France

Quel comique pour porter les frustrations françaises?

Romain Buthigieg, mis à jour le 30.11.2010 à 16 h 17

Les Américains ont Jon Stewart. Nous avons eu Coluche. Mais qui, aujourd'hui, pour soutenir une ferveur populaire? Nos comiques notés sur leur potentiel à conduire un mouvement d'envergure, pour un bilan digne de l'Eurovision qui ne laisse que peu d'espoir...

Le 30 octobre 2010, aux États-Unis, Jon Stewart était sur le parvis du National Mall devant le Lincoln Center à Washington, D.C. L’animateur de l’émission satirico-politique The Daily Show, sur Comedy Central, menait le «rallye pour retrouver la raison», une manifestation entre spectacle comique et politique. Même si Stewart dément rouler pour les démocrates, la célébration de samedi tendait à tourner systématiquement en bourrique les ultra-conservateurs et leurs propos apocalyptiques, Stewart troquant sa casquette d’amuseur pour celle de «journaliste engagé» (en français dans le texte) selon le New York Times.

En France, peu de comiques ont la puissance fédératrice d’un Jon Stewart (les estimations pour le rallye sont encore discutées : entre 100 000 et 150 000 personnes), mais s’il faut trouver son équivalent, un nom vient immédiatement à l’esprit: Coluche. L’homme derrière les Restos du Cœur, celui qui a voulu se présenter aux élections présidentielles de 1981, qui a médiatisé son mariage avec Thierry Le Luron en 1985 et qui a animé une émission sur Canal+ (Coluche 1 faux), voilà le seul comique / chroniqueur qui aurait pu soulever l’enthousiasme d’une foule exaltée.

Alors qui, aujourd’hui, en France, aurait l’impact d’un Jon Stewart? Qui aurait la possibilité de porter sur son simple nom les frustrations d’un peuple ? Pour cela, nous avons mesuré sur dix points la faculté de nos comiques à conduire un mouvement d’envergure: trois points pour sa popularité, deux points pour sa visibilité, deux points pour son potentiel fédérateur et enfin trois points pour son engagement politique. Un bilan mitigé digne de l’Eurovision qui ne nous laisse au bout du compte que peu d’espoir.

Les Chansonniers

Popularité: 1/3 ; visibilité: 1/2 ; potentiel: 0/2 ; politique: 3/3 ; total: 5/10

Ici, nous avons un gros panier rempli des vieilles gloires de l’humour français (Pierre Douglas, Jean Amadou, Jacques Mailhot, Jean Roucas, Bernard Mabille…) accompagnées d’une nouvelle garde: Eric Antoine, Olivier Perrin, Gaspard Roux… Leur point commun: ils ne passent jamais (ou très peu) à la télévision. Autant dire qu’en terme de visibilité, l’impact est limité. À moins qu’ils ne proposent un soir au public du Théâtre des Deux Ânes ou à celui du Caveau de la République de marcher vers l’Élysée, leur rallye ne saurait s’apparenter à un rassemblement populaire. Ce sont cependant les plus critiques des gouvernements en place (mais pas forcément les plus drôles). De temps à autre, les anciens usent leurs Pampers XL sur les fauteuils molletonnés des Grosses Têtes de l’immortel Philippe Bouvard tandis que les nouveaux cachetonnent désespérément au Festival de l’humour de Montreux, loin des yeux de la France.


Jean-Marc Ayrault - 26/03/10
envoyé par deuxanes. - Cliquez pour voir plus de vidéos marrantes.

Guy Bedos (hors concours)

L’humoriste politique de gauche typiquement français continue d’assener des coups d’épée dans l’eau avec ses revues de presse aux essences de formol. Guy Bedos a perdu sa gouaille d’antan et ses spectacles se limitent à un homme sur scène en costume noir, le menton penché sur ses fiches, alignant les jeux de mots faciles. Copain de Pierre Desproges, s’il a passé sa vie à analyser les faits et gestes de nos dirigeants politiques, il semble dorénavant désabusé. Et peu enclin à nous mener vers la révolution (ou alors avec son fils).


Guy Bedos JP2
envoyé par johndee666. - Plus de vidéos fun.

Anne Roumanoff

Popularité: 2/3 ; visibilité: 1/2 ; potentiel: 1/2 ; politique: 1/3 ; total: 5/10

Anne la rouge a le bon goût d’être populaire et ses saillies sur le plateau de Vivement Dimanche (dont l’un des auteurs n’est autre que Bernard Mabille) sont fréquemment reprises (souvenons-nous «la droite cassoulet: une petite saucisse avec pleins de fayots autour»). De là à monter un rallye pour retrouver la raison sur la place de la Concorde, il y a un pas difficile à franchir, d’autant que son personnage fluet n’a peut-être pas le bagou nécessaire pour mener une opération d’envergure. Il faudrait imaginer une association, mais les comiques français manquent d’organisation.

