Culture

«La nuit du chasseur», le plus grand film orphelin de l'histoire du cinéma

Elbert Ventura, mis à jour le 14.12.2010 à 18 h 58

L'unique film de Charles Laughton a influencé Martin Scorsese, Spike Lee et les frères Coen.

Harry Powell (Robert Mitchum) et ses tatouages LOVE / HATE. Image de «La Nuit du Chasseur» / Columbia Pictures - United Artists

Harry Powell (Robert Mitchum) et ses tatouages LOVE / HATE. Image de «La Nuit du Chasseur» / Columbia Pictures - United Artists

«La première fois que je suis allé au cinéma, les spectateurs se tenaient bien droits dans leurs fauteuils. Aujourd’hui, ils s’affalent, la tête en arrière et mangent des bonbons ou du pop-corn», disait le grand acteur Charles Laughton lorsque l’on annonça qu’il allait diriger son premier film. «Je voudrais qu’ils se tiennent droit de nouveau.» Mais lorsque La Nuit du Chasseur est sortie, en 1955, les critiques sont restés vautrés dans leurs fauteuils et le reste du public ne s’y est pour ainsi dire pas assis. Le film ne rencontra pas son public et cet échec brisa le cœur de Laughton. Il ne dirigerait plus jamais le moindre film.

Le film de Laughton est canonisé par Criterion. Depuis la mort de Laughton, en 1962, La Nuit du Chasseur a gagné en reconnaissance, passant du statut de film culte à celui de classique avéré. Ce film tient une place inhabituelle dans la légende du cinéma, celle du plus grand film orphelin de l’histoire, et est aujourd’hui l’un des films américains les plus souvent cités –on trouve des traces de son ADN dans des films de Terrence Malick, des frères Coen et de Spike Lee. Il est aisé de comprendre en quoi ces réalisateurs peuvent s’y reconnaître: l’expressionnisme allemand et Griffith s’y retrouvent à parts égales, tout comme Capra et Grimm; c’est un film typiquement américain, un collage de fragments de notre vie rêvée collective. Ironie suprême: il a fallu un réalisateur britannique pour livrer le portrait le plus magique des rêves et des errances de la pastorale américaine.

Laughton fut un acteur populaire dans les années 1930 et 1940, mais dans les années 1950 son étoile avait déjà pali. Le passage derrière la scène d’un théâtre lui offrait alors l’opportunité de tourner son premier film. Laughton avait adoré La Nuit du Chasseur, grand succès en librairie de Davis Grubbs, un conte gothique situé dans la très rurale Virginie Occidentale.

Aux yeux d’un étranger, le livre de Grubbs devait apparaître comme un délire étonnant, une mise en exergue de tout ce qu’il croyait savoir sur ce pays excentrique. Le film de Laughton s’appuie sur les éléments de culture américaine qui transpirent du roman: cantiques, homélies, renaissance, superstitions et préceptes brodant une tapisserie de la vie durant la Grande dépression. Le paysage est aussi luxuriant que pestilentiel, celui d’une Amérique idyllique souillée par le mal qui ronge les hommes et les foules.

Ce mal est incarné par un révérend, Harry Powell (Robert Mitchum), un assassin maléfique que David Thomas a fort justement décrit comme «l’une des plus belles manifestations du mal dans le cinéma américain.» Lorsque nous rencontrons le révérend (tel est le nom qu’il porte dans le script) la première fois, il roule sur une route de campagne, alors qu’il vient de commettre un meurtre et s’adresse à Dieu: «Que me réserve l’avenir à présent, Seigneur? Une autre veuve? Ca en fait combien maintenant?» demande-t-il. Symbole de la piété et de la certitude propres à l’Amérique, le révérend considère que son chemin est tracé par Dieu. «Parle-moi, Seigneur, et je T’obéirai».

