Economie

Le monopole AT&T

Tim Wu, mis à jour le 30.11.2010 à 9 h 28

LES EMPEREURS DE LA COMMUNICATION [1/5] - La stratégie subtile et sophistiquée de Theodore Vail pour prendre le contrôle du marché de la téléphonie américaine est une leçon aussi importante en 2010 qu'en 1910.

 Old fashioned Phone / Rev Dan Cat via Flickr CC License By

Old fashioned Phone / Rev Dan Cat via Flickr CC License By

Dans The Master Switch Tim Wu raconte comment des concepts novateurs, l'intervention du gouvernement fédéral, et surtout une véritable soif de pouvoir ont façonné les empires américains de l'information, du monopole d'AT&T aux principaux acteurs d'Internet. A partir de quelques extraits tirés de son livre, Tim Wu retracera le parcours de cinq hommes dont l'influence extraordinaire a modelé, au cours des XXe et XXIe siècles, les industries américaines de l'information.

***

Theodore Vail. Son nom ne doit pas dire grand chose aux Américains, mais l'oeuvre de sa vie, si. Vail est à l'origine du monopole d'AT&T, le plus important et le plus durable des monopoles de l'industrie des communications de toute l'histoire américaine. AT&T, qui travaille de très près avec le gouvernement fédéral, domine le marché des télécoms depuis presque 70 ans. Pendant longtemps, ce fut même l'entreprise la plus importante au monde. Le modèle AT&T fonctionnait sur la centralisation de tous les pouvoirs dans une situation de monopole contrôlée par le gouvernement et (en théorie) sur le fait d'attribuer à la compagnie des devoirs envers le public au-delà de ce que celui-ci attendrait habituellement d'une entreprise quelconque. Dans la façon dont Vail a pensé AT&T on remarque des schémas qui plus tard influenceront sérieusement toutes les entreprises américaines spécialisées dans l'information ou la communication, des chaînes de télé aux stations de radio en passant par les principaux acteurs de l'Internet d'aujourd'hui.

Photo: Theodore Newton Vail / Library of Congress via Wikimedia Commons.

Au sommet de sa gloire dans les années 1910, Vail était perçu comme l'incarnation même du système Bell. Avec son corps imposant, son regard intense, ses cheveux blancs et sa moustache, on aurait dit la version «secteur privé» de son modèle, Theodore Roosevelt. À l'instar de ce dernier, Vail dissimulait ses instincts impéralistes sous le vernis du devoir civique: «Nous nous reconnaissons une certaine "responsabilité", une certaine "imputabilité" vis-à-vis du public», écrivait-il en 1911, se faisant la voix d'AT&T, «ce qui est à la fois différent et davantage que ce à quoi s'engagent les autres entreprises du service public, qui ne sont pas autant intégrées à la vie quotidienne de la communauté toute entière.» Quelle que soit la cause à laquelle il s'attelait, son goût pour la grandeur était sans équivoque. «Il ne pouvait pas faire les choses autrement qu'en grand,» écrit Albert Paine, son biographe. «Il commencerait par construire une cage à écureuil, mais ça finirait par devenir une véritable  ménagerie.». Thomas Edison a simplement dit de lui: «M. Vail est un grand homme.»

Capitalisme sans concurrence

Novice dans l'industrie des télécoms, ce que projetait Vail pour AT&T était parfaitement en accord avec son temps. Ce dernier a accédé au pouvoir en plein coeur d'une époque fascinée par la taille et la vitesse des nouvelles machines (le Titanic comptant parmi les exemples les moins glorieux de cet idéal) et convaincue de la perfectibilité de l'homme ainsi que d'une conception unique et optimale pour tout système. Ce furent les deux dernières décennies de l'«Utopia Victoriana», une ère où l'on croyait en la planification technologique, la gestion scientifique, et le conditionnement social qui a vu la montée de l'eugénisme, de la «gestion scientifique» de Frederick Taylor, et du darwinisme. Et donc à l'époque, croire que l'homme était capable de perfectionner ses moyens de communication était loin d'être une idée fantasque. Dans un sens, quand Vail a élargi la pensée sociale à l'industrie, il a réussi quelque chose du même acabit qu'Henry Ford avec ses les lignes de montage. Sa vision: un empire de la communication semblable à l'Empire britannique, sur lequel le soleil ne se coucherait jamais.