Gad Elmaleh / Florence Foresti

Popularité: 3/3 ; visibilité: 2/2 ; potentiel: 1/2 ; politique: 0/3 ; total: 6/10

Ils sont nombreux, ces humoristes du quotidien dont la gloire est immense parce qu’ils nous racontent leurs misères quotidiennes avec un talent certain, mais leur engagement s’arrête aux portes de la tournée des Enfoirés. Le strict minimum pour l’artiste qui veut être un tout petit peu considéré comme une âme charitable. Il y a eu Pierre Palmade et Muriel Robin (pratiquement les figures historiques du mouvement) et aujourd’hui ce sont les comiques télés qui trustent nos écrans chaque samedi soir: Élie Semoun, Stéphane Rousseau, Titof, Frank Dubosc, Manu Payet, Jonathan Lambert et une large part de la clique du Jamel Comedy Club. De la star bankable dont l’instinct grégaire interdit toutes vraies dérives politiques. Ici, les sketchs parlent de pique-niques familiaux, de la naissance du dernier, d’un avion Barbie pour les gosses, on s’énerve en jouant au Scrabble, on fait du partage de notes dans un restaurant, on se plaint d’un blond qui pratique le ski… Bref, on évite toute opinion malvenue.

 

Jean-Marie Bigard

Popularité: 2/3 ; visibilité: 1/2 ; potentiel: 1/2 ; politique: 1/3 ; total: 5/10

Jean-Marie Bigard est de ceux qui ont soutenu Nicolas Sarkozy au cours de la précédente élection présidentielle. Affilié à la droite, à défaut de drainer une foule pacifiste pour une marche vers l’Élysée, Bigard a au moins prouvé sa capacité à déplacer des montagnes pour ses spectacles: il a quand même su remplir le Stade de France en juin 2004 (même si les mauvaises langues racontent qu’il y ait eu plus d’invitations que de places payantes). Pourtant, jusqu’ici sa vision politique n’a peut-être pas encore pu se frayer un chemin clair dans ses one man shows. En revanche, les mauvais résultats de ses productions cinématographiques et théâtrales ajoutés à ses interventions vidéo expliquant ses réserves autour de la thèse officielle du 11 septembre ont quelque peu écorné la crédibilité du monsieur.

Dieudonné

Popularité: 1/3 ; visibilité: 1/2 ; potentiel: 1/2 ; politique: 3/3 ; total: 6/10

L’ex-acolyte d’Élie Semoun s’est découvert une drôle de conscience politique qui –on peut le dire– s’éloigne du politiquement correct pour franchement sombrer dans l’antisémitisme (pardon : l’antisionisme). Tout commence pour le grand public par son intervention sur France 3 dans l’émission de Marc-Olivier Fogiel, On ne peut pas plaire à tout le monde, avec un sketch grinçant écrit en quelques minutes dans les coulisses sur «l’axe américano-sioniste» et qui se terminera par un «Isra-heil», bras droit tendu. Cette chronique signera l’exclusion de Dieudonné de presque toutes les émissions de télé (on note un passage dans Ce soir ou jamais en octobre 2008). Il s’est par la suite promu porte-parole de l’antisionisme avec pour point d’orgue sa liste aux élections européennes en 2009 en parallèle de ses spectacles joués dans son théâtre, la Main d’Or à Paris. Toujours est-il qu’il s’est largement isolé et qu’il s’est placé dans une posture difficilement défendable, même par ceux qui ont apprécié son humour. À défaut de monter un rallye pour retrouver la raison, il aura toujours assez de fans pour un rallye contre les «colons d’Israël».

Les Guignols de l’info / Yann Barthès

Popularité: 2/3 ; visibilité: 1/2 ; potentiel: 1/2 ; politique: 2/3 ; total: 6/10

