Culture

Dylan, portrait de l'artiste en jeune homme

John Dickerson, mis à jour le 28.11.2010 à 8 h 59

Le dernier volume de la série des «bootlegs» du musicien est un trésor archéologique qui permet d'explorer le processus créatif de ses premières années de carrière.

Détail de la pochette de «Bob Dylan: The Witmark Demos 1962-1964» (DR)

Détail de la pochette de «Bob Dylan: The Witmark Demos 1962-1964» (DR)

Quand j'avais 17 ans, je conduisais une jeune voisine à l'école. Ses parents me rémunéraient, mais c'est elle qui en payait le prix: fan de Dylan, j'étais un grand amateur de ses bootlegs, ses enregistrements piratés. Ma compagne de route devait donc supporter les fragments désordonnés de sessions en studio, de talk-shows guillerets des années 60 et de concerts enregistrés à la sauvette. Il fallait vraiment monter le son pour entendre la voix de Dylan. Quand la personne qui avait procédé à l'enregistrement criait, les baffles menaçaient d'exploser. Quand j'essayais de communiquer mon enthousiasme à la petite, elle vérifiait sa ceinture de sécurité.

L'une de mes vieilles cassettes est sortie récemment sous le titre The Witmark Demos: Bootleg Series Vol.9, d'après le nom du studio où Dylan réalisait ses enregistrements, M. Witmark & Sons. Alors oui, certains morceaux s'arrêtent en plein milieu, quand le chanteur a oublié les paroles ou qu'il rectifie le texte. Ici, la guitare est désaccordée, là, la bande d'enregistrement se bloque. On entend des toux, des claquements de porte, des rires.

Ce sont les ratés ordinaires d'enregistrements qui ne sont pas destinés au public. Dylan chante pour transcrire ses morceaux en partitions que d'autres artistes, comme le trio Peter, Paul & Mary, pourront interpréter. «Ça vous plaît, ça? C'est très long», commente-t-il à la fin de «Let Me Die in My Footsteps». «Enfin, c'est pas si long, c'est que j'en peux plus de chanter ce morceau.» Bien que ce ne soit pas un produit fini, et malgré un manque d'entrain occasionnel dans l'interprétation, les Witmark Demos constituent une source documentaire fascinante.

Fougueux, hâtif, seul, vulnérable

Les 47 chansons de cette compilation renferment l'essence de la première bouffée créative de Dylan, entre 1962 et 1964, avant que l'artiste ne traverse toutes les phases que nous connaissons –quasi-oubli, seconde naissance, période électrique, christianisme puis retour aux sources. Ces enregistrements le saisissent avant tout cela, à 22 ans, fougueux, hâtif et seul, dans un petit studio de la 51e Rue, à Manhattan. On y découvre des chansons secrètes qui ne seront jamais éditées, un style narratif qu'il abandonnera par la suite. On a l'impression d'être avec lui en studio, d'assister à son processus créatif alors qu'il alterne les angles de vue sur l'amour, la mort et la guerre. Et certains morceaux sont magnifiques.

Dylan était alors vulnérable et amoureux, ce qui lui a inspiré ses plus belles chansons. En 1962, sa petite amie de l'époque, Suze Rotolo –celle de la jaquette de The Freewheelin' Bob Dylan– part étudier en Europe. Le musicien réagit avec «Tomorrow Is a Long Time», chanson d'une indicible tristesse qui sera reprise par de très nombreux interprètes, d'Elvis à Judy Collins (qui a paraît-il pleuré en l'entendant la première fois). Dylan ne voudra pas la publier avant 1971, parce qu'elle est trop intime, trop guimauve, ou les deux. Dans The Witmark Demos, il la joue avec des sentiments encore vivaces.

Dylan ajoute un peu de sel à l'épisode Rotolo avec «Boots of Spanish Leather». Avez-vous déjà avoué votre amour et reçu un bâillement en retour? Retrouvé des poèmes de votre composition calés sous la fenêtre en guise d'isolation? C'est ce que raconte cette chanson. Le narrateur offre son cœur sur un plateau à sa petite amie sur le départ, et elle lui propose de lui ramener un cadeau de voyage. Tandis qu'il évoque les étoiles et les diamants des océans, tandis qu'il compte les jours, elle lui conseille de ne pas l'attendre: «I don't know when I'll be comin' back again/It depends on how I'm a-feelin'» («Je ne sais pas quand je reviendrai/Ce sera comme je le sens»). La version de l'album The Times They Are A-Changin' est plus enjouée que celle des Witmark, laquelle est plus pesée, plus mesurée, jusqu'à la dernière note.

