Economie

Adolf Zukor, l'architecte d'Hollywood

Tim Wu, mis à jour le 30.11.2010 à 16 h 53

LES EMPEREURS DE LA COMMUNICATION [2/5] - Comment Adolph Zukor a façonné l'industrie du cinéma américain telle qu'on la connaît toujours aujourd'hui.

Le panneau Hollywood, le 13 décembre 2009. REUTERS/Fred Prouser

Le panneau Hollywood, le 13 décembre 2009. REUTERS/Fred Prouser

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Adolph Zukor, président historique de Paramount Pictures et le véritable fondateur d'Hollywood, a un jour déclaré que ce qui le fascinait le plus, c'était «comprendre le public». Pourtant, son véritable talent était tout autre: il maîtrisait à la perfection l'art de la structure industrielle. Zukor est en effet à l'origine de l'intégration des studios de cinéma, un modèle qui a façonné Hollywood à ses débuts et que suit encore l'industrie cinématographique aujourd'hui. Il a évincé ses adversaires avec une vision complètement différente de leur structure idéale de l'industrie du film, une vision plus artisanale du cinéma et qui donnait le pouvoir aux réalisateurs, aux salles de cinéma indépendantes, et aux producteurs. L'issue de cette lutte sans merci –une lutte pour prendre le contrôle de Paramount Pictures– a joué un rôle décisif dans ce qui symbolise pour nous aujourd'hui le cinéma américain.

Le premier studio hollywoodien

Né dans un petit village de Hongrie, Zukor arriva aux Etats-Unis en 1899, seul, avec quelques billets cousus à l'intérieur de sa veste. A New York il réussit petit à petit à sortir du ghetto du Lower East Side pour s'intégrer à la classe moyenne par le biais d'un commerce de fourrures, d'une salle de jeux et enfin d'un petit cinéma, connu alors sous le nom de nickelodeon. Dès les années 1910, Zukor était un producteur qui monte, à la tête d'une société appelée Famous Players et dont la particularité était qu'elle produisait pour la première fois des films axés sur des «stars» comme Mary Pickford ou Charlie Chaplin. Mais les ambitions de Zukor ne s'arrêtaient pas là. Il comprit l'intérêt qu'il avait à associer ses capacités de production avec un distributeur puissant, créant ainsi une voie royale pour diffuser ses films. La première étape fut un projet de fusion entre Famous Players et plusieurs autres producteurs avec Paramount Pictures pour former une méga-entreprise, en fait le premier ancêtre du studio hollywoodien.

Les journaux surnommèrent Zukor le «Napoléon du cinéma», mais lui souhaitait plutôt qu'on le voit comme une sorte de parrain de l'industrie, distribuant bons et mauvais points comme bon lui semble. Il aimait agir en secret, laissant les autres s'interroger sur ses manigances. «J'ai cherché à le comparer à tous les autres magnats de l'industrie et de la finance que j'avais rencontrés», écrit l'historien Benjamin Hampton. «J'en suis rapidement venu à la conclusion qu'il s'agissait d'un personnage comme l'Amérique n'en avait jamais connu auparavant». Le réalisateur Cecil B. DeMille se souvient de sa «première rencontre avec l'acier et le fer, le courage indomptable et la détermination sans faille de ce petit homme. (…) Souvent il rapprochait ses deux poings serrés, puis les séparait lentement en me disant "Tu vois Cecil, je peux te casser comme je veux."».

La primauté du cinéaste contre celle du producteur

L'intérêt de Zukor dans la fusion de sa société avec Paramount le mit en conflit direct avec le fondateur de cette dernière. William W. Hodkinson avait en effet ses propres convictions quant à la structure qu'il souhaitait voir adoptée par l'industrie du film; pour lui, chacune de ses «couches» devait rester indépendante, c'est-à-dire que les producteurs devaient se concentrer sur leurs films, les exploitants sur leurs salles, et les distributeurs sur le rapprochement des deux. Autrement, pensait-il, cela nuirait à la qualité des films: «L'histoire nous a montré que les films qui ont eu le plus de succès ont été portés par des efforts individuels, et pas par une production industrielle».