Ben Harper entre alors dans sa vie. Hors-la-loi pourchassé par la police, Ben est arrêté pour vol et pour meurtre – mais seulement après avoir caché son butin et avoir dit à ses deux enfants, John (Billy Chapin), 8 ans et Pearl (Sally Jane Bruce), 5 ans, de ne révéler l’emplacement de la cachette à personne, fut-ce à leur mère (la très touchante et vulnérable Shelley Winters). Ben finit dans la même cellule que le révérend, arrêté pour un vol de voiture, et trahit son secret dans son sommeil: les 10.000 dollars qu’il a dérobés sont toujours cachés et les enfants savent où. Une fois Ben exécuté, le révérend est libéré et la traque à l’argent – ou plutôt aux enfants — peut alors débuter.

Grâce au grand Stanley Cortez, directeur de la photo pour le film d’Orson Welles, la Splendeur des Amberson (1942), La Nuit du Chasseur est une sorte de Lanterne magique. Cortez déclara plus tard que parmi tous les réalisateurs avec qui il avait travaillé, seuls deux comprenaient l’importance de la lumière «cette chose incroyable qui ne peut être décrite»: Welles et Laughton. Réfracté par le prisme d’un cauchemar enfantin, ce film est tout en perspectives obliques et jeux d’ombres. L’entrée du révérend dans l’existence de John et Pearl, une des plus belles rencontres du cinéma, est un véritable attentat baroque:

Les cauchemars de John ne peuvent qu’empirer. Lorsque le révérend s’introduit dans la petite ville où vivent les enfants, seul le garçon sent la présence du malin. Pauline Kael l’a décrit comme «un des films les plus effrayants de l’histoire du cinéma», mais son potentiel effrayant ne s’appuie ni sur l’horreur grand-guignolesque ni sur de brusques montées d’adrénaline.

Quelque chose de profondément primal est ici en jeu: la charge émotionnelle souterraine qui sous-tend les images est celle de notre pire cauchemar enfantin; la peur de ne plus pouvoir compter sur les adultes. John, orphelin de père, voit sa mère rencontrer et tomber amoureuse du révérend; les habitants de la ville sont eux aussi fascinés par ce fou charismatique. Dans la scène la plus fameuse du film, le révérend se lance dans une parabole qui s’inscrit dans la pleine logique de Laughton:

Dans les mémoires, La Nuit du Chasseur demeure comme un film de poursuite – ce qui est étrange car c’est pour l’essentiel un film immobile. Mais cette illusion s’explique parfaitement. La poursuite est l’élément moteur du film, une poursuite qui voit les enfants, abandonnés par les adultes, échapper au révérend et s’enfuir sur une barque glissant dans le courant. Evoquant à la fois une légende biblique et la tradition américaine, la scène de la rivière est une des plus belles du cinéma:

Au bout du trajet se trouve le refuge. Tels Moïse sauvé des eaux, John et Pearl sont recueillis par une vielle femme, Mrs Cooper (la grande Lillian Gish), figure maternelle qui devient leur protectrice. (Autre preuve du sens cinématographique de Laughton: lorsqu’elle ramène les enfants à la maison, Mrs Cooper traverse l’écran d’un bon pas, de la droite vers la gauche, suivie par la caméra, dans une opposition empathique avec le mouvement de gauche à droite de la poursuite.)

C’est avec l’apparition de Gish que le film de Laughton, déjà remarquable, voit son propos gagner encore en profondeur formelle et thématique. Laughton considérait Gish comme l’élément central du film. Pour Laughton, le meilleur moyen d’atteindre la vérité passe par les formes les plus simples: le conte de fées, les références bibliques et, bien sûr, les images muettes. Gish, star incontestée des films de D.W. Griffith, était, pour Laughton, l’avatar vivant et haletant du pouvoir élémentaire du film.

Mais Gish incarne bien plus que cela. Étincelante de droiture et de bon sens américain, la pieuse Mrs Cooper qu’elle interprète est le contrepoint exact du révérend joué par Mitchum. Sa présence élargit encore la portée du film, permettant de dépasser la simple critique du fondamentalisme de paroisse américain pour dépeindre le portrait de l’humanité dans toute sa complexité.