Cela pourrait nous sembler étrange mais Vail, malgré son capitalisme triomphant, rejetait l'idée de «concurrence». Il jugeait le monopole, lorsqu'il est entre les bonnes mains, supérieur. «Concurrence,» écrivait-il, «signifie conflit, guerre industrielle; cela signifie controverse; mais souvent cela signifie profiter de ou avoir recours à tous les moyens possibles que la conscience des concurrents... permettra». Un raisonnement moralisateur: la concurrence donnait mauvaise réputation aux entreprises américaines. «Ces actes vicieux associés à une concurrence agressive sont en grande partie responsables, si ce n'est entièrement, de l'antagonisme actuel présent dans l'esprit du public vis-à-vis des affaires, et en particulier des grandes entreprises».

Pas de main invisible

Adam Smith, l'homme dont la vision du capitalisme est sacro-sainte aux États-Unis, était convaincu que des motifs purement égoïstes pouvaient produire des biens collectifs par le biais d'une «main invisible». Mais Vail n'y croyait pas: «Sur le long terme (...) le public dans son ensemble n'a jamais bénéficié en quoi que ce soit d'une concurrence ravageuse». Ce qui était pour Smith la clé vers une industrie efficace était pour Vail ce qui la conduirait à sa perte. «C'est toujours le public qui finit directement ou indirectement par payer le prix d'une concurrence aggressive et non-réglementée», écrivit Vail dans un  rapport annuel du système Bell. Dans sa vision hétérodoxe du capitalisme, partagée par des hommes comme John Rockefeller, Vail estime que nous pouvons, et devons, faire confiance aux «vrais» géants du marché –ceux qui détiennent le monopole dans chaque industrie– pour décider de ce qui est mieux pour le pays. Mais il attribue également au monopole une valeur au-delà de l'efficacité: la sécurité que représente celui-ci, pensait-il, allait repousser le côté obscur inhérent à la nature humaine et faire ainsi place aux qualités naturelles de l'homme. Il voyait un futur sans version capitaliste de la lutte darwinienne, et dans lequel des entreprises organisées de manière scientifique et dirigées par des hommes bons en étroite collaboration avec le gouvernement serviraient au mieux les intérêts du public.

Dans Ma vie et mon oeuvre, Henry Ford estime que ses voitures sont «la preuve concrète qu'une théorie économique peut fonctionner». De la même manière, le système Bell était l'incarnation des idées de Vail pour les communications. AT&T se construisait un monopole privé, mais manifestait de manière sincère son engagement vis-à-vis du bien de la communauté. En même temps que l'entreprise développait le plus grand réseau mondial, elle promettait une ligne téléphonique pour chaque américain. Vail voulait un «système universel de transmission de l'information (communication écrite ou personnelle) accessible à tous en tout lieu, un système aussi universel et vaste que le réseau routier national qui passe devant la porte de chacun et permet d'aller frapper à la porte de quiconque». Comme il l'avait prédit en 1916 à l'occasion d'un dîner en l'honneur du système Bell, un jour «nous pourrons appeler n'importe où dans le monde».

Service «universel»

Ce n'est qu'à l'aube de ses 60 ans que Vail a commencé à façonner la forme monopolistique d'AT&T. En 1907, J.P. Morgan et plusieurs investisseurs new-yorkais prirent le contrôle de la société et en nommèrent Vail président. À l'époque, l'entreprise était en difficulté et on la pensait à la traîne loin derrière les centaines d' «indépendants» qui surgirent dans les années 1890 et 1900 pour tenter de contrer le début de monopole de Bell, dont le système était dérivé du brevet d'Alexander Bell. Et un peu comme quand Steve Jobs est revenu chez Apple, le retour de Vail chez Bell à 62 ans a changé la donne.

