France

Manifestation, rassemblement: comment décide-t-on des modes d'actions?

Cécile Dehesdin, mis à jour le 23.11.2010 à 18 h 13

L'intersyndicale a appelé pour le 23 novembre à une journée d'«actions multiformes». Comment et pourquoi décide-t-on d'utiliser un mode d'action plutôt qu'un autre?

Des étudiants font un «lie-in» au Musée d'Orsay en 2005 / Shoshanah via Flickr CC License By

Des étudiants font un «lie-in» au Musée d'Orsay en 2005 / Shoshanah via Flickr CC License By

La neuvième journée d’action nationale contre la réforme des retraites s'annonçait un peu particulière: contrairement aux précédentes, où l’intersyndicale nationale avait appelé soit à la manifestation (pour les samedi) soit à la grève et la manifestation, elle n’avait pas donné cette fois-ci de mot d’ordre national. Le 23 novembre était une «journée nationale interprofessionnelle de mobilisation par des actions multiformes», dont les modalités devaient être précisées localement par les «organisations territoriales et professionnelles», même si l’intersyndicale donnait comme exemples d’actions «rassemblements, manifestations, meetings, arrêts de travail».

Comment est-ce qu’on choisit un mode d’action plutôt qu’un autre? Pourquoi et comment on défile, se rassemble, fait un sit-in ou une ronde des obstinés? Quelle que soit la forme de manifestation –au sens large d’occupation de l’espace public pour manifester une opinion– choisie par les intersyndicales locales, celle-ci est toujours un mélange de symbolisme et de pragmatisme.

Le défilé

Quand est-ce qu’on y appelle ?

Le plus souvent: le cortège est rentré dans les mœurs au point de devenir la norme du mode d’action, note Danielle Tartakowsky, co-auteure de La Manifestation. Ses sources anthropologiques remontent jusqu’à très loin: toutes les religions monothéistes ont à l’origine une marche du type exode qui témoigne d’une volonté d’ascèse (ce à quoi, bien sûr, aucun des acteurs de manifestations de rue ne font référence avant de lancer un appel à la manif’).

Les cortèges ont émergé dans les années 1880-90, quand suffisamment d’espaces publics ont existé pour qu’il puisse y avoir des cortèges publics, explique la chercheuse. Pour elle, le défilé est «la façon la plus simple aujourd’hui de figurer une protestation avec un avenir qu’on est en train de construire», parce qu’on marche vers quelque chose, vers un avenir meilleur.

On appelle aussi quand on en a les forces: de nombreuses villes françaises organisaient ce mardi des rassemblements parce qu’elles ne pensaient pas mobiliser assez de personnes pour des cortèges réussis. A Bergerac, l’appel au défilé avait été maintenu, mais avec un départ vers 17h ou 17h30 pour permettre aux non grévistes d’y participer.

Véronique Martin, de la FSU de Dijon, aurait voulu appeler à un cortège plutôt qu’un rassemblement. Mais elle estimait que le cortège supposait plus de chances de débordement et donc d’encadrement, et le syndicat, n’étant pas sûr qu’un défilé se déroulerait sans incident, s’est rabattu sur le rassemblement.

Qu’est ce qu’on y fait ?

On marche vers un avenir meilleur donc, ou plus pragmatiquement d’un point à un autre de la ville où on se trouve, aussi symboliques que possible même si aujourd’hui, les trajets de «manifestations-processions», comme Danielle Tartakowsky les appelle, sont négociés avec les pouvoirs publics. A Paris, on manifeste souvent entre République et Bastille, ou Nation. 

On marche, on chante, on crie des slogans et on brandit des banderoles et des pancartes, toutes sortes d’action qui doivent aider à construire une image du groupe, pour soi-même et pour autrui, la fonction initiale de la manifestation d’après Danielle Tartakowsky. Même si les conséquences contemporaines des défilés font que le service en charge de les gérer est celui de l’ordre public et de la circulation, très peu de textes présentent la manifestation comme un barrage censé bloquer le passage de véhicules.

A Bergerac, le défilé du 23 novembre préparait une autre action, puisque ses tracts portaient au dos une proposition de signature individuelle, devenant à terme une sorte de pétition remise au sous-préfet.

Comment en mesure-t-on le succès ?

Par les chiffres, d’où les désaccords arithmétiques post-cortèges entre syndicats et forces de l’ordre. L’important n’est pas tant le nombre en lui-même que le rapport qu’on a à ces chiffres: la participation est-elle en hausse ou en baisse par rapport aux autres cortèges contre la réforme des retraites? Par rapport à des cortèges passés sur d’autres sujets? La mesure de la mobilisation passe aussi par le nombre de journées d’action et la durée du conflit.

Sans oublier les résultats à terme de ces cortèges: les défilés de 1968 qui ont amené les accords de Grenelle, ou, plus récemment et moins publiquement, les cortèges des étudiants qui ont eu la peau du CPE. Le non-recul du gouvernement sur la réforme des régimes spéciaux en 2003 est l’exemple inverse d’une défaite des manifestations.

Le rassemblement

Quand est-ce qu’on y appelle ?

Généralement, quand on sait qu’il n’y aura pas assez de participants pour un cortège. Le rassemblement est en fait souvent utilisé entre deux journées d’action nationale. Hervé Papin, de l’Unsa de Dijon, explique ainsi s’adapter à l’essoufflement du mouvement et au nombre de jours de grèves donné par les salariés: «Si on prévoyait une manifestation, peut-être qu’on aurait que 500 personnes, et vu le poids qu’on a eu avant, il ne faut pas montrer non plus un affaiblissement».

