l’époque de la prohibition, avec Steve Buscemi et Michael Pitt (deux acteurs de cinéma). Michael Mann (Miami Vice), David Fincher, Jonathan Demme (Le Silence des Agneaux) et Kathryn Bigelow (Démineurs) passeront à leur tour derrière les caméras d’HBO d’ici fin 2012. Côté casting, on annonce Dustin Hoffman, Nick Nolte, Laura Dern, Kate Winslet ou encore Kevin Spacey, tandis que Russel Crowe et Charlize Theron joueront aux producteurs –et encore, on en passe pas mal.

Du coup, Showtime, principale concurrent d’HBO (Californication, Weeds, Dexter) s’y met aussi. Après Toni Collette dans United States of Tara et Laura Linney dans The Big C, William H. Macy et Jeremy Irons (respectivement dans Shameless et The Borgias) se joindront bientôt à la fête. Même AMC, encore tendre mais déjà brillante (Mad Men, Breaking Bad, Rubicon) a débauché Barbet Schroeder pour un épisode de la saison 3 de Mad Men.

Un «refuge» pour acteurs

Frange la plus visible de cet exode vers la télévision, les actrices et les acteurs hollywoodiens n’ont plus honte de se montrer sur le petit écran… surtout passé cinquante ans. «A cet âge là, on a le choix entre faire des films indépendants que peu de monde verra, ou faire une série», explique Léo Soesanto. C’est en particulier le cas des actrices, souvent victimes du machiste Hollywood, qui déteste voir vieillir ses idoles. La télévision, longtemps considérée comme le royaume des has been, est devenue de fait précurseur en matière de rôles pour actrices matures. Illustration la plus criante du phénomène: en septembre dernier, lors de la cérémonie des Emmy Awards, cinq des six nominées pour la récompense de meilleure actrice dramatique avaient plus de quarante ans. La doyenne, Glenn Close, avait 63 ans.

Close est la première des vedettes hollywoodiennes à s’être aventuré durablement sur le petit écran. En 2005, elle fait une apparition fracassante dans The Shield, en capitaine de police aux méthodes expéditives. La même année, Geena Davis, alors 49 ans, enfile dans Commander in Chief le costume de première présidente de l’histoire des Etats-Unis. La série est un échec, mais rapporte à la comédienne un Golden Globe. Holly Hunter franchit elle le pas en 2007, à l’aube de ses cinquante ans. Dans Saving Grace, elle incarne une enquêtrice alcoolique et autodestructrice, «un rôle comme le cinéma ne m’en offre plus», explique-t-elle alors.

Les hommes, pourtant mieux traités par le cinéma, ne sont pas en reste. Donald Sutherland dans Dirty Sexy Money, Tim Roth dans Lie to Me, Laurence Fishburne dans Les Experts, Gabriel Byrne dans En Analyse, le mouvement s’étend chaque saison un peu plus. L’année prochaine, Forest Whitaker sera la vedette du spin-off d’Esprits Criminels. Emploi stable, paye inférieure mais régulière, succès populaire quasi assuré, possibilité de faire des films pendant les vacances, toutes les conditions sont réunies pour séduire les comédiens hollywoodiens, rassuré par les arrivages massifs de grands noms du cinéma dans les séries, scénaristes, producteurs et réalisateurs. «Une fusion est en train de s’opérer entre les deux mondes, conclut Leo Soesanto. Il y a un va et vient permanent entre le cinéma et la télévision, le grand écran pique ses talents au petit, et vice versa».

Pierre Langlais

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