Plus institutionnel que les Guignols de l’info, il n’y a pas. Si les marionnettes de Canal+ ont joué un rôle important dans les années quatre-vingt-dix, aujourd’hui elles ont autant de saveurs qu’une soupe de blettes sans sel. L’esprit satirique est peut-être encore présent, et le succès d’audience à peu près encore là, mais les nouvelles plumes peinent à trouver le ton qui permettrait de redonner aux Guignols le rôle de prescripteurs qu’ils ont pu avoir pendant la campagne présidentielle de 1995. Sur Canal+, c’est dorénavant Le Petit Journal de Yann Barthès qui reprend l’ancien esprit caustique de la chaîne (et qui souvent lorgne sur Jon Stewart). Mais le pauvre Barthès est loin d’avoir l’infrastructure logistique et les épaules d’un Stewart. Surtout quand le segment télé ne dure que cinq minutes avec un Michel Denisot au-dessus et qui élimine tous les grains de sables possibles. À cela s’ajoute la difficulté de faire circuler les vidéos des émissions en dehors du site de la chaîne alors que sur Comedy Central, le réseau qui héberge Jon Stewart, les extraits vidéo s’exportent en haute qualité sur tous les supports: les blogs, les sites d’informations, Facebook…

Stéphane Guillon / Didier Porte

Popularité: 2/3 ; visibilité: 0/2 ; potentiel: 2/2 ; politique: 3/3 ; total: 7/10

Ah, s’ils ne s’étaient pas faits virer de Radio France, les deux comiques de la tranche matinale 2009-2010 de France Inter auraient pu encore nous surprendre. Mais leur trop grande liberté de ton, leur position tranchée et surtout leur franc-parler ne les ont pas aidés. Muselés, Stéphane Guillon et Didier Porte sont devenus les porte-paroles de l’intolérance de nos hommes politiques qui acceptent du bout des lèvres l’humour, mais plutôt quand on se moque de leurs adversaires. Verdict: Guillon, trop méchant; Porte, trop vulgaire. Pourtant, rien qu’après leur éviction, ils ont réussi à rameuter plus de deux milles personnes devant la maison de Radio France. Alors, les gars, à quand le rallye?

Les imitateurs

Popularité: 2/3 ; visibilité: 1/2 ; potentiel: 1/2 ; politique: 2/3 ; total: 6/10

C’est la catégorie où l’engagement est indispensable pour exister. Sans affiliation visible, l’imitateur n’a pas plus d’impact dans nos vies que le ventriloque de Tatayet. Ou bien, c’est Didier Gustin et bonjour l’ennui. Souvent de droite (ça ne s’explique pas, c’est comme ça), on avait Thierry Le Luron, aujourd’hui, on a Laurent Gerra dans la mouvance légèrement réac. Ça n’aime pas le rap, ça ne jure que par la libre entreprise, et ça ne veut surtout pas payer d’impôts –mais pourtant ça n’est pas non plus l’ami de Florent Pagny.

De tous les humoristes imitateurs, celui qui est allé le plus loin dans le pseudo engagement politique (qui n’en était pas un, mais un peu quand même), c’est Patrick Sébastien. En lançant son mouvement humaniste, le DARD, le Droit Au Respect et à la Dignité, Sébastien a même été en quelque sorte précurseur d’un Jon Stewart. Hélas, les meilleures intentions ne suffisent pas au succès. Et face aux quolibets et mépris, le DARD a fermé ses portes en mai dernier.

Qui d’autre? Gérald Dahan? À la matinale de France Inter, le chouchou de Nicolas Sarkozy, chauffeur de salle pour un meeting de l’UMP en 2005 est lui aussi mal parti: sa dernière chronique parodique imitant Patrick Timsit face à une Michèle Alliot-Marie consternée a donné un coup d’arrêt à sa carrière radiophonique. «Avant il y avait une justice, maintenant, il y a Michèle Alliot-Marie. [Elle a su] appliquer la devise de Nicolas Sarkozy : "à la botte un jour, à la botte toujours"» ont été ses dernières paroles sur les ondes, le mercredi 27 octobre dernier. On a pensé qu’il cherchait à se faire virer, on ne croyait pas si bien dire.

Groland

Popularité: 3/3 ; visibilité: 2/2 ; potentiel: 2/2 ; politique: 2/3 ; total: 9/10

Enfin, le Groland. L’émission de Canal+ a réussi au fil des ans à se constituer une cohorte de fans prêts à tout pour la déconnade. Leur visibilité est excellente (une émission par semaine de trente minutes, c’est rare pour la majorité des humoristes sélectionnés ici qui n’ont en général que cinq à dix minutes d’antenne), ses afficionados sont nombreux et toutes les manifestations que les fondateurs de Groland ont organisées ont été couronnées de succès. Nos Jon Stewart à nous? C’est bien possible: son festival annuel (plutôt tourné vers le cinéma comique que l’engagement politique) rameutait des milliers de grolandais sur les plages de Quend (Somme). Jusqu’à ce que la municipalité ne s’émeuve de financer un rassemblement de boit-sans-soif. C’est le problème: au Groland (et en France), moins que la politique, c’est la gnole qui a toute son importance.

Romain Buthigieg

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Romain Buthigieg (2 articles)
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