Economie

L'abécédaire du parfait businessman français en Irak

David Morin, mis à jour le 01.12.2010 à 8 h 54

La France insiste pour que ses entrepreneurs investissent au pays du Tigre et de l'Euphrate. Quelques conseils avant de partir.

L'ambassade de France à Bagdad en février 2010. REUTERS/Eric Gaillard

L'ambassade de France à Bagdad en février 2010. REUTERS/Eric Gaillard

C'est avec une quarantaine de journalistes (dont moi) –le plus gros contingent depuis 2004 en Irak– que la compagnie aérienne Aigle Azur a inauguré son vol régulier Paris-Bagdad le 30 octobre dernier. Hommes d'affaires et ministre du commerce extérieur étaient à bord pour faire passer un message: il est temps pour les entreprises hexagonales de reconquérir des parts de marché au pays du Tigre et de l'Euphrate. Entre risques sécuritaires et millions à la clé, petit abécédaire de l'entrepreneur français en Irak.

A comme...

Aigle Azur

La compagnie aérienne française était la première à assurer il y a dix ans la reprise des vols pour Alger. C'est ce type de marché de niche qu'elle vise à nouveau en ciblant Bagdad. Objectif affiché: 15 000 à 20 000 passagers par an, essentiellement des hommes d'affaires. D'où le besoin pour elle de signer un accord de partage de code avec Air France qui dispose de sa plate-forme d'échange à Roissy. Et peut donc assurer à Aigle Azur l'approvisionnement en passagers venus du monde entier. Notamment des Etats-Unis. Aujourd'hui, les businessmen américains sont obligés de transiter par Istanbul ou Amman dans leur quasi-totalité. Ouverture de la ligne prévue en janvier 2011. La rentabilité, elle, «pas avant 2012». (photo: Aigle Azur A321 F-HBAF / Juergen Lehle via Wikimedias Commons License CC by)

B comme...

Boillon, Boris

Le jeune ambassadeur de France en Irak, 41 ans, s'est muté en super VRP. «Revenir en Irak pour les entreprises françaises; c'est possible», martèle-t-il. Et si, «dans la pratique, ce n'est pas facile», concède-t-il, l'Irak constitue «potentiellement un nouvel eldorado». Un discours volontariste qui s'appuie sur une promesse de prise en charge de l'investisseur, PME comme multinationale, par les autorités diplomatiques françaises «de l'obtention du visa à l'escorte entre l'aéroport et le centre-ville de Bagdad».

 

C comme...

Centre français des affaires (CFA)

Cette structure, qui fait face à l'ambassade de France à Bagdad au coeur de la zone rouge, est le bras armé de la politique de reconquête française. Protégé par le GIGN dans une rue ultra-sécurisée, elle offre des bureaux aux entreprises françaises ainsi que quelques lits pour les businessmen qui souhaiteraient limiter leur déplacement au sein de Bagdad. Les tarifs? 100 dollars la chambre de base, 300 dollars l'offre complète bureaux et lit. Quant aux locaux pour les affaires, il faut compter 150 dollars par jour pour un poste de travail équipé (imprimante, ligne téléphonique, internet, de l'électricité 24h/24) et 250 dollars le bureau indépendant. Sept sociétés, dont Lafarge, Renault Trucks ou Sanofi-Aventis, ont choisi d'y implanter leur représentation permanente et paient au CFA entre 80 et 100.000 euros annuels. A ce prix, une piscine est proposée.

 

D comme...

Debbasch, Hubert

Cet entrepreneur hors norme de 45 ans, par ailleurs PDG du magazine Témoignage chrétien, fait figure de pionnier. C'est à la tête d'un tour-operator culturel, Terre entière, qu'il se lance dès décembre 2008 dans l'organisation du premier voyage touristique en Irak depuis le début de la guerre, au Kurdistan. En juin 2010, il renouvelle l'expérience dans le sud chiite, vers Babylone et Ur. Dès février 2011, il compte proposer des visites dans Bagdad où il assure que le musée irakien d'archéologie lui sera exceptionnellement ouvert. Prochain objectif: organiser un itinéraire à travers tout le pays, «à l'exception de la ville de Mossoul, encore trop dangereuse». Ses bureaux, à Bagdad, viennent d'être inaugurés par Boris Boillon.

E comme...