Photo: DR

À son arrivée, le nouveau slogan de Vail était sans équivoque:

UN SYSTEME, UNE POLITIQUE, LE SERVICE UNIVERSEL.

Il est essentiel de comprendre ici le sens du mot universel. Ce n'est pas universel comme dans couverture santé universelle par exemple, mais plutôt quelque chose qui se rapprocherait du concept d'«église universelle». Un appel à l'élimination des raccordements hérétiques et à l'unification de la téléphonie.

Une stratégie subtile et sophistiquée

En 1908, lorsque Vail a dévoilé le nouveau slogan d' AT&T, il dut faire face à une coalition de centaines de compagnies de téléphone en guerre contre la société Bell. Mais une fois président, Vail a pu élaborer une stratégie subtile et sophistiquée pour l'emporter sur ses concurrents: il se servit de la connectivité comme d'une carotte plutôt qu'un bâton, une technique qui, associée à une fusion-acquisition, s'avéra un moyen efficace de prendre le contrôle du marché de la téléphonie américaine. Une histoire qui se veut une grande leçon pour toute entreprise indépendant qui se retrouve confrontée à un ennemi mille fois supérieur; une leçon aussi importante en 2010 qu'en 1910, donc.

Vail a donc approché chaque opérateur téléphonique indépendant et, dans le fond, suggéré qu'ils règnent sur l'empire de la téléphonie comme un père et son fils. Il leur proposa de devenir membre du système Bell, mais à condition qu'ils adoptent les normes et l'équipement Bell. Il imposa également des frais pour l'utilisation des lignes Bell longue-distance, mais sans faire aucune promesse de connexion d'appels de ou vers des abonnés non-Bell. Les propositions de Vail étaient en substance des ultimatums que Genghis Khan n'aurait pas reniés: rejoignez le réseau et partagez les gains, ou bien préparez-vous à disparaître. Mais inutile d'aller chercher si loin pour trouver le modèle de Vail; en son temps John D. Rockefeller s'était déjà servi du «vendez ou mourez» pour établir la Standard Oil.

Les indépendants ont tenté de se décourager les uns les autres à signer des accords avec Bell; comme l'un d'entre eux écrivait dans un bulletin: «On ne peut pas servir deux maîtres à la fois. Il faut faire un choix: le peuple ou une entreprise cupide». Mais même les plus forts ont fini par s'avouer vaincus et forcés à s'allier. Et en ce qui concerne les indépendants relativement petits, ce fut simplement le rachat direct, souvent via des agents à la solde de J.P. Morgan mais qui gardaient secrète leur appartenance à Bell.

Vail mourut en 1920 à 74 ans, peu de temps après avoir quitté son poste de président d'AT&T, mais à ce moment-là il avait déjà accompli l'oeuvre de sa vie. Le système Bell dominait sans conteste le marché américain de la téléphonie, et les communications longue-distance étaient standardisées selon sa volonté. L'idée d'un système ouvert et concurrentiel a perdu face à la conception du monopole selon AT&T: éclairé, réglementé, et contrôlé. AT&T restera ainsi jusque dans les années 80, puis fera son grand retour sans trop de changement dans les années 2000. Comme l'écrit l'historien Milton Mueller, Vail avait achevé la «victoire politique et idéologique du paradigme du monopole réglementé poussé sous la bannière du service universel». Et, ajoute le biographe de Vail, «sa plus grande réussite lui a survécu, ne jamais lâcher tant que les hommes achètent et vendent sur le marché et que la vie sociale continue».

Tim Wu 

Traduit par Nora Bouazzouni

Tim Wu
Tim Wu (11 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte