Economie

Le travail ne se partage pas? Un peu, quand même…

Gilles Bridier, mis à jour le 23.11.2010 à 9 h 32

L’analyse macro-économique est nuancée par la réalité de la gestion des effectifs dans les entreprises.

Des miettes. Crumbs saucer fork / via Wikimedia Commons CC License by

Des miettes. Crumbs saucer fork / via Wikimedia Commons CC License by

Un nouveau slogan fait aujourd’hui florès: «Le travail ne se partage pas; il se crée.» Voilà qui semblerait vivifiant. On peut donc revenir sans état d’âme sur la réduction du temps de travail qui avait pour objectif de partager le travail en créant de nouveaux emplois. On peut aussi réformer la retraite –ce qui était nécessaire– sans craindre que le recul de l’âge de départ n’aggrave le chômage des jeunes. Le raisonnement se veut infaillible: plus on travaille, plus on crée de la richesse et plus on consomme, plus on crée de la demande et plus on alimente la production qui crée elle-même des emplois. Formidable. Le problème est que cette approche macroéconomique se heurte à la réalité de la gestion des effectifs dans les entreprises. Notamment pour l’embauche des jeunes. D’ailleurs si la solution avait été si limpide et la mécanique aussi vertueuse, on n’aurait pas vu le chômage des jeunes et celui des seniors s’accroître en même temps pendant les années de croissance économique!

L’approche macroéconomique n’a pas été confirmée par les faits. L’observation micro-économique apporte certaines explications.

Age de la retraite et chômage des jeunes

Dans une entreprise, les effectifs ne sont pas gérés par les responsables de production –aussi bien dans l’industrie que dans les services– mais par les directions financières et contrôles de gestion. Quand l’entreprise établit son budget pour l’année à venir, elle fixe des grands équilibres. La masse salariale –c'est-à-dire la somme des salaires et charges sociales– est un paramètre important dans tout budget. Depuis des années voire des décennies, la règle est simple: hors croissance externe (c'est-à-dire le rachat d’une autre entreprise), la masse salariale est reconduite à l’identique, augmentée de l’inflation. Une petite enveloppe supplémentaire pour les augmentations et les primes, et la messe est dite. Mais rien, en général, sur des augmentations nettes d’effectifs.

Même les nouveaux projets doivent souvent être développés à budgets constants; à charge pour l’entreprise de réaliser des économies ailleurs. Et si l’activité est en croissance, l’entreprise en profite pour améliorer la productivité par salarié. C’est ainsi que, rognant les effectifs par les deux bouts, les entreprises françaises sont parvenues à être les championnes de la productivité horaire. Si vraiment cela ne suffit pas, elles ont recours à l’intérim, emplois «kleenex» qui disparaissent à la moindre crise. Ou aux stages qui ne débouchent pas sur une embauche.

Pourquoi cette démonstration? Juste pour rappeler que, à masse salariale constante, effectifs constants. Dans ces conditions, l’embauche d’un jeune passe le plus souvent par… le départ d’un senior.

Le travail n’est pas élastique

Le président de la République a ironisé, le 16 novembre, sur l’absurdité de penser qu’on pouvait remplacer un salarié expérimenté par un débutant. Toutefois, la boutade est réductrice. Un senior qui part est remplacé par un autre salarié de l’entreprise également expérimenté, qui laisse sa place à un autre et ainsi de suite, ce qui au final laisse une place de débutant à pourvoir. Le jeune qui intègre l’entreprise ne remplace pas celui qui part à la retraite. Mais dans l’équation budgétaire, c’est bien ainsi qu’une embauche est déclenchée.

Et encore, pas systématiquement. Car pour améliorer la productivité, les départs ne sont pas toujours remplacés : pas plus dans l’entreprise que dans les administrations (Nicolas Sarkozy le sait bien, lui qui a rappelé la règle dans la fonction publique : un départ sur deux n’est pas remplacée). Ainsi, on ne peut entièrement dissocier embauche et départ en retraite. Les entreprises savent bien pratiquer cette corrélation, qui précipitent même les départs avant l’âge de la retraite pour rajeunir leurs effectifs. Le travail ne se partage peut-être pas, mais il n’est pas élastique non plus.