Explosifs

Bien plus que les simples tirs d'armes légères contre lesquels les voitures blindées résistent, ce sont les bombes qui posent le plus grave problème de sécurité. Deux types sont particulièrement destructrices en Irak en ce moment: les bombes «adhésives», collées sous les véhicules, et les «IED» (EEI, en français), cachées le long des routes et qui explosent au moment du passage des convois. « Pas grand chose à faire contre ces dernières, il ne faut pas être au mauvais endroit au mauvais moment », confie, fataliste, un spécialiste de la sécurité en Irak. Pour prévenir les premières, une seule solution: faire veiller les véhicules jour et nuit. (Photo: Diverses munitions transformées en EEI et découvertes par la police de Bagdad en novembre 2005. Wikimedia Commons/Domaine public)

F comme...

Foire internationale de Bagdad

Créée en 1956, c'est the place to be pour échanger cartes professionnelles et vendre ses produits. L'édition 2010, du 1er au 10 novembre, était la deuxième depuis la chute de Saddam Hussein. Seuls cinq pays disposaient d'un pavillon propre: la France, l'Allemagne, l'Inde, l'Iran et la Turquie. Cinquante entreprises françaises étaient représentées cette année contre 38 en 2009. C'est beaucoup moins qu'avant la guerre. A l'époque, le nombre de sociétés hexagonales excédait la centaine.

G comme...

Gallice

Cette société de sécurité franco-irakienne, fondée par Frédéric Gallois, ancien boss du GIGN, a pignon sur rue à Bagdad. Frédéric Gallois ne révèle pas le chiffre d'affaires et préfère vanter la «philosophie française», différente de celle des sociétés concurrentes anglo-saxonnes. A savoir travailler davantage avec des employés irakiens que des Occidentaux. Vingt contre cinq pour être précis.

H comme...

Halfaya

C'est ce champ pétrolier du sud du pays dont le groupe Total a obtenu en 2009 pour 20 ans 25% de l'exploitation, associée au Chinois CNPC (50%) et au Malaisien Petronas (25%). Les réserves, de 4,1 milliards de barils, sont géantes et devrait permettre à Total de devenir le premier investisseur français dans les années à venir.

I comme...

Investissements

Dans un pays ravagé par la guerre, les besoins sont immenses et estimés entre 400 et 600 milliards de dollars. Les secteurs les plus prioritaires sont l'électricité, l'agriculture –domaine dans lequel un accord de coopération vient d'être signé avec Paris–, les transports, le traitement des eaux, le bâtiment, les télécommunications ou encore la santé. Pour l'instant, la France ne représente que 1,4% des investissements étrangers. Loin des taux sous le régime baasiste. «Mais nous ne nous fixons aucune limite dans nos objectifs», claironne Boris Boillon.

J comme...

Jordanie

Le voisin hachémite offre un cadre stabilisé pour les affaires que les entreprises françaises privilégient encore beaucoup. De nombreux contrats sont ainsi signés à Amman déjà relié à Bagdad par des vols commerciaux réguliers. Par ailleurs, la Jordanie fait partie du top 5 des fournisseurs de l'Irak avec la Syrie, la Turquie, les Etats-Unis et la Chine.

 

K comme...

Kurdistan

La province autonome du nord du pays, moins touchée par la violence, attire plus facilement les investisseurs étrangers, notamment français. C'est le cas du cimentier Lafarge (lire ci-dessous), de Terre entière mais aussi de SCP, spécialisé dans les métiers de l'eau. Le gouvernement régional kurde prévoit des aides à l'installation et des exonérations d'impôts pendant 10 ans. Signe des temps: les liaisons aériennes entre Erbil, la capitale kurde, et l'Europe existent déjà. (carte des zones majoritairement kurdes réalisée par la CIA via Wikimedia Commons / Domaine public)

L comme...

Lafarge

Avec deux cimenteries au Kurdistan et un investissement de 750 millions de dollars, le groupe Lafarge est le premier investisseur français aujourd'hui en Irak. Il produit 60% du ciment fabriqué dans le pays et 30% du ciment consommé. Il vient de prendre une participation dans une cimenterie publique dans le centre de l'Irak, à Kerbala. Un nouvel investissement de 200 millions de dollars.

M comme...

