Economie

Les sociétés vieillissantes sont-elles condamnées? (2)

Le Cercle des économistes, mis à jour le 24.11.2010 à 11 h 46

Travailleurs qualifiés, les trouver et les faire venir.

Salon des seniors Vincent Kessler / Reuters

Salon des seniors Vincent Kessler / Reuters

Face au pessimisme des sociétés vieillissantes, nous (Le Cercle des économistes) pensons qu’il est possible d’attirer et de former les travailleurs hautement qualifiés qui nous font défaut. C’est pourquoi nous avons réuni 50 chercheurs d’horizons divers autour d’un Forum: «Les sociétés vieillissantes sont –elle condamnées?» les 24 et 25 novembre 2010 afin de réfléchir ensemble à l’avenir de nos sociétés. La première partie de cet article se trouve ici.

Sur le plan démographique, la France se heurte aujourd’hui à une réalité qui s’impose de façon brutale. Le départ à la retraite massif des baby boomers pose le problème de financement des retraites d’une part, et provoque des tensions considérables sur le marché du travail d’autre part, avec des besoins en profils qualifiés accrus. Faute d’avoir suffisamment anticipé ces évolutions démographiques et économiques majeures, la France ne pourra pas répondre à la demande massive de main d’œuvre qualifiée. Cette conjonction historique défavorable entraîne le pays à l’horizon 2010-2017 vers un krach des compétences pour lequel nous ne sommes pas préparés.

Cette situation est d’autant plus préoccupante que la compétition mondiale va s’aggraver à l’avantage de la Chine, de l’Inde et d’autres pays comme l’Indonésie. À titre indicatif, les États-Unis forment 137.000 ingénieurs par an, la Chine 350.000, l’Inde 112.000 et la France seulement 28.000. D'ici à 2045, 60% des élèves chinois auront au moins un diplôme d'études secondaires, comme aux États-Unis et au Japon. Avec l’élévation du niveau de recrutement, des tensions apparaîtront inévitablement pour la satisfaction des besoins de l’économie en jeunes diplômés.

Face à ces évolutions rapides, le système éducatif français est à la traîne: il ne parvient à former que 41% de diplômés de l’enseignement supérieur et plus de 17% de la jeunesse française quitte le système éducatif sans diplôme. À cette hyper sélectivité du système éducatif, qui fait de nos diplômés une ressource rare, s’ajoute celle du marché du travail, qui conforte les positions acquises et amplifie la reproduction sociale – c’est le phénomène des «files d’attente». Pour pallier le déficit de main d’œuvre, à l’époque où la pyramide des âges accusait un déséquilibre majeur, la France avait traditionnellement recours à une immigration de remplacement, généralement non qualifiée, à laquelle s’est substitué progressivement le regroupement familial. Qu’en est-il aujourd’hui? La politique migratoire est-elle en mesure de répondre aux défis du vieillissement et aux besoins d’actifs du pays?

La France tu l’aimes mais tu ne veux pas y travailler?

France, terre d’asile: une image d’Epinal? Sans aucun doute. Si elle s’imagine comme la deuxième puissance au monde, après les Etats-Unis, à offrir l’hospitalité aux réfugiés, et comme une terre d’accueil pour les travailleurs immigrés, celle des usines Renault des années 1960, forte de ses promesses d’émancipation, il s’agit bien là d’une vision tronquée. Cette image de pays des droits de l’Homme est certes encore vivace à l’étranger, mais elle finit à la 14ème place du classement dans l’accueil effectif des demandeurs d’asile. L’Etat applique en réalité une politique migratoire du ni-ni, ni économique, ni sélective, ni réellement hospitalière. L’image d’Epinal a d’ailleurs vécu, et a fait place à un discours de crainte et de méfiance envers les étrangers.

Pourtant, paradoxalement, l’immigration est revenue sur le devant de la scène, pour répondre au vieillissement démographique. Ce n’est pas à proprement parler une solution nouvelle: elle à même souvent été perçue comme une solution évidente, mais difficile à mettre œuvre. L’enjeu en est toujours économique. Faut-il privilégier un modèle d’immigration sélective, celui de la «green card»?

Comme les autres sociétés vieillissantes, la France a voulu à son tour accueillir des migrants qualifiés. Or, parmi les principaux pays d’accueil de l’Union Européenne, seul le Royaume-Uni et l’Espagne attirent des flux migratoires issus des pays développés. La France, l’Italie et l’Allemagne, accueillent des ressortissants issus de pays moins développés. On semble donc être loin du compte, et surtout loin des incantations.

Ironie des atermoiements de la politique migratoire, l’obligation nouvellement instaurée de maîtrise de la langue française pour prétendre à une immigration économique a même créé un biais en faveur des pays d’immigration historique sans ouvrir à la diversification souhaitée des flux de migrants qualifiés. La France est le seul pays d’Europe à ouvrir 150 métiers en tension à l’immigration européenne et extra européenne. Pourtant les tentatives en la matière sont peu probantes. L’échec de l’Allemagne qui a ouvert 30.000 places d’ingénieurs à l’immigration et en a finalement attiré 5.000, nous rappelle celui des infirmières espagnoles pour la France. Les travailleurs qualifiés préfèrent contourner la France pour les Etats-Unis et l’Australie qui offrent de meilleures perspectives. Plus encore, le Canada attire l’essentiel de l’immigration qualifiée: plus 60% des migrants sont ainsi diplômés. Face aux poids lourds de l’immigration de travail, La France est le grand mal-aimé: 17% seulement entrent déjà qualifiés. Elle est grande dernière, loin derrière le Royaume-Uni (35%) et l’Allemagne (22%). On aime donc la France, qui accueille 150.000 immigrés par an, mais pas nécessairement lorsqu’on a un diplôme en poche et l’ambition d’exporter ses compétences.