Tout comme l’amour et la haine (Les LOVE AND HATE tatoués sur les phalanges de Mitchum) habitent tous deux l’âme humaine, la foi et la religion servent un objectif aussi corrosif qu’ennoblissant. Si le révérend (et, dans une moindre mesure, la foule des habitants moralisateurs qui s’avèrent incapables de reconnaître l’iniquité lorsqu’ils la contemplent en pleine lumière) représente le fanatisme borné et la certitude, Mrs Cooper redonne toute sa valeur à la foi, incarnant la compassion et la force de la religion chrétienne.

L’apogée expressive de ces deux facettes de la religion est présente dans une scène d’anthologie, qui voit le révérend, assiégeant la maison de Mrs. Cooper, chanter un cantique et se voir bientôt rejoint par la vieille femme, articulant ses propres mots de dévotion:

On peut aisément passer à côté de la complexité du propos de Laughton tant le film est simple d’apparence. Mais bien qu’il s’appuie sur des formes élémentaires d’expression, le film complique tout ce qu’il touche –ce que Laughton tente d’atténuer par tous les moyens. Les platitudes à la Capra peuvent apparaître mièvres; accolées à des images d’un surréalisme austère, elles éclosent comme autant d’affirmations de l’innocence américaine poussant au beau milieu de la corruption américaine.

Le révérend lui-même incarne la volonté de Laughton de faire passer un message complexe et étrange. Aussi fortement menaçant qu’il puisse paraître, il est loin d’être démoniaque. Le révérend apparaît tour à tour comme une force de la nature, un proche parent du Juge du Méridien de Sang de Cormac McCarthy ou d’Anton Chigurgh dans No Country for Old Men.

Mais Laughton n’a de cesse de dégonfler la baudruche. Il demande à Mitchum d’injecter une part de bouffonnerie dans le rôle et Mitchum agrémente son attitude diabolique de quelques fioritures dignes des dessins animés — un petit glapissement ici, une cabriole maladroite là. Gish aurait apparemment fait savoir à Laughton qu’elle désapprouvait les traits bouffons du personnage – et elle a peut-être raison – mais Laughton souhaitait montrer l’imposture humaine autant qu’un méchant surhumain.

Le résultat final est, pour finir, assez bizarre – sui generis et pourtant intégralement appropriable. Les grandes scènes du film ont des échos dans l’oeuvre des plus grands. La scène de la rivière, avec ses prises de vues larges, au milieu d’une nature indifférente, semble détenir la clé du cinéma de Malick; son chaos impeccablement composé transparaît dans les films des frères Coen (le cadavre au bas de la rivière, dans The Barber, L’homme qui n’était pas là, paraît étrangement familier aux fans de la Nuit du Chasseur); le remake par Scorsese du Cape Fear (Les nerfs à vif) avec Mitchum (1962) semble s’inspirer à parts égales de l’original et de la Nuit du Chasseur. Peut-être que la citation la plus évidente est issue d’un film qui entend démontrer combien le bien et le mal sont intimement imbriqués dans l’âme américaine:

Laugton n’a pas pu voir son film devenir la référence qu’il est aujourd’hui. Sa seconde tentative fut une version avortée des Nus et des Morts de Norman Mailer. Le grand James Agee, auteur du script, mourut deux mois avant la sortie de La Nuit du Chasseur en 1955, et sa dernière œuvre pour l’écran est aussi indélébile en tant que vision du monde des enfants que son A Death in the Family. Comme issu d’un rêve de la veille, leur film nous parle encore des décennies plus tard; une histoire de frayeur primitive, un hommage à l’enfance et une prière contre le diable présent en chacun de nous et que nous ne parviendrons jamais à exorciser vraiment.

Elbert Ventura

Traduit par Antoine Bourguilleau

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