Morts

Même s'il a drastiquement baissé depuis son pic de décembre 2006, le niveau de violence se situe à environ 10 morts par jour en Irak. Les principaux attentats on lieu à Bagdad et dans sa banlieue, dans les villes du nord de Mossoul et de Kirkouk ainsi que dans les zones sunnites de Falloujah et de la province d'al-Anbar. «En dehors de ces zones, la situation sécuritaire est stabilisée», rassure Boris Boillon. Mais désormais, la quasi-totalité des victimes sont irakiennes (policiers, militaires, responsables de clans, populations chiites ou chrétiennes...).

N comme...

Nouri al-Maliki

Le chiite qui vient d'être reconduit comme Premier ministre recherche de nouveaux partenaires économiques. Les contrats seront signés, a-t-il déjà prévenu, avec des entreprises étrangères à condition que celles-ci soient prêtes à s'installer dans son pays. «Nous leur offrirons la sécurité, pas besoin de s'installer chez les voisins.» A propos des relations franco-irakiennes plus spécifiquement, il avait déclaré il y a plusieurs mois: «Nous ne partons pas de zéro. Nous reprenons une longue histoire commune.» (photo: Nouri al-Maliki en 2008 via Wikimedia Commons / Domaine public)

O comme...

Oil

Les investissements ont beau se faire dans différents domaines, c'est évidemment le secteur pétrolier et parapétrolier qui représente le plus gros morceau. Il faut dire que le ministère irakien de l'Industrie a annoncé la privatisation de plus de 60 entreprises publiques du secteur. D'ici 2017, le pays pourrait être en mesure de produire entre 6 et 12 millions de barils par jour. Une paille qui intéresse, outre Total, Technip, un groupe d'ingénierie pétrolière qui dispose d'un bureau permanent au CFA, ou encore Perenco qui a investi 70 millions de dollars dans des recherches de gisements pétroliers au Kurdistan.

P comme...

Partenaire

Dans l'un des pays les plus corrompus au monde et très morcelé au niveau ethnique, il est indispensable pour une entreprise française de trouver un partenaire local. C'est l'un des objectifs des businessmen quand ils se rendent à la Foire internationale de Bagdad ou d'Erbil. «Je suis venu pour cela uniquement, confie un entrepreneur qui travaille dans le négoce industriel. Il me faut un partenaire local, quelqu'un qui réside de façon permanente dans le pays.»

Q comme...

Quartiers

Tous les quartiers de Bagdad ne se valent pas question sécurité. Le plus connu, la Zone verte, là où se trouvent les institutions irakiennes ou encore l'ambassade des Etats-Unis, est censé être le plus protégé. Mais les obus de mortier y tombent encore régulièrement. Et les contrôles pour y accéder peuvent être longs. C'est d'ailleurs la raison invoquée par les institutions françaises pour justifier l'emplacement du CFA dans la zone rouge, autrement dit au centre-ville. Selon Yasser Al-Boossy, officier de sécurité irakien chez Gallice, les «zones qui restent aujourd'hui les plus sensibles sont dans l'environnement de l'aéroport –passage obligé pour tout étranger– ainsi que Sadr City», le grand quartier populaire chiite à l'Est de la ville.

R comme...

Résidence surveillée

Outre le CFA qui offre des lits, les chefs d'entreprises peuvent dormir dans des «compounds», des résidences surveillées par des gardes armés. C'est dans le compound appelé «Sabre», au coeur de la zone verte, que la délégation des Français à la Foire internationale de Bagdad a dormi. Il faut compter entre 250 et 300 dollars la nuit pour une chambre standard. Petite originalité: le visiteur trouve, entre la télécommande et le mini-bar, un gilet pare-balles et un casque militaire. Petits-déjeuners très britanniques, salles de télé ou encore patio ombragé sont censés faire oublier les hauts murs bétonnés et les fils barbelés.

S comme...

Sécurité

Elle se paie très cher. Les sociétés de sécurité demanderaient environ 1.500 euros par jour et par personne. «C'est 3.000 euros le convoi, confie un chef d'entreprise. Mais nous n'avons pas le choix.» Pour ce prix, le client peut espérer bénéficier d'un véhicule adapté, d'hommes armés e,t bien sûr, de toutes les autorisations nécessaires pour se rendre d'un point à un autre du pays. «C'est un certain coût, c'est sûr, indique un autre dirigeant industriel. Mais cela peut être vite rentabilisé. D'ici un an ou un an et demi, mes activités en Irak devraient consolider mon chiffre d'affaires de plusieurs dizaines de millions d'euros.»