Ce qu'Hodkinson opposait dans son discours c'est ce que les économistes appellent l'intégration verticale, c'est-à-dire le regroupement des diverses fonctions d'une même industrie (ici la production, la distribution, et l'exploitation) pour créer une seule entité puissante. Zukor, à l'inverse, voulait pouvoir contrôler le maximum de branches de cette industrie. Dans l'acier, l'intégration verticale signifie la propriété des mines, des trains, et des aciéries. Dans le cinéma, il s'agit de posséder les talents –stars, réalisateurs, producteurs– comme les réseaux de distribution et les cinémas.

En d'autres termes plus artistiques, Hodkinson croyait en la primauté du cinéaste en tant qu'individu. Il était en effet parmi les premiers partisans d'une tradition qui porte aujourd'hui des réalisateurs comme les frères Coen, Peter Jackson ou encore Woody Allen. Zukor, lui, soutenait le modèle opposé, où ce sont les producteurs et non les réalisateurs qui contrôlent le processus décisionnel. Avec une production rationnalisée et la présence presque garantie du public, les films allaient pouvoir être plus grandioses et sophistiqués que jamais. Grâce aux méthodes de production du 20e siècle, plus besoin de se contenter des maigres profits du théâtre, de la mode, et des autres industries culturelles du 19e siècle.

Un cinéma «fordiste»

A New York, Zukor et Hodkinson n'arrivaient pas à se mettre d'accord sur le projet de fusion. Parmi les agents dépêchés par Zukor pour plébisciter sa vision de l'industrie, Benjamin Hampton, qui publiera plus tard un ouvrage important sur cette période de l'histoire du cinéma. Hampton se souvient comme il a insisté auprès d'Hodkinson: «Je lui ai dit sans prendre de gants que les dirigeants de Paramount sont là pour faire de l'argent, et que rester fidèle à ce que lui appelle "les idéaux de Paramount" ne mènera jamais à rien». Zukor, l'a-t-il averti, trouverait un moyen détourné de racheter Paramount.

Mais Hodkinson est resté fidèle à ses idéaux, comme nous le conseille toujours Hollywood. «J'ai raison», a-t-il dit à Hampton, «et si on m'écarte de Paramount parce que j'ai raison, je sais que je retrouverai une place dans cette industrie».

Malheureusement pour Hodkinson, Zukor a agi comme prévu en rachetant discrètement la majorité aux associés des dirigeants de Paramount. Le 13 juillet 1916, Hodkinson a été licencié de l'entreprise qu'il avait fondée par vote du conseil. Il n'occuperait plus jamais de poste influent dans l'industrie américaine du cinéma, qu'il finit par quitter, puis fonda une compagnie aérienne en Amérique centrale.

Faire de Paramount le premier studio intégré fut la première étape de la longue entreprise de Zukor pour refaçonner Hollywood. Il devra rapidement faire face à la montée des salles de cinéma indépendantes, aux enquêtes antitrust et aux menaces de boycott de l'Eglise catholique. Mais à la fin des années 20, Zukor avait réalisé son rêve: adapter le modèle industriel de Ford Motors au cinéma américain, avec de véritables lignes d'assemblages capables de produire des films grandioses tels que Le magicien d'Oz, ou Autant en emporte le vent. Aujourd'hui, après avoir résisté aux actions antitrust et aux nombreuses propositions de rachat, six des principaux studios fondés sur le modèle de Zukor contrôlent encore 85% du marché du film nord-américain. Chacun est resté à la fois distributeur et producteur de ses films, une bataille gagnée par Zukor en 1916.

Tim Wu 

Traduit par Nora Bouazzouni

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