Monde

Corée du nord: la logique de la survie

Bernard Lenormand, mis à jour le 27.11.2010 à 8 h 45

Entre les deux Corée, l'état de guerre est permanent et, pour Pyongyang, nécessaire à la continuité du régime totalitaire.

Soldat nord-coréen au poste frontalier de Panmunjom, au cœur de la zone démilitarisée entre les deux Corée, en 2008. REUTERS/Lee Jae-Won

Soldat nord-coréen au poste frontalier de Panmunjom, au cœur de la zone démilitarisée entre les deux Corée, en 2008. REUTERS/Lee Jae-Won

Prendre pour un objectif d’artillerie un petit territoire, certes doté d’installations militaires, mais peuplé d’un millier de civils essentiellement des pêcheurs, est assurément condamnable. Ce dramatique incident, survenu mardi sur la petite île sud-coréenne de Yongpyong, est le plus grave par ses victimes civiles depuis la signature de l’armistice de 1953 a suscité une volée de spéculations sur les raisons de cette attaque — une centaine d’obus tirés en pleine journée, qui ont fait 4 morts.

Celle-ci met en tout cas en lumière une situation souvent oubliée, occultée par l’expansion de la Corée du Sud, récemment hôte du G 20: la péninsule coréenne est techniquement toujours en état de guerre. L’armistice de 1953 qui a mis fin à trois ans d’hostilités entre d’un côté les forces des Nations unies et la Corée du sud et de l’autre celles de la Corée du nord soutenues par l’armée chinoise, n’a jamais été suivi d’un traité de paix et deux armada sur le pied de guerre se font face de chaque côté de la zone démilitarisée qui sépare les deux pays.

En Mer Jaune, à l’ouest de la péninsule, la ligne de démarcation se prolonge par la Ligne maritime nord. Elle sépare un chapelet d’îlots sud-coréens, dont Yongpyong, des côtes nord-coréennes à une dizaine de kilomètres de distance. Cette zone est particulièrement sensible car, la Ligne maritime nord a été tracée en 1953 par le commandement des forces des Nations unies sans consultation préalable avec la Corée du Nord qui ne l’a jamais reconnue. Riche en produits de la mer, cette zone est sillonnée par des chalutiers des deux pays – et aussi chinois — et elle est régulièrement le théâtre d’accrochages, dont des affrontements meurtriers entre les marines des deux pays (ce fut le cas en 1999, 2002 et 2009). C’est  dans cette zone maritime, qu’en mars dernier a été coulé, dans des eaux contestées, au nord ouest de Yongpyong la corvette sud-coréenne Choenan (46 morts): une enquête internationale a conclu qu’elle avait été la cible d’une torpille nord-coréenne — des conclusions non endossées par ni la Chine ni par la Russie et rejetée par la Corée du Nord. 

Au cours du dernier sommet intercoréen, en octobre 2007, les deux parties s’étaient entendues pour faire de cette zone une «aire de paix». Projet qui n’a jamais eu de suite avec l’arrivée au pouvoir en 2008 du président de centre droit Lee Myung-bak: déterminé à tenir la dragée haute à la Corée du nord, il a mis fin à la politique de coopération Nord-Sud menée par ses prédécesseurs de centre gauche entre 1998 et 2008. Une politique qui a conduit à un regain de tension entre les deux Corées. Si un incident entre les deux pays peut se produire, c’est dans cette zone de la Mer Jaune, stigmate de l’état de guerre entre les deux pays, qu’il peut arriver. Ce fut le cas dans le passé et encore le 23 novembre.

Depuis la veille, des exercices militaires annuels de la Corée du Sud étaient en cours. Notamment dans cette zone sensible. La Corée du Nord, qui perçoit ces manœuvres comme une préparation à l’invasion de son territoire, avait envoyé des messages demandant leur arrêt. Certains exercices de tirs avaient effectivement eu lieu depuis une autre île sud-coréenne mais, selon Séoul, dans ses eaux territoriales. N’ayant pas obtenu de réponse, la Corée du Nord a commencé à bombarder Yongpyong. Pour la première fois, il ne s’est pas agi d’un affrontement en mer, dans des eaux dont la souveraineté est contestée: la cible était le territoire sud-coréen.

Pourquoi? Une volée de spéculations mêlant la succession du dirigeant Kim Jong-il par son fils Kim Jong-un, «intronisé» lors de l’assemblée des membres du parti du travail en septembre et devenu général à quatre étoiles à 27 ans, aux «gages» de fermeté des Kim aux militaires en passant par le souci de rassembler le pays derrière le régime en provoquant une tension et les habituelles explications infra-conceptuelles (le caractère «imprévisible» et «irrationnel» d’un «état voyou») ont fleuri.

Si l’on se place dans la logique du régime, dont la préoccupation majeure est sa survie par une transition sans anicroche du pouvoir au fils, celui-ci peut espérer rompre par cet escalade l’attentisme des Etats-Unis qui depuis l’arrivée au pouvoir de Barak Obama pratique une stratégie dite de la «patience» à l’égard de la Corée du Nord: en d’autres termes l’immobilisme et l’absence de toute initiative nouvelle. Dans le passé, Pyongyang n’est parvenu à relancer le dialogue avec les Etats-Unis qu’en établissant un rapport de force suffisant. Apparemment, c’est ce que le régime cherche à nouveau.

Cette fois, il vient coup sur coup de révéler au monde les progrès accomplis en matière d’enrichissement de l’uranium et de procéder une escalade en matière de guerre conventionnelle par le bombardement de Yongpyong. Les deux développements sont-ils liés ? En tout cas, ils répondent à la même préoccupation : une démonstration de force.

La récente visite de ses installations d’enrichissement de l’uranium par un spécialiste américain de l’atome (qui s’est déclaré «stupéfait » du caractère moderne de ces équipements) confirme que la Corée du Nord dispose désormais de deux filières: le retraitement du combustible irradié, qui lui a permis de procéder à deux essais nucléaires en 2006 et en 2009  un programme d’enrichissement de l’uranium — théoriquement à des fins civiles. Disposant d’une douzaine d’armes atomiques, la Corée du Nord est, sinon une puissance nucléaire reconnue, du moins de facto un état à capacités nucléaires.

Les tirs d’artillerie sur Yongpyong – qu’ils aient été une «réponse» ou non aux manœuvres sud-coréennes – témoignent de la volonté de Pyongyang de rappeler par ce raidissement que la péninsule coréenne est toujours en état de guerre.

Ce que cherche Pyongyang par des procédés pour le moins peu diplomatiques et condamnables, c’est de rouvrir une négociation en vue d’obtenir des garanties de sécurité en échange d’engagement de non prolifération de sa part. En position de faiblesse, isolé et mis au ban de la communauté internationale, le régime a toujours négocié «sur la brèche». Avec les risques que cela comporte.  

Bernard Lenormand

À REGARDER ÉGALEMENT: Notre grand format sur les deux Corées

Bernard Lenormand
Bernard Lenormand (2 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte