Life

Derniers instants

Anne de Coninck, mis à jour le 27.11.2010 à 10 h 57

La Française Sophie Calle au Palais de Tokyo et l'Américain Phil Toledano exposent les derniers instants de vie de leurs parents.

«Days with my father», Phillip Toledano

«Days with my father», Phillip Toledano

Deux artistes qui ne se connaissent pas et vivent à des milliers de kilomètres de distance exposent et partagent la même continuité, inhabituelle, entre l’intimité la plus profonde, les derniers instants de vie de leurs parents, et l’espace public. C’est ce qu'a fait la Française Sophie Calle en plaçant une camera au pied du lit de sa mère en train de mourir. C'est aussi ce qu'à fait l'Américain Phil Toledano en photographiant son père jusqu'à sa disparition pendant les trois années suivant le décès de sa mère. Des démarches quasiment identiques, un regard parallèle qui sait conserver de la distance, dévoilant bien sûr mais sans jamais tomber dans le voyeurisme face à la maladie, la vieillesse et la mort. Dans un cas comme dans l'autre aucune scénarisation inutile, mais une profonde humanité.

Sophie Calle s’est installée pour une courte exposition dans un lieu en devenir, le Palais de Tokyo dont les 9.000 m2 sont en travaux, jusqu’en 2012. D’emblée, elle avertit:

«Ma mère aimait qu'on parle d'elle. Sa vie n'apparaît pas dans mon travail. Ça l'agaçait. Quand j'ai posé ma caméra au pied du lit dans lequel elle agonisait, parce que je craignais qu'elle n'expire en mon absence, alors que je voulais être là entendre son dernier mot, elle s'est exclamée: “Enfin”».

Le regard de l'artiste n'est pas direct, brutal, il est en biais, délicat, retenu. Elle expose une photo de son cercueil recouvert de tout ce qu’elle aimait, des disques de Mozart, des vaches en peluche, une robe à pois et des photos de ses amants. Ce drôle de bazar qui entourait sa mère et qui existe encore la prolonge un peu. Un sacré personnage cette Monique ou on devrait dire Rachel, Monique, Szyndler, Calle, Pagliero, Gonthier, Sindler… les divers noms qu’elle a porté tout au long de sa vie (d’ou le titre de l’expo).

Elle aimait revendiquer pas moins de 4.000 amants (!) et ne supportait pas de ne pas être le centre de toutes les attentions. Quelques jours avant sa mort, la mère de Sophie Calle a griffonné «je m’ennuie déjà», formule utilisée en guise d’épitaphe. Force de caractère aussi cette Monique qui pour relativiser le chagrin qu'elle a laissé derrière elle a eu ses derniers mots: «ne vous faites pas de souci». Un mot, souci, inscrit partout dans l'exposition au point d'en devenir obsédant.

A 6.000 kilomètres de là, à New York, Phil Toledano est un photographe qui raconte des histoires. Il manie les images comme des mots. Il collecte des portraits pour Phone Sex, ceux des hôtesses des conversations érotiques téléphoniques, ou dans Bankrupt aligne les images de bureaux abandonnés après le crash de la bulle internet. 

Il découvre  après le décès de sa mère française, en 2006, qu’elle lui avait caché la maladie mentale de son père. Sans avoir un Alzheimer, celui-ci avait perdu toute mémoire à court terme. Toutes les 15 minutes, il demandait où était sa femme, obligeant son fils à lui annoncer sans cesse sa disparition. Phil Toledano décide d’accompagner les derniers instants de son père en le photographiant. Cela durera trois ans pendant lesquels il publie les images de leur vie commune. Elles sont postées sur un blog avec un texte simple, émouvant, parfois drôle. Très vite, le site rencontre son public, attire l'attention.

En expliquant à son père, attentif et curieux, cette «documentation» quasi quotidienne de leurs vies, celui-ci balance entre l’admiration «Tu es un génie!» et la colère «elles sont terribles!».

Pour le photographe, l’important est ailleurs, impalpable. Le temps passé ensemble. Un passage de témoin d'autant plus nécessaire pour le photographe qu'en quelques années, une grande partie de sa famille et de ses racines ont disparu. Comme si un «astéroïde avait frappé la section Toledano du continent. Une des choses que j'ai réalisées après l'extinction de masse des Toledano, c’est que si tous les clichés sont vrais, c’est vraiment ennuyeux. Quand on dit que vos parents peuvent disparaître du jour au lendemain, que les êtres que vous aimez peuvent partir en une seconde, et que le temps passé avec eux, est vraiment important, tout est vrai L'histoire photographique de ces trois années partagées avec son père est aujourd'hui résumée dans un livre.

Anne de Coninck

Photo: «Days with my father», Phillip Toledano

Sophie Calle, «Rachel, Monique … » , au Palais de Tokyo du 20 octobre au 28 novembre.

Phillip Toledano, «Days With My Father» (Jours avec mon père) sur Amazon.com.

Anne de Coninck
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