Le rassemblement est plus accessible, il est prévu hors des horaires de travail ou à la pause déjeuner (106 des actions prévues le 23 novembre se situent dans ces horaires là, contre 66 pour le matin ou en plein après-midi).

Le rassemblement et le cortège ne sont pas toujours si séparés. L’intersyndicale de Tulle avait ainsi appelé à un rassemblement en fin d’après-midi, qui devait se transformer en défilé s’il y avait assez de monde, selon Jean-Louis Puydebois, de la FSU locale. A Avignon, un rassemblement à 9h30, mené par les unions syndicales de retraités, devait précéder la manifestation de 10h30, permettant notamment un départ de cortège en masse, selon Frédéric Laurent de la CGT (le lieu de rassemblement et celui de départ du défilé étaient à 50m l’un de l’autre).

Qu’est ce qu’on y fait ?

La même chose que pendant les défilés, avec des discours en plus. Le rassemblement autorise un discours, voire un débat, note Danielle Tartakowsky. A Paris, où les rassemblés ont encerclé symboliquement la Bourse, les syndicat avaient prévu des prises de parole et témoignages de personnes dans différents secteurs, comme un des salariés de la raffinerie de Grandpuits, bloquée en octobre.

Le rassemblement rentre souvent dans ce que Danielle Tartakowsky appelle la «manifestation-pétition», où l’on va porter un message à un interlocuteur. A Dijon, une délégation syndicale devait être reçue par les responsables du Medef du département. La CGT, la CFDT et l'Unsa avaient choisi ce lieu parce qu’il n’y avait pas eu de négociation avec le gouvernement tandis que le Medef a ouvert des portes, explique Hervé Papin, de l’Unsa. La délégation intersyndicale de Tulle devait elle aller s’entretenir avec le préfet. La déclaration commune est lue pour tous avant ou pendant le rendez-vous, et les délégués font ensuite un compte-rendu de l’entretien à la foule.

Comment en mesure-t-on le succès ?

Par le retentissement médiatique, selon Nicolas Wallet de la FSU parisienne, ce qui nécessite d’avoir une participation conséquente et des symboles forts. Les chiffres comptent aussi pour les rassemblements, mais par ce qu’ils permettent, que ce soit l’encerclement de la Bourse à Paris ou l’effet de foule que créent seulement 200 ou 300 personnes si elles se réunissent devant le Medef à Dijon, explique Hervé Papin. Certains cherchent aussi à créer une gêne, comme à Brive-la-Gaillarde, où la FSU explique qu'«avec un rassemblement à 150 on bloque le boulevard circulaire, et ça met quand même un petit bazar à la sortie du boulot […] ça se voit».

Les autres types d’action

Quand est-ce qu’on y appelle ?

De nouvelles formes d’actions sont apparues depuis les années 70 et 80, apportés par des acteurs qui ont des cultures autres que françaises, explique Danielle Tartakowsky: les pyramides de chaussure d’Handicap International ou les «lie-ins» (comme un sit-in, mais allongés) d’Act Up, les manifestants nus de Greenpeace, sont des actions empruntées aux Etats-Unis (après les sit-ins de 68 qui venaient des manifestations étudiantes américaines contre la guerre du Vietnam) . Elles sont courtes et spectaculaires.

Mais les syndicats aussi peuvent appeler à des actions originales dans des conflits sociaux «classiques», comme «la ronde des obstinés» contre la réforme de l’université par exemple. L’idée, dans tous les cas, est d’attirer l’attention médiatique en changeant, en innovant, parfois, mais pas forcément, en choquant.

Qu’est ce qu’on y fait ?

Tout dépend de l’action. Pendant les rondes des obstinés de 2009, les enseignants-chercheurs se relayaient pour tourner en rond sur le parvis de l’Hôtel de ville. Danielle Tartakowsky, qui enseigne à l’université Paris 8 où est née cette ronde, note que «parmi le petit noyau qui a initié ça, il y avait des collègues du département de danse, ce qui n’est pas indifférent». Outre le succès médiatique, les rondes permettaient de créer un espace où les gens se rassemblaient et discutaient entre deux manifestations.

Palme de l’originalité pour les Côtes-d’Armor en ce 23 novembre: retraite aux flambeaux vers la Caisse régionale d’assurance maladie à Guingamp (en référence au mal-être au travail qui ne fera qu’augmenter avec la réforme des retraites, justifie la délégation départementale de la FSU, qui voit dans la retraite aux flambeaux une façon de «faire la lumière sur les problèmes actuels») ou rassemblement sur l’Esplanade de la Résistance de Dinan pour dépôt d’une fleur en hommage aux disparus avant 60 ans (il faut prendre le terme de «résistance» au sens large, précise la FSU, pour qui l’idée est qu’on «ne peut pas faire disparaître les retraites à 60 ans de cette façon là»). A Saint-Brieuc, les personnes rassemblées sur la place de la préfecture devaient monter un «mur de la pénibilité» avec 60 parpaings pour la retraite à 60 ans.

Comment en mesure-t-on le succès ?

Par le retentissement médiatique de l’action, et d’autres critères qui dépendent du mode employé: pour la ronde des obstinés, c’était par exemple la longue durée de cette ronde, rendue possible parce que les fonctionnaires de l’enseignement supérieur pouvaient se relayer constamment.

Cécile Dehesdin

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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