Pour autant, il ne faut pas s’y méprendre. La success story canadienne d’immigration sélective est trompeuse. Sa réussite tient autant à la simplicité des critères de sélection qu’à sa frontière, qui le sépare uniquement des Etats-Unis. Lesquels se chargent d’absorber l’immigration moins qualifiée provenant des pays d’Amérique latine. Les perspectives offertes aux entrants et les politiques migratoires ne sont donc pas les seuls moteurs des comportements des migrants.

Green card ou immigration familiale: l’immigration rapporte plus qu’elle ne coûte

La France serait-elle donc uniquement une terre d’immigrés non qualifiés? C’est une croyance encore très ancrée dans l’imaginaire collectif: des vagues d’immigrés, pauvres et désœuvrés, sans un sou et sous-qualifiés guetteraient nos portes par milliers, à l’affût pour profiter de notre système de protection sociale. Sans véritable politique migratoire, on érige le regroupement familial comme le premier motif d’immigration. Il est certes un mouvement important, mais il est avant tout l’héritage de l’histoire coloniale de la France.

Pourtant, si l’on prête attention à l’immigration africaine, la croyance perd de son épaisseur: 23,5% des africains ont un diplôme de niveau Bac+3 ou 4, ce qui est plus que la moyenne des français. Ils sont aussi davantage représentés dans la catégorie de diplômes la plus haute (Bac+5 et plus). Les trois quarts des immigrés vers la France sont en réalité diplômés et concernent principalement des pays à plus faible niveau de vie: l’Algérie (18% des entrées en 2005), le Maroc (15%) la Turquie (7%) ou la Tunisie (6%). La différence avec les pays à forte immigration qualifiée, c’est que nous les formons après leur arrivée.

De fait, l’immigration est loin d’être le fardeau des pays développés, bien au contraire: elle rapporte plus qu’elle ne coûte. Nos travaux[1] montrent que les migrants contribuent pour 12 milliards d’euros en termes de fiscalité et de taxes aux recettes des administrations publiques du seul fait de leur structure démographique – car ce sont essentiellement des individus en âge de travailler qui arrivent sur le territoire français. Un immigré contribue, en moyenne, plus qu’un français: il verse 2.250€ aux recettes sociales et fiscales contre 1.500€ pour un natif. Le mouvement ne s’arrêtera pas là: la contribution à plus long terme de l’immigration aux besoins de financement de la protection sociale, pour faire face au vieillissement de la population, sera de 2 points de PIB, le faisant passer de 5% à 3%. Plus l’immigration est qualifiée, plus les effets à court terme sur les comptes de la protection sociale sont importants.

La politique du gagnant-gagnant: un marché des migrations européennes?

Faut-il dès lors incriminer, refuser et repousser le regroupement familial? Il est important de rappeler qu’il ne fait pas une politique migratoire: c’est un droit qui engage le pays d’accueil. Attirer les migrants qualifiés par la mise en place d’une immigration sélective ne suffit donc pas, les exemples allemand et canadien nous le prouvent. La mise en place d’une politique migratoire d’avenir suppose au préalable la construction, en France, d’un modèle attractif à l’échelle mondiale. Elle en a les moyens, et elle peut encore compter sur son capital image, même si elle peine à le conserver. Ce travail doit se faire en France, en s’appuyant sur un relais européen, seul l’échelon véritablement pertinent dans la gestion des flux migratoires à l’heure de la mondialisation. Il s’agit donc de prévoir des conditions d’accueil qui soient socialement convenables. Si nous voulons attirer des talents de très haut niveau, il faut réellement faciliter la liberté de circulation des personnes. Une étude récente de la banque mondiale rappelle les bienfaits d’une libéralisation régulée de la mobilité. Si les flux de migrants des pays moins développés vers les pays développés augmentaient de 3% cela générerait plus de 280 milliards de revenus répartis équitablement entre les pays d’accueil et de départ. Ceci grâce aux «remittances» - les fameux retours financiers vers les pays d’origine qui, on le sait depuis quelques années, sont plus efficaces que l’aide international pour accompagner le développement des pays d’origine. En 2008, le montant de ces retours financiers était trois fois plus important que l’aide international, soit 305 milliards de dollars.

Un des moyens de favoriser la libre circulation des talents serait de créer un marché des migrations européennes. La peur du migrant ne saurait à elle seule faire office de politique migratoire. Avoir un politique migratoire plus offensive et plus ouverte vis-à-vis de l’immigration permettrait d’alléger le fardeau de la vieillesse. Elle en faciliterait aussi la régulation.

Fondation du risque

Jean-Hervé Lorenzi, porteur de la Chaire Transitions démographiques

Hélène Xuan, directrice scientifique de la Chaire Transitions démographiques

Photo: Salon des seniors Vincent Kessler / Reuters

[1] Lionel Ragot, chercheur associé, l’apport de l’immigration sur les finances de la protection sociale, 2010

 

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