France

J'en ai marre

Philippe Boggio, mis à jour le 28.11.2010 à 8 h 55

Je ne sais pas vous, mais moi, l'ambiance me fatigue. Ce rythme effréné d'une actualité non hiérarchisée où l'on passe d'une petite phrase à un joli lapsus, oublié aussitôt à la faveur d'une engueulade ou d'une polémique sans intérêt...

Un élève philippin en juin 2010. REUTERS/Romeo Ranoco

Un élève philippin en juin 2010. REUTERS/Romeo Ranoco

Ce n’est pas mon genre, d’habitude, la période me colle un fort bourdon, mais cette année, j’attends Noël avec une certaine impatience. Dans l’espoir, qu’à la faveur de la trêve des confiseurs, le bruit cesse un peu. Celui que nous faisons. Presse, majorité, opposition, lobbyistes, opinion, Internet, buzzing frénétique, tous azimuts… Bruit et fureur, même. L’actualité nationale, depuis quelques temps, vrille les tympans. Tout le monde paraît camper dans les aigus. A suivre l’actualité, le degré d’hystérie ambiante donne le sentiment, certains jours, de ne jamais devoir redescendre.

Tout le monde s’engueule. Ouvertement. Sans la retenue coutumière. La droite, autour du remaniement ou de l’«affaire Karachi». La gauche, sur ses primaires. Le Président, avec les journalistes. Le ministre de l’Intérieur, avec les juges. Dans l’affaire dite Woerth-Bettencourt, on a vu, tout l’été, et ces dernières semaines encore, les avocats et les deux magistrats du dossier se traiter confraternellement de noms d’oiseaux. Déjà que la querelle fille/mère, Françoise contre Liliane, dans la famille la plus riche de France, s’évertuait à ressembler à une bagarre de rue entre pochtronnes.

Si les plaintes en justice sont confirmées, nous aurons, l’an prochain, l’occasion de voir le secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant, premier collaborateur du chef de l’Etat, poursuivre en diffamation Le Canard Enchaîné –qui va se gondoler de trop d’honneur. Et le patron du contre-espionnage, qui devrait être l’un des personnages les plus discrets de la République, aller dire publiquement leur fait, au tribunal, à des journalistes, lestés de leurs ordinateurs ou de leurs «fadettes».

On s'enflamme, on s'indigne

Quels shows! La herse des micros et le mur de caméras, avant l’audience. Les bousculades de la presse poussent les acteurs, placés en pleine lumière, à trop en dire, à surjouer, à s’oublier. Quitte à se contredire, le lendemain, sans rien laisser paraître. Voyez Dominique de Villepin, et sa mémoire fluctuante, sur deux jours, des «rétrocommissions». Je ne sais pas vous, mais moi, ça me crève. Ça m’empêche d’essayer de comprendre pourquoi les peuples européens se retrouvent placés dans l’obligation de renflouer des banques, coupables de spéculation. Ou de me demander, avec un peu de calme, comment les Parisiens vont pouvoir encore longtemps se loger dans leur ville, dont les prix flambent.

Je pourrais me dire: c’est moi. Qui n’arrive plus à suivre le rythme effréné de cette actualité sans hiérarchisation. Que l’information se mue peu à peu en jeu de rôles pour ados. Qu’on cherche le gag, l’énormité, le lapsus (Ah, «l’inflation/fellation» de Rachida Dati!), la vidéo-choc, même absolument non parlante, comme lors de cette manif récente, où l’on a cru débusquer des policiers-casseurs.

On s’enflamme. S’indigne souvent, davantage de l’anecdote, du symptôme, que du fond. Ainsi, la fameuse vidéo de Seignosse (Landes) pendant l’université d’été de l’UMP, en 2009. Brice Hortefeux s’était laissé allé à une formule, très ambiguë en face d’un jeune militant d’origine algérienne. «Quand il y en a un, ça va, c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes». Devant l’ampleur prise par cette capture sonore et visuelle, le ministre avait tenté de faire croire qu’il parlait des Auvergnats, non des Arabes. Sa défense, un peu courte, n’a pas tenu, et il a été condamné pour propos racistes, en première instance. Il a fait appel du jugement. Eh bien, cette vidéo, cette glissade ministérielle ont fait à peu près autant de bruit, des semaines durant, que la circulaire «scélérate» de son ministère, désignant nommément, cette année, le peuple rom parmi les squatteurs de camps improvisés.

Tout ça pour apprendre, en plus, le 25 novembre, que le jeune militant UMP de Seignosse reconnaissait avoir menti, en tentant de conforter Brice Hortefeux dans sa version auvergnate. Un an plus tard, il a écrit un livre. Il était sous la pression de l’UMP, confie-t-il. Il est invité sur tous les plateaux. Il est en promo, et ça rend. Il a les regrets un peu tardifs, malgré tout, ce garçon, et un peu surexposés.

L'exhibitionnisme

Surexposé, c’est le mot que je cherchais. Ou exhibitionniste de soi. Même les jours où il n’y a vraiment pas matière à quérir un surplus de vertu auprès du public. Ses travers, défauts, emportements…, offerts, jetés à la face de l’opinion, comme si tout ça ne valait pas moins, au fond, que ses qualités; pour un homme politique, que ses idées et ses projets pour le bien commun. Bien sûr, le chef de l’Etat a encore «dérapé» quand il s’est embourbé dans sa métaphore sur «les pédophiles», en marge du sommet de Lisbonne, pour expliquer aux journalistes accrédités à l’Elysée qu’on l’accusait sans preuve, dans l’«affaire de Karachi». C’était gros. Invraisemblable, et furieusement populiste, de la part du premier personnage de l’Etat. Par les temps qui courent, il n’y a pas pire insulte que pédophile. «C’est inquiétant», a constaté ensuite Martine Aubry. «On a l’impression qu’il perd son sang-froid.»

Il y a sûrement de ça, mais certains médias y ont vu aussitôt la chance d’un bon gros titre juteux de une. «Amis pédophiles, à demain!» Pensez! Comme pour l’insulte d’Anelka à Domenech, pendant le Mondial. Le bonheur commercial d’avoir un président prisant les formules machistes de bistrot. C’est vrai que les saillies, les «dérapages» de Nicolas Sarkozy, ou celles de Brice Hortefeux, sont parfois inquiétantes, comme le dit Martine Aubry. Vrai aussi qu’on paraît ne plus guetter qu’elles, désormais. Comme nos confrères italiens traquent les références sexuelles de Silvio Berlusconi, dans une spirale absurde et morbide.

Lorsque notre président est de sortie, tout le monde arme, doigt sur le déclencheur d’un micro ou d’un appareil photo, journalistes comme spectateurs. L’anti-sarkozysme fait fureur, à l’aube de l’hiver. Plus irrésistible, tu meurs ! Plus navrant aussi. Et comme les autres personnages importants, politiques, avocats ou juges, donnent l’impression de ne pas vouloir être en reste, l’actualité toute entière tourne certains jours à la farce. Nous y perdons tous, pouvoir comme public, en respect de nous-mêmes. En sympathie pour un pays, le nôtre, parti, après les fêtes, nous le savons tous, pour affronter bien des creux sociaux et économiques.

Y aura-t-il de la neige à Noël? Ce serait bien. La neige étouffe les sons. Qui peut le dire? Déjà que Carnaval est très en avance, cette année.

Philippe Boggio

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