Tutorat et emplois subventionnés

Pour que l’embauche d’un jeune ne soit pas assujettie au départ d’un senior, on reparle du tutorat, un système aussi vieux que le compagnonnage pour favoriser l’intégration en entreprise des jeunes recrues et la transmission des connaissances. La formule a fait ses preuves, mais s’est éteinte. Il y a vingt ans, Edith Cresson, Premier ministre, avait voulu la remettre au goût du jour à travers les travaux de ses groupes d’études et de mobilisation pour mettre en place une forme d’apprentissage à l’allemande. Depuis, à gauche comme à droite et encore avec Laurent Wauquiez au secrétariat d’Etat au Travail, on a toujours beaucoup parlé de tutorat, mais sans succès. Parce que ce système suppose –en simplifiant– deux emplois sur un même poste. Et même si la réalité est plus nuancée, elle ne va pas de toute façon dans le sens d’une réduction des coûts.

Pour que la formule fasse des émules, il faudrait que le salaire du senior et de la nouvelle recrue ne coûte pas plus cher à l’entreprise qu’un seul salaire. Comme si l’entreprise demandait à la collectivité d’assumer le coût du jeune embauché. C’est globalement ce qui s’est passé avec les 35 heures, puisque les entreprises qui signaient des accords de RTT (embauches à l’appui) touchaient une subvention de l’Etat.

Le statut d’auto-entrepreneur pour créer son propre emploi

L’idée de créer son propre emploi pour générer une activité dont on est le premier bénéficiaire est séduisante et s’oppose à une approche malthusienne du travail. C’est la logique des auto-entrepreneurs. En générant du chiffre d’affaires grâce à ce nouveau statut, la théorie veut qu’ils participent à la production de richesse nationale. A l’origine, ce statut était destiné aux retraités qui souhaitaient conserver une activité. Mais ne pouvait-on élargir la cible? En visant aussi les chômeurs, on réduirait le nombre de demandeurs d’emploi, surtout chez les personnes licenciées de plus de 55 ans, exclues pour beaucoup du marché du travail, qui pourraient ainsi créer leur propre activité. Et pourquoi pas les étudiants qui pourraient ainsi financer des études de plus en plus longues? Et les salariés qui souhaiteraient arrondir leurs fins de mois avec une deuxième activité?

C’est ainsi que, à compter du 1er janvier 2009, le statut d’auto-entrepreneur fut accessible aux retraités comme aux étudiants, aux demandeurs d’emploi comme aux salariés souhaitant avoir une deuxième activité. Quelques mois plus tard, les professions libérables étaient également éligibles à ce statut. Puis les fonctionnaires, malgré la sécurité de l’emploi dont ils bénéficient. Au 31 juillet 2010, 524.000 personnes étaient affiliées au régime de l’auto-entrepreneur. Elles auraient réalisé au premier semestre de l’année un chiffre d’affaires de 1,1 milliard d’euros. Soit… deux mille euros en moyenne sur 6 mois. Même si on considère que la moitié des auto-entrepreneurs ne génèrent pas de chiffre d’affaires, on n’est qu’à 4.000 euros pour six mois: le seuil de pauvreté.

Certes, l’apport n’est pas négligeable s’il s’agit d’un complément de revenus. Mais dans ce cas, ce sont les artisans et patrons de très petites entreprises qui se plaignent de concurrents qui, pouvant travailler au coût marginal, offrent des prestations à des prix inférieurs à leurs coûts de revient. Ainsi, à l’occasion de leur congrès en avril, les artisans du bâtiment ont reproché au gouvernement de «savonner la planche avec le concept miraculeux de l'auto-entrepreneur». Au plan macroéconomique, l’auto-entrepreneuriat crée de la richesse. Au niveau microéconomique, c’est surtout de la précarité.

Gilles Bridier

 

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Journaliste
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