Histoire d'amour blessé

Cette histoire d'amour blessé connaît une troisième phase, cristallisée dans «Don't Think Twice, It's Alright» («T'en fais pas, c'est pas grave»). Dylan a décidé de rendre les coups, puis de rayer Suze de sa vie. Elle lui a fait perdre son temps, il ne perdra plus ses mots pour elle: «Goodbye is too good a word, babe, so I'll just say fare thee well» («Bon vent, c'est encore trop bon, alors je te dirai juste au revoir»). A-t-il vraiment tourné la page? «C'est le genre de chose qu'on dit pour se rassurer [...] un peu comme si on se parlait à soi-même», dira plus tard Dylan de ce titre (il reprendra le thème des illusions auto-entretenues dans des morceaux tels que «If You See Her, Say Hello» ou «Most of the Time»).

Cette version de «Don't Think Twice» est différente de celle de l'album The Freewheelin' Bob Dylan, et elle n'a pas vraiment plus d'intérêt. Cela vaut pour plusieurs des chansons les plus connues qui figurent sur The Witmark Demos, comme «Girl From the North Country» ou «Blowin' in the Wind». En réalité, ce disque se serait bien passé des greatest hits, car cela aurait permis de mieux écouter, de mieux découvrir, ce qui est nouveau ou différent de l'œuvre connue. Si Sony avait fait ce choix, «A Hard Rain's A-Gonna Fall» ne serait pas au programme sur ce disque.

À côté de tous les autres, ce titre donne le sentiment d'une incursion dans l'avenir. Car les images tourmentées qu'il évoque –les branches noires sanguinolentes, les ruelles, les caniveaux– et l'énergie de l'écriture appartiennent davantage au Dylan des années 1965-1966.

À l'époque des enregistrements des Witmark Demos, l'artiste se rue vers cet avenir. Monté sur piles, il est dans une frénésie de création, s'essayant à un large spectre de styles musicaux –blues, ragtime, ballades folk, chansons à texte, clins d'œil à la légende du folk américain Woody Guthrie. Dylan pleure le passé comme ses amours déçus, dans des morceaux tels que «Bob Dylan's Dream» ou «Ballad for a Friend». Mais face à ces chansons nostalgiques qui s'écoutent au coin du feu, on trouve des titres plus effrontés comme «All Over You» ou des morceaux de baroudeur tels «Farewell» et «Rambling Gambling Willie».

Entre Groucho Marx et Jon Stewart

Dylan se fait ici l'homme-orchestre de ses récits. Un narrateur omniscient chante «Man on the Street», courte et mystérieuse histoire d'un homme retrouvé mort dans la rue. Dans «Standing on the Highway», le narrateur semble devenir le protagoniste de cette histoire: «Nobody seem to know me/Everybody pass me by» («Personne ne me connaît/Tout le monde passe sans me voir»). «Only a Hobo» («Juste un vagabond») raconte une aventure quasi identique, mais chantée un an plus tard avec un rôle différent dévolu au narrateur, et un ton plus politique. Comme les titres apparaissent dans l'ordre chronologique de leur enregistrement, on sent l'évolution de l'artiste. Et malgré une évolution rapide, ce sont les mêmes thèmes qui rejaillissent, travaillés différemment.

L'album le plus «contestataire» de Dylan, The Times They Are A-Changin', sorti en 1964, s'annonce dans de nombreux morceaux enregistrés à l'époque de ces Witmark. «Hero Blues», «John Brown» et «Masters of War» constituent des variations autour des thèmes de la guerre et de l'héroïsme. «Ballad of Hollis Brown», que Dylan appelle alors «Rise and Fall of Hollis Brown», contient des vers supprimés de la version publiée.

Les meilleures chansons protestataires non parues sont «Long Ago, Far Away» et «The Death of Emmett Till». Mais les morceaux engagés que je préfère dans The Witmark Demos sont les morceaux comiques –«Talking Bear Mountain Picnic Massacre Blues» et «I Shall Be Free»– qui empruntent pour moitié à Groucho Marx, pour moitié à Jon Stewart et pour moitié à plein d'autres choses (et au diable les maths!). Et s'ils semblent être le fruit d'une création spontanée, on réalise, en entendant Dylan s'arrêter plus d'une fois pour corriger les paroles de «Bear Mountain», que cette légèreté était méticuleusement pensée.

Cet opus ne recèle pas de trésor caché comme le «Blind Willie McTell» des Bootleg Series Vol. 3. «Keep It With Mine», superbe découverte de l'album Biograph (1985), y est massacré. The Witmark Demos ne s'adresse pas aux fans récents ou aspirants, qui préfèreront les albums originaux et les six premiers volumes des Bootlegs. On peut ensuite revenir à ce riche recueil, comme je l'ai fait, pour se rendre compte qu'à la fin de cette époque, Dylan s'éloigne déjà de la chanson engagée. Suze est sortie de sa vie, Joan Baez y est entrée. En 1965, l'heure sera à l'électrique. Finalement, c'était une bonne idée pour moi d'écouter ces chansons sur la route, alors que Dylan était lancé, dans un mouvement perpétuel, vers un destin qui restait à s'accomplir.

John Dickerson

Traduit par Chloé Leleu

John Dickerson
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