Monde

Election historique en Côte d’Ivoire, la presse face à ses responsabilités

Reporters sans frontières, mis à jour le 27.11.2010 à 12 h 38

L'élection présidentielle se tient ce dimanche en Côte d'Ivoire. Reporters sans frontières a suivi le processus au côté des médias.

Un débat télévisé entre Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. REUTERS/Thierry Gouegnon

Un débat télévisé entre Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. REUTERS/Thierry Gouegnon

Le suspens aura duré plusieurs mois. Aura-t-elle lieu? N’aura-t-elle jamais lieu? Si oui, quand? L’incertitude a prévalu pendant toute la première moitié de l’année… Puis ce fut annoncé l’été dernier. L’élection présidentielle en Côte d’Ivoire s’est effectivement tenue du 15 octobre au 28 novembre 2010. La première depuis 2000.

Après les heures troubles en 2002 et 2004, les violences partisanes, la montée de la xénophobie et les risques de partition du pays, la Côte d’Ivoire se cherche péniblement, mais avec un relatif succès, un destin démocratique que pourrait venir sceller une élection populaire, organisée de façon professionnelle, suivie par des observateurs internationaux, relayée par une presse nationale consciente de son rôle et de la mission stratégique qu’elle joue dans un tel événement, et renforcé, nous l’espérons, par la politique à venir d’un président élu au suffrage universel.

Quelques entorses

Reporters sans frontières a voulu se joindre à ce moment clef de l’histoire de cette nation. Mandatée par l’Union européenne, elle a mené un travail de monitoring des médias, travail qui consiste à mesurer les temps d’antenne et de parole des candidats, à vérifier que l’équilibre et l’équité sont respectés dans le traitement par les journalistes des campagnes de chaque parti, que les règles fondamentales sont appliquées dans l’organisation et le fonctionnement de la presse, qu’un ton professionnel, enfin, soit toujours maintenu dans les articles et les reportages. Une mission de vigilance démocratique officiellement intitulée «protection du pluralisme médiatique en période électorale».

Une élection est toujours un moment sensible dans la vie d’un pays. Pour ce qui nous occupe, la liberté de la presse et la pratique du journalisme, le rendez-vous des urnes est révélateur de l’indépendance réelle de la presse, de la qualité des rédactions et de la considération de l’élite politique, de ses dirigeants, à l’égard des journalistes et du principe même de la liberté d’opinion. Dans un tel rendez-vous, souvent animé de passions, tout apparaît avec plus de force, les tons sont rehaussés, les couleurs plus vives. Le tableau a plus de relief.

Dans l’ensemble, la mission de monitoring de Reporters sans frontières s’est réjouie de la bonne tenue des médias pendant la campagne des deux tours. Quelques entorses sont à regretter comme la couverture plus favorable en durée et en qualité du président Gbagbo, lors du premier tour, sur la chaîne de télévision La Première et la radio La Nationale, du fait d’une couverture excessive de ses activités de chef d’Etat. L’organisation regrette que le Conseil national de la communication audiovisuelle (CNCA) n’a pas toujours fait preuve de l’impartialité qu’imposait son mandat. Entre les deux tours ainsi que cette semaine, nous nous sommes inquiétés de plusieurs dérapages verbaux de leaders politiques que plusieurs journaux n’ont pas fait que relayer (ce qui serait leur rôle), mais ont amplifié, cherchant plus à attiser le feu des rivalités qu’à strictement informer les électeurs. Le tonnerre des accusations –les deux camps se lançant d’un côté d’être derrière des «plans d’attaques», de l’autre d’être responsables de «tueries et de charniers» et d’avoir intoxiqué les gens (référence à une affaire de pollution toxique en 2007)– pouvait faire craindre l’approche de l’orage. Plus grave, les journaux privés comme Notre Voie, Le Patriote, Le Nouveau Réveil, Reporters sans frontières considère qu’ils ne rentrent plus dans le champ d’une presse professionnelle, au regard des règles d’éthique, et qu’ils ont basculé dans l’information partiale, la propagande.

Sens des responsabilités

Les journaux ont tout à fait le droit d’avoir des préférences politiques. Mais il est de leur responsabilité de ne pas se laisser entraîner par la surenchère verbale. De nombreux journaux en Afrique servent de caisse de résonance à un parti, à un leader, sacrifient leur indépendance jusqu’à devenir parfois un simple organe de communication d’un acteur politique, avec les risques de polarisation, de renforcement des clivages et de montée des tensions au sein de la société que cela induit, à l’image de ce qui s’est passé à Madagascar en 2008 où la presse a de toute évidence joué un rôle néfaste dans les troubles qui ont agité le pays. Rien de bon n’arrive quand la presse elle-même mène campagne.

Nous ne pouvons à ce titre que rendre hommage au sens des responsabilités des deux candidats du second tour, Alassane Dramane Ouattara et Laurent Gbagbo, qui lors du débat télévisé du jeudi 25 novembre sur la Radio-Télévision Ivoirienne (RTI) ont tous deux déclaré qu’ils accepteraient le verdict des urnes.

Une élection montre de façon pratique que la presse est un «acteur de la vie démocratique», formule qui reste souvent abstraite dans les esprits. L’équilibre des temps de parole est-il respecté? Les candidats ont-ils accès aux médias? La couverture des candidats est-elle juste et honnête? Et au bout de la chaîne, l’électeur, le citoyen, est-il bien informé sur les programmes, sur le déroulement du scrutin, sur ses enjeux? A-t-il, en un mot, tous les éléments en main pour le jour J déterminer son choix et mettre son bulletin dans l’urne en toute connaissance de cause?

Rouage mécanique dans l’organisation d’une élection, investie de sa mission d’information habituelle, la presse a également un rôle pédagogique à faire en temps d’élection, rôle d’autant plus crucial dans les pays où les rendez-vous électoraux sont encore quelque chose de nouveau et pas toujours compris par l’ensemble de la population.

Malgré quelques critiques à faire, malgré notamment les inquiétudes lors du second tour et la montée de propos haineux dans les deux camps et les mauvaises pratiques observées dans plusieurs journaux privés, la presse a fait d’énormes efforts et a joué le jeu de cette élection démocratique.

L'organe public de presse écrite du pays, le quotidien Fraternité Matin, historiquement lié au pouvoir, a offert un espace strictement équilibré à l’ensemble des candidats. A la télévision, ces derniers ont pu expliquer leur programme lors de la campagne de premier tour. Un débat entre les deux derniers prétendants en lice a été organisé quelques jours avant le second tour de scrutin. La Première et La Nationale, également publiques, se sont tenues à un ton neutre de rigueur. Les médias ont globalement été à la hauteur de cette élection compliquée, face-à-face entre deux adversaires politiques historiques.

C’est une agréable surprise.

Gilles Lordet

Directeur de la Recherche

Reporters sans frontières

 

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