France

RSF: donneur de leçons? Oui, et alors?

Reporters sans frontières, mis à jour le 05.12.2010 à 9 h 35

C’est un trait de caractère dominant de Reporters sans frontières, mais pas forcément au sens où l’entendent nos détracteurs.

Manifestation pour la libération de Liu Xiaobo, le 4 novembre 2010 à Paris. REUTERS/Benoit Tessier

Manifestation pour la libération de Liu Xiaobo, le 4 novembre 2010 à Paris. REUTERS/Benoit Tessier

Reporters sans frontières a manifesté, les 4 et 5 novembre, lors de la visite à Paris de Hu Jintao. Il s’agissait de rappeler au président chinois que son concitoyen et lauréat 2010 du prix Nobel de la Paix, Liu Xiaobo, était toujours en prison. Il s’agissait également de dénoncer l’incroyable silence de la France, pays autoproclamé des droits de l’homme. Six membres de l’organisation ont été retenus pendant quelques heures par les forces de police. L’événement a été relayé par les médias.

Un internaute, réagissant dans l’espace commentaire du monde.fr, a fait part de son exaspération. Il nous reprochait en termes vigoureux d’être des «donneurs de leçons». C’est une critique que l’on entend souvent et elle n’est pas fausse. Mais assumons.

Oui, nous sommes des donneurs de leçons. C’est même un trait de caractère dominant de Reporters sans frontières, mais pas forcément au sens où l’entend le lecteur à bout de patience. En tous cas, pas seulement.

En épinglant régulièrement des lieux de pouvoir ou des institutions, nous les rappelons le plus souvent aux règles qu’ils ont eux-mêmes établies. Ceci vaut actuellement pour le gouvernement français. Ce même gouvernement capable dans la même année d’édicter une loi –pas si mauvaise– réaffirmant la protection des sources pour les journalistes et de violer aussitôt ce principe dès que la presse l’embarrasse.

Ces règles que nous rappelons sont généralement politiques et juridiques. Elles ne sont pas morales au sens strict, même si elles renvoient à certains fondements éthiques: liberté d’expression, acceptation des contre-pouvoirs, respect de l’individu, honnêteté contre corruption, transparence contre opacité, bien public contre privilèges oligarchiques, etc.  

Pas de relativisme

Reporters sans frontières ne tente certainement pas d’imposer l’idée –sous-jacente au reproche de «donner des leçons»– que la France, l’Europe et avec elles une organisation de «blancs», jouiraient d’une légitimité morale supérieure pour décréter du bon modèle de société et de gouvernance. La posture décevante de la France dans notre dernier classement mondial de la liberté de la presse invalide ce mauvais procès que certains nous intentent.

Pour autant, nous n’entendons pas non plus céder aux facilités d’un relativisme qui voudrait faire fi des valeurs universelles et conclure, par exemple, à une lecture «chinoise» des droits de l’homme. C’est ce même travers de complaisance qui ferait droit à une conception «saoudienne» de la place de la femme ou à l’incidence tout «iranienne» du religieux sur le politique.

La société civile française –et mondiale– est sans doute une nébuleuse où tout ne se vaut pas. Sûrement y trouve-t-on des organisations convaincues que le monde occidental est rempli d’une mission civilisatrice, comme à «l’âge d’or» de l’administration coloniale. Ce n’est heureusement pas l’esprit de l'organisation à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir.

Nos collaborateurs ne sont pas français. Ils sont turcs, ivoiriens, mexicains... issus de 150 pays au total. Reporters sans frontières est, dans sa structure même, une organisation internationale, internationalisée par ses représentants de tous les continents. Cette diversité culturelle nous donne une force, une légitimité mais aussi le devoir de définir ensemble des valeurs communes et acceptables partout et par tous.

Ce qui nous importe, c’est le respect et l’application de principes du droit qui favorisent gestion honnête de la chose publique et l’administration équitable de la société des hommes. De petites choses, souvent, aux grandes conséquences, sûrement.

Nous sommes des «emmerdeurs», certainement, des empêcheurs de tourner en rond. La société civile a cette vocation-là. Contre le jeu cynique de la realpolitik, où les «donneurs de leçons» n’ont pas droit à la parole.

Gilles Lordet
Directeur de la Recherche
Reporters sans frontières

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