T comme...

Triple Canopy

Cette société de sécurité américaine est l'une des plus importantes en Irak. C'est elle qu'a choisi Ubifrance, l'Agence française pour le développement international des entreprises (lire ci-dessous), pour escorter la délégation à la Foire internationale. «Nous avons 3 équipes qui assurent 150 missions par jour», confie un salarié américain de Triple Canopy, ancien soldat et vétéran de l'Afghanistan et... de l'Irak.

U comme...

Ubifrance

C'est l'Agence française pour le développement international des entreprises, sous la tutelle du secrétariat d'Etat au commerce extérieur, qui a organisé le voyage à la Foire internationale. Parmi les entreprises qui ont répondu à son appel, des poids lourds comme Alstom, Peugeot ou Schneider, mais aussi des PME qui interviennent dans de nombreux domaines: sécurité, équipements énergétiques et industriels divers, négoce de produits agricoles, ascenseurs, vitres, logistique, ingénierie ou encore équipements ferroviaires...

V comme...

Véhicules blindés

Aucun déplacement ne peut s'envisager sans. La carrosserie résiste aux balles, mais pas nécessairement aux bombes. A l'avant, la kalachnikov est discrètement rangée près du levier de vitesse. Les vitres, teintées, ne laissent pas deviner qui sont les occupants du véhicule. Les convois de véhicules blindés s'organisent de deux façons différentes. «En profil bas», c'est-à-dire le plus discrètement possible pour éviter d'attirer l'attention, et donc les ennuis. Ou, lorsque cela est impossible, en «profil haut». L'idée est alors de montrer ses muscles pour faire réfléchir à deux fois d'éventuels assaillants. Dans ce cas, les véhicules blindés sont escortés par un 4X4 surmonté d'une tourelle équipée d'un fusil-mitrailleur. (Photo: Civilian armored vehicle / jamesdale10 via Wikimedia Commons CC License by)

W comme...

Wages

L'Irak attire des personnes prêtes à prendre des risques en échange d'un bon «wage», d'une bonne rémunération. Ainsi, le salaire des Français qui travaillent pour la société de sécurité Gallice tournerait autour de 8.000 euros par mois. Chez Triple Canopy, on se contente de dire qu'on est «bien payé». Même motivation mais à une échelle différente pour les Indiens, Népalais, Kenyans, Ougandais et autres Sierra-Leonais qui travaillent comme serveurs ou cuisiniers dans un compound. «Je gagne 750 dollars par mois, se réjouit l'un d'eux, venu de Chennai. En Inde, pour le même travail, je ne toucherais que 200!»

 

X comme...

X-Ray

Pour embarquer dans un avion à l'aéroport de Bagdad, il faut passer trois fois par des scanners à rayons X, dont la première fois avant même d'entrer dans l'aérogare. Encore avant, les bagages ont été contrôlés par des chiens renifleurs d'explosifs à même le bitume du parking. «C'est, paradoxalement, l'un des aéroports les plus sûrs du monde», fait remarquer Frédéric Gallois, de Gallice.

Y comme...

Yankee

L'actuel gouvernement irakien entend prouver à son opinion publique, nationaliste et farouchement anti-américaine, qu'il peut s'affranchir de la tutelle de Washington. La règle qui voulait que seules les entreprises originaires des pays ayant participé à la campagne militaire ne vaut plus. Cela dit, l'influence américaine reste forte dans les grands secteurs stratégiques comme la défense ou l'électricité.

Z comme...

Zéro risque

Quoique puissent en dire les autorités françaises sur place, c'est un mythe. «Le risque zéro n'existe pas, confie Gilles Viry, responsable chez Fayat Road Building Division, une société qui propose des machines de construction de routes. Faut pas tout mélanger, ce n'est pas le Maroc ici. Pour le moment, ce n'est pas simple de faire des affaires.» La veille de sa visite à la Foire, un kamikaze a tué 30 personnes dans un restaurant du nord de la ville. Le jour même, plus de 50 chrétiens étaient tués dans une église... à quelques centaines de mètres à peine du CFA.

David Morin

 

David Morin
David Morin (1 article)
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